XXXII VICTOR HUGO
aussi instinctifs chez lui que chez les rapsodes homériques, par lesquels, à l'origine, elle s'est créée. Personnifications des forces de la nature, personnifications des idées abstraites, personnifications des mots, tous les nouveaux habitants de TOlympe sont bien les proches parents de ceux dont les Kuhn, les Max Millier et le3 Bréalont étudié la genèse. Puis, quand le Satyre chante, la mer, la terre, Tarbre, la guerre, tout prend vie et figure : les rochers froncent pensivement leurs sourcils, la végétation aux mille tètes songe, la grenade montre sa chair sous sa tunique. — Des sujets non antiques prêteront moins sans doute ? Voyez, dans le Petit roi de Galice^ les soldats couchés qui boivent t ombre et le rêve à l'obscure mamelle du sommeil ; voyez Durandal, Vépée éclatante et fidèle^ qui brille toute joyeuse^ flamboie comme un sinistre esprit^ donne des coups d'estoc qui semblent des coups d'ailes et fait si bien la fête effrayante du glaive^ que le vieux mont Corcova regarde ^par 'dessus Vépaule des collines. — Toute la description du château de Corbus Thiver, dans ÉviradnuSf n'est qu*un long et superbe mythe, où d'autres -encore se mêlent. Entrons-nous dans la salle immense et sombre, « la Terreur, dans les coins accroupie, attend Thôle » ; « TÉpouvanle est toute nue au fond » des oubliettes ; « la nuit retient son souffle », et, autour des panoplies, « Tombre a peur et les piliers ont froid ». — Dans la peinture même de notre xix* siècle, dans le sujet si humble des Pauvres gens^ le vent, Tocéan, minuit, tout s'anime et se personnifie :
C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux, Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux, Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise,
INTRODUCTION XXXllI
Prend un pauvre marin frissonnant et le brise Aux rochers monstrueux apparus brusquement.
Et je me contente de citer des exemples où le mythe reste à Tétat d'ébaache ; mais que de fois il s'organise et devient un être vivant en môme temps qu'un éclatant symbole !
A peine est-il besoin maintenant d'étudier le style épique de Hugo. Il emploie les comparaisons à la façon d'Homère :
Froïla tombe, élreînt par Tangoisse dernière ; Son casque, dont Tépée a brisé la charnière, S'ouvre, et montre sa bouche où Técume apparaît. Bave épaisse et sanglante ! Ainsi , dans la forêt, La sève en mai, gonflant les aubépines blanches, S'enHe et sort en salive à la pointe des branches.
Mais la comparaison, ainsi complètement indiquée, ne fait pas une place assez belle à limage et neTidentifie pas assez avec Tobjet. Hugo emploie plutôt les métaphores développées :
C/est naturellement que les monts sont fidèles Et purs, ayant la forme âpre des citadelles.
Ayant reçu de Dieu des créneaux où, le soir, L'homme peut, d'embrasure en embrasure, voir Élinceler le fer de lance des étoiles ;
ouïes métaphores plus courtes : le croissant lunaire, i( ce fer d*or qu'a laissé tomber dans les nuées le sombre cheval de la nuit » ; — « le haut Mythen, clocher de la cloche Aquilon » ; — t Je regarde le gland qu'on appelle Aujourd'hui, j'y vois le chêne ».
Ce n'est pas assez faire encore pour limage : il faut qu'elle se confonde avec Tobjet dans Texpression la