‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 13 sur 64 · XXIV VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

XXIV VICTOR HUGO

le plus héroïque des douze pairs; elle a remplacé les montagnards basques par d'innombrables guerriers musulmans ; elle a intéressé à Faction le croissant même et la croix.

£t maintenant, voyez ce qu*est devenu Roland dans 1 imagination de notre poète. Joignant aux exploits que lui pré tait notre vieille épopée les exploits plus étranges que lui attribuait TArioste, farouche, ténébreux, effrayant, il est devenu le a chevalier de Dieu » et le « magistrat sinistre de Tépée ». Partout, dans la Légende y les personnages mis en scène deviennent ainsi des fîgures immenses, énormes {e norma)^ représentatives d'autre chose que d'elles-mêmes et, pour tout dire d'un mot, symboliques. Quelle gigantesque image de la chevalerie errante que ce grand vieillard Êviradnus, passant « masqué de fer » dans « Tatlitude du rêve » ! Quelle adorable vision biblique que ce patriarche Booz, « marchant pur loin des sentiers obliques »,

Yôtu de probité candide et de lin blanc I

Quels monstres que ce sultan Mourad, ce Ralbert, ces rois pyrénéens, dont « l'es figures sont lugubrement grandies par de rouges reflets de sacs et d'incendies » I Et, en revanche, quels révoltés que ce Welf ou ce Masferrerl Quelle âme noble et naïve que celle du marquis Fabrice 1 J'oserais dire que Hugo a trouvé le moyen d'agrandir même les Titans, quand il les a opposés à Jupiter et à l'Olympe. Lorsqu'on écrit que les romans de Hugo sont épiques, c'est surtout à cette puissance d'agrandissement que Ton fait allusion, à la nécessité où est le poète de nous montrer, beaucoup moins des hommes de notre taille, vivant et

INTRODUCTION XXr

sentant comme nous, que des incarnations sommairesà la fois et saisissantes d'une classe d'êtres tout entière : un Théaardier, une Josiane, un Cimourdain ; et c'est à la puissance avec laquelle, soit qu il décrive Notre-Dame de Paris, soit qu'il raconte le désastre de Waterloo, soit qu'il explique la Révolution française, il donne aux choses, à la vie et à Thisloire une allure et une signification mystérieuses. Par une rencontre bizarre, ni la Révolution ni Napoléon n'occupent une place sérieuse dans la Légende ; mais le poète s'est largement rattrapé ailleurs, et Ton sait quel chantre sublime et aveugle il a été du miracle impérial, quelle dévotion profonde et irraisonnée il a eue pour la reli-^ gion de la Révolution française.

Dès lors il était inévitable que Hugo réalisât la dernière et peut-être la plus importante des lois de l'épopée : qu'il fît emploi du merveilleux.

Le merveilleux poétique est aujourd'hui fort discrédité, et ce n'est certes pas sans cause. Qu'un chrétienchantât la colère de Neptune et de Junon, comme Ronsard, ou mêlât «des naïades et un dieu limoneux aux soldats de Louis XIY, comme Boileau ; qu'un déiste ennemi du catholicisme nous transportât au ciel et aux enfers en compagnie de saint Louis, comme Voltaire,, ou qu'un artiste, qui avait surtout dans le christianisme une foi esthétique, fît rivaliser Dieu le père avec Jupiter et l'ange Gabriel avec Mercure, comme Chateaubriand, — depuis plusieurs siècles le merveilleux poétique sonnait creux, et la critique a fini par le proscrire même de ce qu'à tort ou à raison on appelle encore la poésie épique. Mais l'épopée populaire ne s'en était pas plus passée que l'âme de ses auteurs et de ses auditeurs. Les peuples jeunes vivant et se mouvant dans le mer-

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