XXX VICTOR HUGO
Il voit ce coucher de soleil dans un parc royal :
Le jour s'éteint ; les nids chuchotent, querelleurs ; Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre La rougeur monte au front des déesses de marbre, Qui semblent palpiter, sentant venir la nuit.
Et que de vers çà et là, où la précision du rendu est incomparable :
Les ronds mouillés que font les seaux sur la margelle. Les bons clochers sortaient des brumes indécises. Le bercement des 'flots sous la chanson des branches.
Mais en même temps qu'ils voient avec netteté, les poètes primitifs s'étonnent de celte nature au milieu de laquelle ils sont plongés ; ils ressentent en sa présence une émotion profonde et lui attribuent une vie mystérieuse. Ainsi, ils transforment et animent tout. Hugo fait comme eux, plus puissamment qu'eux. Il sent « la palpitation sauvage du printemps » ; il entend « le vent rugir comme un soufflet de forge », voit « la mer épileptique baver sur les écueils grondants », et tremble pour le pêcheur ballotté par les vagues :
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ; Le gouffre roule et tord ses plis démesurés Et fait râler d'horreur les agrès e'ffarés.
A vrai dire, ce n'est plus seulement là sentir fortement ; c'est, au siècle de Tabslraclion et de la science, retrouver le don suprême du poète primitif, celui de créer des mythes. Dans la puissante description de la tempête où sombre Tourque de V Homme qui rit, nu chapitre porte ce titre caractéristique : Horreur sacrée.
INTRODUCTION XXXt
Hugo essaie d'y noter la voix de Touragan, de saisir ce qu'elle dit, d'en comprendre les plaintes ou les supplications> et il ajoute :
« Vaste trouble pour la pensée. La raison d'être des mythoiogies et des polythéismes est là. A reffroi de ces grands murmures s'ajoutent des prolils surhumains sitôt évanouis qu*aper<;us, des euménides à peu près distinctes^ des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères plutoniennes, presque affirmées. Aucune horreur n'égale ces sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires inconnus. L'homme ne sait que devenir en présence de cette incantation épouvantable. Il plie sous Ténigme de ces intonations draconiennes. Quel sous-entendu y a-t-il ? que signifient-elles ? qui menacent-elles ? qui supplient-elles ? Il y a là comme un déchaînement. Vociférations de précipice à précipice, de l'air à l'eau, du vent au Ilot, de la pluie au rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué don ne sait quel démêlé mystérieux avec les mauvaises consciences. >»
Le grand secret de la poésie de Hugo se révèle dans cette page. Cette horreur sacrée qui s'empare de lui en face des grands phénomènes naturels, ces personnifications qu'il crée instinctivement (personnifications des détails, personnification de Tensemble), ce sentiment profond de rapports entre la nature mystérieuse et rhomme, n'est-ce pas la poésie des poètes primitifs? Mais, si la mythologie de ces poètes est merveilleusement belle et riche, la plus grande part en revient à la tradition : Hugo crée sans cesse des mythes qui sont bien à lui et qui sont très hardis, très expressifs. Aussi, dans le Satyrey la mythologie grecque n'est-elle ni reproduite ni déformée : Hugo Ta enrichie, étendue, développée par les procédés mêmes, aussi naturels,