POÈTE
mais de là aussi, tournant sa mélancolie en courroux, il lançait vers le César triomphant, vers l’Augustule maudit trônant à l’Elysée, les vers vengeurs des Châtiments.
C’est bien en effet le Juvénal implacable, c’est bien :
«... l'âpre pensée ,
L'âme du juste courroucée,
L'esprit qui songe aux noirs forfaits », que nous retrouvons dans cet autre portrait de lui, le plus saisissant peutêtre qui nous soit demeuré, où, les yeux fixes, la cravate dénouée, les sourcils serrés, il semble foudroyer du regard, comme le serpent sa proie, l’invisible ennemi qu’il va prendre corps à corps et terrasser :
« J'avertis M. Bonaparte qu'il n'aura pas plus raison de moi qui suis l’atome, qu'il n’aura raison de la Vérité et de la Justice qui sont Dieu même ; il y a entre moi et lui une querelle personnelle , celle du juge sur son siège et de l’accusé sur son banc. » En aucun, d’ailleurs, des portraits de cet album ne se rencontre l’expression douce et puissamment calme que les portraits de sa vieillesse ont popularisée ; sur presque tous au contraire, on l’a déjà remarqué sans doute, le regard est dur, autoritaire, hautain, mauvais presque ; pas un ne sourit.
Quelle vivante documentation de son état d’àme, que cette liasse de petits papiers jaunis où il s’est livré tout entier! Sur l’un d’eux, un seul, il se montre immensément douloureux, songeant peut-être, comme Caton et Brutus, à l’ultime refuge :
« Pourquoi ne pas aller tout de suite à la mort ?. . .
Qu’attends-tu pour venir dans nos lits froids et noirs,
O blême épouse, à J\uit, dont tous nos désespoirs Hélas ! chantent l'épithalame ?
Pourquoi ne pas finir ? pleurer des pleurs de sang ?...
Mon couteau que j’ai là rit de me voir souffrir ;
L'océan n’est-il pas toujours prêt à s’ouvrir ? »
Et comme si, devant cette pensée de la mort, il avait un instant, par la puissance du souvenir évoqué, remonté vers sa jeunesse le cours des années, c’est presque avec la figure d’éphèbe du temps des Odes et Ballades qu’il nous apparaît sur cette photographie, mais si triste ! « Lxul sicut mortuus : l’exilé est comme un mort. » Contraste absolu avec ces autres portraits où seule vibre « la corde d’airain » qu il venait d’attacher à sa lyre.
Pour se rendre compte de cet état d’âme violent, et se 1 expliquer, il faut songer à ce qu’il était alors, à cette bataille vraiment épique qu’il soutenait seul contre un gouvernement reconnu par la nation presque
n // « « des jours où le poids de l'e.vil est lourd à porter... »
« Ecnul sicut mort uns. »