‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 22 sur 64 · XXXVI VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

XXXVI VICTOR HUGO

et causent au lecteur qui les admire delà lassitude, comme elles en ont sans doute causé à Fauteur luimême. Faut-il chercher un nom qui s'est appliqué à tant d'œixwres populaires pour le donner à des œuvres qui raviront éternellement une am/ocraa'e de lettrés, mais qui ne s'adresseront jamais qu'à elle?

Du moins Tinspiralion des poèmes historiques de Leconte de Lisle est-elle impersonnelle, aussi bien que celle des vieilles épopées 1 — En apparence, oui \ et il est certain que Leconte de Lisle cache sa personnalité avec infiniment plus de soin que Victor Hugo. Mais, au fond, ne se sert-il pas, lui aussi, des visions du passé pour exprimer des sentiments qui lui sont chers et qui n'appartiennent nullement aux temps dont il s'occupe ? Le pessimisme amer qu'il a glissé partout n'est-il pas le pessimisme même du philosophe Leconte de Lisle ? N'est-ce pas l'auteur de ï Histoire populaire du christianismey Leconte de Lisle, qui oppose aux cénobites chrétiens, grossiers et cruels, la noble païenne Hypatie ; qui met sous nos yeux Tatroce agonie du réprouvé saint Dominique, qui fait siéger le Christ auprès de ses « égaux antiques» Brahma ou Jupiter; qui proteste contre la création par la bouche du premier homme ou qui fait prophétiser par le Runoïa la chute même de Dieu? M. Brunetière regarde comme entachée d'individualisme et, par conséquent, comme lyrique la Conscience de Victor Hugo ; et la Conscience^ au contraire, est admirablement épique par l'impersonnalilé de son inspiration, par la simplicité et la grandeur du récit, par sa couleur historique qui est vraisemblable sans exactitude érudite, par son symbole clair qui exprime une des idées les plus naturelles et les plus nobles de l'humanité, tandis qu'on a le droit de dénier ce carac-

INTRODUCTION XXXVll

tère au Qaïn de Leconte de Lîsie, si grand, si effrayant, si émouvant même (par exception), mais si évidemment chargé de représenter ane idée du poète, une idée du poète seul. Ge que dit t le Vengeur Qaïn au dieu jaloux » est d'une beauté sinistre et suprême, mais ni Qaïn ni Thumanité ne Font pensé.

Si l'on veut que la poésie si neuve, historique et philosophique à la fois, scientifique et naturaliste, de Leconte de Lisle, soit de la poésie épique, je n'y contredirai point, les définitions de mots étant libres et les genres ayant le droit de se modifier d'âge en âge ; mais cette poésie épique ne sera pas celle que Ton désignait jadis de ce nom, et il ne faudra donc pas dire que Leconte de Lisle a réintégré dans notre poésie le sens de répopée.

Ce rôle appartiendrait plutôt à Victor Hugo, si Victor Hugo poète épique pouvait être utilement suivietimité» Mais on ne verra sans doute pas deux fois ce phénomène étrange d'un grand poète moderne en qui revit l'esprit d'un poète primitif, et, si les qualités prodigieuses ou, pour parler comme lui, énormes d'un Victor Hugo ne se peuvent acquérir, ses défauts, énormes aussi, seraient odieux chez tout autre.

De plus, il faut bien le dire, l'ancienne épopée ayant eu pour rôle essentiel de résumer en une œuvre accessible et chère à tous les aspirations, les croyances, les espérances de tous, et, en les résumant, de les fortifier et de les étendre encore, Victor Hugo a certes mis dans son œuvre quelque chose de ce qui incombait de ce chef à l'épopée, à savoir certaines théories courantes comme celle du progrès et la magnifique glorification des plus nécessaires idées morales. Mais, d'ailleurs, son génie mythique et apocalyptique n'était pas d'ac-

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