XX VICTOR HUGO
Du moins résulte-t-il de ce qui précède que Tépopée ne peut surgir de toutes pièces de l'imagination, si puissante soit-elle, d'un seul poète : elle est lentement préparée et lentement elle éclôt. Le Mâhâbhârata est si bien le résumé d'un long travail antérieur qu'on lui a donné pour auteur Vyàsa, c'est-à-dire « le collecteur » ; les Niebelungen ont pour origine de vieux chants populaires de la Germanie, et les épopées françaises des meilleurs temps sont sorties d'anciennes cantilènes ; si bien que M. G. Paris a été amené à définir l'épopée « une narration poétique fondée sur une poésie nationale antérieure ». Définition un peu étroite peut-être, et où le mot nationale pourrait être contesté, mais dont la partie essentielle se vérifie même pour les épopées savantes: l Enéide résulte de Vlliade^ de VOdyssée^ des poèmes d'Ennius, des légendes latines ; — la Divine comédie résume le moyen âge chrétie» et sa poésie, le Paradis perdu le mouvement d'esprit et la poésie de la Réforme. L'auteur de la Légende des siècles o. lui aussi subi celle loi : il a mis en œuvre des matériaux préparés par la Bible dans la partie de son livre qui porte pour titre d'Eve à Jésus; — par la poésie antique dans les luttes entre Géants et Dieux; — par nos épopées et légendes du moyen âge dans le Cycle héroïque chrétien et dans les Chevaliers errants ; — par la philosophie moderne combinée avec la mythologie antique dans le Satyre. Même les chapitres sur le xixe siècle et sur l'avenir mettent en œuvre des idées eî des théories, celle du progrès par exemple, qui avaient fort ému les esprits avant notre poète. Et la Légende ne se contente pas de mettre en œuvre des idées dont la poésie s'était déjà emparée ; elle le fait souvent dans des poèmes dont la forme môme est celle de la poésie du siècle.