LES PRÉLIMINAIRES DE L'OEUVHE ÉPIQUE
pareil recueil ? Et quand les Poèmes et poésies, en 1855, eurent ^onné quelques études antiques encore, dont deux consacrées à Tlnde : Çunacépa et VArc de Civa ; quand les Poésies nouvelles, en 1858, en eurent communiqué au public six autres, dont la Visioti de Brahma^ on ne voit pas que Hugo s'en soit fort ému, puisque, dans sa Légende de 1859, il n*a justement rien dit ni de Tlnde, ni de la Grèce (car nous ne saurions même citer le Satyre, où V. Hugo fait de la mythologie grecque un emploi tout à fait original), ni de la belle période de l'histoire et de la poésie romaines. Dans cette Légende, à laquelle on veut que les Poèmes an^ tiques aient donné naissance, il n'y a pas de poèmes antiques.
Dès lors, qu est-ce que Hugo pourrait avoir emprunté à Leconte de Lisle ?
Il est assurément légitimé de signaler quatre idées importantes comme ayant été communes aux deux poètes : celle de cultiver le genre épique ; — celle d'écrire une histoire légendaire de Thumanité ; — celle d'exposer cette histoire, non pas au moyen d'une ou de plusieurs épopées en plusieurs chants, mais au moyen de courts poèmes détachés ; — enfin celle de mettre dans les faits exposés, traités comme symboles, une pensée philosophique ou morale (car il y a une pensée philosophique au fond du Sacre de la Femme, de la Conscience, des Lions, comme au fond de Bhagavât, de la Vision de Brahma ou de Khirôn). Mais, si Leconte de Lisle ne doit pas ces idées à Victor Hugo, Victor Hugo ne les doit pas non plus à Leconte de Lisle, et il parait même les avoir conçues avec netteté plus tôt que son rival. Rien de plus naturel, d'ailleurs, puisque ces idées avaient été familières à l'Ecole ro-
mantique, dont Hugo avait été le chef et dont Leconte de Lisle était Tadversaire déclaré ; puisque, en outre, il suffisait à Hugo, pour être amené à les faire siennes et aies appliquer, de la direction prise depuis assez longtemps déjà par son propre génie.
Je n'énumérerai pas les essais épiques de TÉcoIe romantique, bien qu'ils aient tous pu exercer sur Victor Hugo une influence que nous avons d'abord peine à soupçonner. De ce que nous ne songeons plus à lire un livre, nous concluons volontiers qu*il a toujours été, comme il Test aujourd'hui, sans importance. Mais c'est une erreur ; car on peut s'être mépris sur sa valeur en son temps ; car un grand écrivain a pu le lire pour mille raisons (parmi lesquelles les raisons de convenance, de camaraderie, d'amitié ne sont pas les moindres) et en tirer une indication utile. Disons seulement que Barthélémy et Méry ont publié en 1828 un Napoléon en Egypte ; qu'Edgard Quinet a donné un Napoléon^ l^i aussi, en 1836, et un Prométhée en 1838; que Soumet, après une Jeanne d'Arc en 1825, a donné la Divine épopée ou V enfer racheté en 1840. La Divine épopée aboutit à la même conclusion que la Fin de Satan de notre poète. Damné à jamais par Dante, par Milton et par Klopstock, Satan s'y réconcilie avec Dieu \ et l'on pourrait croire que Hugo s'est sur
1 . Alfred de Vigny a rêvé longtemps d'écrire, lui aussi, un Satan sauvée cpii eût été une suite d'£/oa. Voir le plan projeté de cette œuvre dans [^ Journal d'un poète, p. 274-277.
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ce point souvenu de Soumet, si la réconciliation du mal et du bien n'était l'aboutissement nécessaire de toute sa philosophie. Laissons de côté ces diverses œuvres ; je ne veux insister un peu que sur celles de deux grands poètes, qui avaient été longtemps les amis de Victor Hugo et ses rivaux de gloire : Lamartine, à qui Hugo a dédié tant de pièces; Alfred de Vigny, dont Hugo avait chaleureusement loué le poème Éloa et qui en récompense avait dédié à Hugo son Moïse. On sait qu'un jour les deux écrivains se brouillèrent ; Hugo transporta au Paradis perdu de Milton les éloges qu'il avait accordés à VÉloa de Vigny, et Vigny efiaça le nom de Hugo en tête de Moïse : telles sont les petitesses des grands hommes !
En janvier 1821, Lamartine, qui, quelques années auparavant, avait travaillé aune e'popée sur Clovis, puis à une autre, puis aune autre encore, et les avait toutes trois abandonnées, conçut pendant un voyage de Naples à Rome l'idée d'une épopée immense, qui formerait quarante-huit chants et comprendrait l'histoire entière de l'humanité. En décembre 1823, il en exposa le plan à son ami Virieu, et je vais ainsi pouvoir l'indiquer en quelques mots. Les anges commençaient à être à la mode dans la poésie : Byron en 1821 dans son Ciel et Ferre, Thomas Moore en 1822 dans ses Amours des Anges, Vigny en 1823 dans son Éloa et dans son Déluge allaient s'inspirer romantiquement de la Bible à leur sujet; Alexandre Dumas devait faire de même en 1836 dans son Don Juan de Marana ou la Chute dun Ange : c'est un ange qui est le principal personnage de l'épopée de Lamartine. Chargé par Dieu, peu après 4a création, de garder une des plus belles filles d'Eve, il en devient amoureux, est puni parle Tout-Puissant, et
perd celle qu'il aime ea même temps qu'il reçoit la forme humaine : il ne pourra quitter celte forme et il ne pourra retrouver sa bien-aimée dans le ciel quV près avoir « été purifié par plusieurs vies et plusieurs morts méritoires ».
Supposez que, peu de temps avant la fin du monde, des hommes rencontrent cet ange devenu depuis si longtemps leur frère et qu'ils Tinterrogent sur son histoire. L'ange pourra raconter l'histoire entière du monde jusqu'à cet avant-dernier jour. Il racontera la création, et ce sera le premier chant; — puisZe déluge^ — le temps des patriarches^ — celui des prophètes^ — la rédemption^ — Tère des martyrs, — la chevalerie,.. Le poète dénouera ensuite Thistoire du monde aussi bien que celle de son héros dans un dernier chant, consacré au Jugement dernier, Qu'aura-t-il fait ainsi ? On se rappelle la phrase célèbre de Pascal : « Toute la suite des hommes doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ». Ce même homme qui subsiste toujours n'est-il pas très bien symbolisé par l'ange de Lamartif e ? Et, si le poète avait pu réaliser son rêve, n'est-ce pas l'épopée même de l'humanité qu'il aurait écrite?
Dérangé par d'autres projets, parTétat de sa santé, par son rôle politique, Lamartine n'a pas composé son poème, il enaseulementécritdes fragments. L'un d'eux figure dans les Harmonies sous ce titre : Invocation du poète : il devait faire partie de l'épisode de la Chevalerie, Un autre fragment de ce même épisode, le Chant des chevaliers, a été publié dans les Nouvelles confidences. Un épisode, portant pour titre les Pécheurs, semble avoir été rédigé entièrement, puis perdu pendant un voyage. Jocelyn, qui parut en 1836, peut être considéré