LES PRÉLIMINAIRES DE LŒUVRB ÉPIQUE
comme se rattachant aussi au grand projet de Lamartine. Le doux et triste Jocelyn, qui renonce deux fois au bonheur : une première fois afin que sa sœur puisse épouser celui qu'elle aime, une seconde fois afin que son vieil évéque ne soit pas privé des secours de la religion au moment de sa mort, Jocelyn était sans doute une des dernières incarnations de l'ange déchu, se puriQant par le sacrifice. Mais le poète n'a pas indiqué lui-môme ce lien entre le bel épisode qu'il avait achevé et la grande épopée qu'il avait autrefois conçue. Le lien est très marqué au contraire entre la grande épopée et le poème de la Chute d'un Ange publié en 1838. La Chute dun Ange^ c'est le point de départ même de la conception de Lamartine ; c'est Tange Cédar devenu amoureux de Daïdha, déchu de sa dignité et devenant homme pour lutter et pour souflfrir. L action se passe à la veille du déluge, comme en témoignent les derniers vers, et Vhumanité de ces temps si anciens est peinte sous deux formes : la vie pastorale et nomade (dans la première partie du poème), la vie corrompue et criminelle des villes (dans la seconde, où paraissent d'abominables tyrans, sortes de géants demidieux, qui connaissent déjà tous les raffinements de la civilisation).
Je ne ferai pas l'analyse de la Chute d'un Ange et me contenterai de signaler trois passages dont Hugo peut sYlre souvenu. Dans la deuxième vision (le poème est divisé en quinze wmo»5), Daïdha va être enlevée par des géants chasseurs d'hommes. Cédar s'élance sur l'un d'eux, lui brise la poitrine d'un coup de sa tête et abat ensuite ses autres adversaires avec le cadavre transformé en massue, quil fait^ tournoyer avec violence. Nous verrons de même Éviradnus, le cheva-
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lier errant, se faire une massue du cadavre de Ladlslas pour abattre Sigismood. Rabelais avait aussi mis en œuvre une invention analogue ; mais quelques vers de Hugo rappellent plutôt la Chute d'un Ange que Pan^ tagruel^. — Dans les vmons vu et viii, Gédar et Daïdha rencontrent sur le Carmel un vieillard solitaire, Adonaï, qui a gravé sur des feuilles d'airain ce que lui ont suggéré ses longues méditations : c'est là ce qu'il appelle le Livre primitif; il leur en lit des fragments, pleins de grandeur, pleins de profondeur, mais qui étonnent quelque peu ici par leur caractère rationaliste. Certaines des idées développées dans ces fragments se retrouvent çà et là dans les vers de Victor Hugo. — Enfin, dans la huitième vision^ la lecture est interrompue par l'arrivée d'un « char ailé », d'un « navire céleste », que montent et dirigent à leur gré des envoyés des tyrans-dieux. Ces géants sortent de leur machine, tuent Adonaï, brûlent le livre primitif, enlèvent Cédar et Daïdha. Ce ballon dirigeable, qu'on est un peu surpris de trouver inventé et employé en des temps si anciens, rappelle celui par lequel Hugo a symbolisé l'humanité délivrée dans son admirable pièce de Plein Ciel : Hugo, d'une façon plus vraisemblable, l'a placé au xx« siècle.