‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 27 sur 64 · Lamartine · texte numérisé non relu

Lamartine

Saisissant par les pieds un cadavre étendu,

Il le fait tournoyer sur lui comme une épée :

De sa massue humaine à chaque tour frappée,

La troupe homme par homme en un clin d'œil s'abaL

Et prenant aux talons le cadavre du roi...

Il brandit le roi mort cotnme une arme., il en Joue..,

Hé 1 dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue...

Soudain le mort s'abat...

Cf. Rabelais, n, 29.

LES PRÉLIMINAIRES DE l'QEUVRE ÉPIQUE 9

Que Hugo se soit ou ne se soit pas inspiré de ces passages, il connaissait la Chute d^un Ange, il savait les anciens projets de Lamartine, il avait dû s*en entretenir avec lui au temps de leur amitié, et il n*avait donc pas besoin de l'exemple de Leconte de Lisle pour songer à peindre l'histoire de THomme, toujours vivant, toujours souffrant, dans une sorte d*œuvre cyclique. D'ailleurs Tidée était, comme on dit, dans l'air. Dès 1833, Ëdgard Quinet, reprenant avec des vues plus philosophiques un projet de Goethe et de Schubart, avait composé un poème en prose sur Ahasvérus^ et dans la personne du Juif errant avait incarné le genre humain. « Ahasvérus est rhomme éternel. Tous les autres lui ressemblent », disait, au moment du jugement dernier, le Père éternel au Christ, « ton jugement sur lui servira pour eux tous. » Et il n'avait même pas suffi à Quinet de nous montrer Ahasvérus, c'est-à-dire Thumanité, depuis Tère chrétienne jusqu'au jugement. La création du monde et la chute de tout, même du Christ, auquel seule l'Éternité survit, forment les deux extrémités de ce que Charles Magnin appelait sa <c grande fresque épique ».

Une grande fresque épique — ou plutôt une série de fresques épiques, — c'est, sans métaphore celte fois, ce que Chenavard voulait peindre, lui aussi, en 1848. A cette date, le Panthéon ayant été affecté k la sépulture des grands hommes, le ministre Ledrii-Rollin avait chargé le peintre lyonnais de donner au monument une décoration appropriée à sa nouvelle destination. Chenavard avait alors eu l'idée de développer sur les murs du Panthéon « une vaste synthèse de l'histoire universelle > ; suivre des yeux les tableaux successifs

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de Tartiste, c'eût été pour le spectateur suivre aussi en esprit la marche du genre humain, à travers les joies et les tristesses, les grandeurs et les houtes, vers un avenir inconnu. Au centre de l'édifice, au milieu de la croix grecque que dessine le Panthéon, une vaste mosaïque de 500 mètres carrés eût résumé cette épopée des siècles. A droite devaient se succéder, représentés par des symboles, les grands événements politiques et sociaux, ainsi que les grands hommes qui s'étaient inspirés de la raison ; à gauche, les événements religieux et !es grands hommes qu'avait animés une inspiration mystique ; et ces deux séries. Tordre humain, l'ordre religieux, étaient si ingénieusement disposées que, pour chaque période de l'histoire» l'œuvre rationnelle et l'œuvre religieuse de l'humanité se trouvaient sur un même plan. Au sommet de la mosaïque, toutes les divinités créées par la piété plus ou moins éclairée des hommes s'inclinaient respectueusement devant la seule divinité véritable, devantle Verbe incréé, dont la trompette des Chérubins faisaitretentir la gloire. La philosophie de l'histoire^ tel était le nom que le peintre donnait à cette vaste composition. Quand tous les cartons deChenavard furent terminés, l'empire était venu ; Montalembert obtint de Napoléon III que le Panthéon fût rendu au culte catholique et à sainte Geneviève ; l'épopée artistique conçue par Chenavard ne fut pas peinte ; mais tous les esprits cultivés la connaissaient.

Tout ceci ne nous suffît-il point encore ? et voulonsnous trouver avant Hugo et Leconte de Liste de courts poèmes dont la juxtaposition forine une histoire poétique, plus ou moins incomplète, de l'humanité ? de courts poèmes où les personnages et les faits aient, à

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côlé de leur signification historique, une valeur symbolique aussi ? Nous n'avons qu'à songer aux poèmes d'Alfred de Vigny. Dès 1822, Vigny avait classé ses poèmes sous ces titres : poèmes antiques^ poèmes judaïques^ poèmes modernes ; en 1829, l'intention historique ou épique du poète s'était mieux marquée encore dans une édition plus complète ; en 1837 enfin, Vigny avait donné à ses poèmes leur disposition définitive. MoisCy Éloa et le Déluge y (ormenixxn livre mystique ; la Fille de Jephté, la Femme adultère^ le Bain représentent Tan/)qui(ê biblique ; la Somnambule^ la Dryade^ Symétha^ le Bain d^une dame romaine représentent l antiquité classique ; après quoi le Cor et la l\nge sont consacrés au moyen âge, Madame de Soubise au xvi* sièc'e, la Prison au xvir. Et c'est là une esquisse bien fragmentaire, bien incomplète certes, d'une Légende des siècles : c'en est une esquisse cependant. — Et, d'autre part, les symboles abondent dans ces poèmes, où Tange ËIoa née d'une làrme du Christ et se livrant à Satan, c'est la pitié suprême, la pitié pour le mal, — où Moïse, solitaire et puissant, n'aspirant qu'à s'endormir du sommeil de la terre, c'est le génie, isolé des autres hommes, emprisonné dans la grandeur et la tristesse ; — où l'innocente fille de Jephté, payant de son sang la victoire de son père, c'est TéterneUe victime de l'éternelle injustice, celte reine de l'humanité ! « Le seul mérite qu'on n'ait jamais disputé à ces compositions , dit Vigny, c'est d'avoir devancé en France toutes celles de ce genre, dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique. » Ailleurs il a écrit : « Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique » .

Si donc on tient à ce que Hugo ait emprunté Vidée

et la disposition générale de la Légende des siècles, voilà ses devanciers et voilà ses modèles : un Quinet, un Chenavard, un Lamartine, un Vigny, ces deux derniers surtout, ses anciens compagnons d'armes dans la lutte littéraire contre les indignes successeurs de nos grands classiques. Maispeut>étre Hugo n'avait-il besoin de s'inspirer de personne pour concevoir et pour écrire son œuvre. Nous avons montré dans notre introduction comment il était prédestiné par la nature de son génie à devenir poète épique ; voyons maintenant comment il y a été amené par ceux de ses écrits qui sont antérieurs à la Légende des siècles.

Disciple avoué de Tauteur des Martyrs, admirateur éclairé des fragments épiques d*André Ghénier, persuadé (comme il l'a déclaré en 1824 dans la Muse française) que la renaissance de l'épopée en vers était prochaine, Victor Hugo avait commencé par rêver d'une épopée coulée dans Tancien moule, d'une épopée en un grand nombre de chants, et il l'avait écrite au temps où il était écolier. Lamartine avait fait de même. Mais Lamartine avait pris pour héros Clovis, et il est curieux de remarquer que Hugo avait fixé son choix sur cette chevalerie qui devait lui fournir plus tard tant d'éclatants poèmes, sur ce Roland qui devait être le magnifique héros du Mariage de Roland et du Petit roi de Galice. N'insistons pas, d'ailleurs. Hugo avait réuni ses premiers essais dans des cahiers auxquels il avait donné ce titre amusant : « Les bêtises que

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