‹ Victor HugoChapitre 4 sur 30 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

aux yeux. Victor Hugo ignore le Dieu bon, miséricordieux, le Dieu d'amour dont les vierges d'Israël chantent les bienfaits, célèbrent « la loi sainte ». Il n'a pas goûté <'■ la douceur extrême » qu'on ressent à lui « engager son amour et sa foi ». Ce Dieu « se donne lui-même ». Victor Hugo a-t-il jamais parlé de l'Eucharistie, ce pain divin dont la manducation console, fortifie, encourage au milieu des peines et des luttes d'ici -bas, ce dogme, générateur de la piété catholique, suivant l'expression d'un autre romantique, l'abbé Gerbet. Les vierges d'Israël, prosternées à l'intérieur du Temple, chantèrent les louanges de Jéhovah; Victor Hugo, pour accorder sa lyre, s'est arrêté au parvis des Gentils. Racine était catholique; il ne nous a point semblé que Victor Hugo le fut, même par le désir. Il n'a" point quitté le bercail, puisqu'il n'y entra jamais; ajoutons même que s'il ne fit point le pas décisif pour franchir la porte, il est possible de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes.

Cette conclusion, que le présent livre a pour objet de soumeLLre au public, plaira t-elle à tout le monde? Quelques uns regretteront qu'en devenant libre-penseur, le poète n'ait pas eu à revenir de plus loin. D'autres, d'un point de vue différent, convaincus que le Romantisme, au moins à son début, fut religieux, regretteront que Victor Hugo, dans notre étude, ne paraisse pas attaché aux idées, aux sentiments qui leur sont chers. Certains nous en voudront d'arracher à Victor Hugo son auréole de poète catholique. Nous les comprenons, mais nous avons cherché la vérité avant tout.

Quand nous citons les œuvres de Victor Hugo, nos références renvoient toujours à l'édition ne varietur, in -8; pour les Lettres à la Fiancée, nous avons emprunté nos citations à l'édition in -12. L'abréviation B. F. indique le Journal de la Librairie ou Bibliographie de la France.

l'Influence Maternelle

Quelle a été l'influence religieuse exercée sur V. Hugo par sa mère ? Nous la connaîtrons en étudiant ce que fut Sophie Trébuchet. Si nous écoutons V. Hugo parler de sa mère, si nous lisons le portrait qu'il en fait dans ses œuvres à maintes reprises, nous nous trouvons en présence d'une femme parfois un peu autoritaire qui désire avant tout pour ses fils un brillant avenir.

Ailleurs, c'est une sainte, une Vendéenne qui chassée par la Révolution fuit dans le Bocage ou la Bretagne. « La mère de l'auteur, pau\Te fille de quinze ans, en fuite à travers le Bocage, a été une brigande, comme Mme de Bonchamp et Mme de la Rochejaquelein ( 1 ) . » Mais V. Hugo, à propos de sa mère, a commis des erreurs nombreuses et il n'est point inutile de rectifier ses dires d'après des documents authentiques dont la plupart sont inédits.

Née le 19 juin 1772, Sophie Trébuchet fut baptisée le jour même dans Téglise St-Laurent de Nantes, sa paroisse ( 2 ) . Son père, Jean-François Trébuchet, capitaine de navire, était absent, comme l'indique l'acte lui-même. Sa mère, Renée-Louise Lenormand, fille d'un procureur au présidial de Nantes, habitait chez celui-ci ou du moins tout près.

(1) Feuilles d'automne. Préface, p. 246 et 247.

(2) Son acte de baplèaie nous a été donné par M. Léon Séché dans les Annales Romantiques (tome 1, fasc. 2^ p. 152).

Sophie Trébuchel n'avait que huit ans quand elle perdit sa mère, le 13 août 1780. Deux ans après (juin 1782) son père partait pour son dernier voyage et le l^f septembre 1783 il mourait à l'île de France(l).

Sophie avait deux sœurs : Renée-Rose, née le 6 juillet 1768 et Madeleine-Françoise, née le 16 novembre 1769, et cinq frères : Jean -Louis, né le 30 octobre 1773, mort en 1794 ; Auguste, né le 7 mai 1775, mort le 6 décembre 1792 ; Charles -Marie, né le 4 juillet 1777, mort le 24 juin 1778 ; Marie-Joseph, né le l^r décembre 1778, mort en 1828, Etienne-Constant, né le 21 juillet 1780, décédé le 13 août de la même année. Sophie fut donc orpheline de bonne heure avec deux sœurs et trois frères.

Si l'on se rapporte à la correspondance échangée entre Jean-François Trébuchet et Renée-Louise Lenormand, son épouse, il semble qu'ils avaient l'un et l'autre des sentiments religieux. Le capitaine Trébuchet écrit le 29 décembre 1773 : « Dieu veille répendre ses bénédictions « sur nos enfants et qu'ils puissent être par la suitte nos « consolateurs. » Mais ses nombreux voyages, ses soucis d'argent ne lui permirent guère de s'occuper de l'éducation et surtout de l'instruction religieuse de ses enfants. Ce marin n'était-il pas préoccupé avant tout de trouver un embarquement qui lui permit de faire face aux charges pesant sur lui. L'influence paternelle fut donc presque nulle sur Sophie Trébuchet, Renée-Louise Lenormand, née dans un pays chrétien, élevée chrétiennement, dut chercher à inculquer des principes religieux à ses enfants : malheureusement Sophie la perdit trop vite pour que l'influence maternelle put mettre une forte empreinte religieuse en son âme.

Après le départ de son père pour son voyage sur le

(1) Le fait nous est attesté par le mémoire que M» Lenormand-Dubuisson. son beau-père, produisit dans un procès qu'il intenta à MM. Du Collet et Paimparay, armateurs du navire Le Comte de Grasse, sur lequel s'était embarqué J.-F. Trébuchet. Le lecteur trouvera des détails inédits et intéressants sur le capitaine Trébuchet et sa famille dans notre article sur La famille maternelle de Victor Hugo [Revue d'Histoire littéraire de la France, janviermars 1908.)

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