LES PRÉLIMINAIRES DE L*(EUVRE ÉPIQUE
je faisais avant ma naissance > ; passons vite au temps où le poète est né, c'est-à-dire au moment où il compose ses premières odes^ de 1818 à 18âà. Étudions d'une part les poèmes qu'il a consacrés à Napoléon et à sa prodigieuse histoire, — d*autre parties pièces d'une inspiration en partie épique qfiil a consacrées à d'autres sujets.
Le XIX* siècle a assisté à une curieuse lutte entre Fesprit scientifique ou, si Ton veut , historique qui tend à devenir tout-puissant dans les temps modernes, et Tesprit légendaire ou épique qui avait régné sans conteste aux temps où se composaient /V/iWe, le Mâhâbhàrata et les Niebelungen, Ces vieux grognards qui, après queTaigle impériale eut définitivement replié ses ailes brisées à Waterloo, allaient racontant à tous, non sans les rendre plus hardies et plus étonnantes encore, leurs marches sur Vienne, sur Berlin, sur Madrid ou sur Moscou ; ces paysans qui, sous le chaume et devant la flamme évocatrice des foyers d'hiver, s'entretenaient mystérieusement de la Redingote grise; ces ouvriers qui, même après le 5 mai 18il, croyaient encore Napoléon caché sous sa colonne et attendant le moment de rendre sa gloire à la France, comme autrefois Barberousse avait attendu, dans un farouche et surprenant sommeil, le moment de rendre à lAllemagne son unité et sa grandeur ; — que faisaient-ils tous, sinon transformer la réalité en poésie légendaire et Thisloire en épopée, ainsi que les Grecs avaient transformé les faits de la guerre de Troie, ou nos ancêtres ceux du règne de Charlemagne ? Mais 1 épopée Troyenne ou Tépopée Carolingienne avaient pu se donner carrière, les recherches historiques ne les entravant point, tandis qu'à chaque fois que l'épopée Napoléonienne allait prendre son
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essor, les historiens, les auteurs de mémoires, les polémistes Tenserraient dans les rigides liens de l'information exacte et de la critique. Triomphe remarquable de resprit8cientifique,d'aulantplus remarquable même, qu'avec la plus belle des matières épiques le xix® siècle avait à sa disposition un Homère éminemment capable de la mettre en œuvre et de tirer parti de tout le travail de Timagination populaire ! Plus heureux qu'Alexandre, Napoléon trouvait un grand poète pour le chanter.
Le recueil des Odes et Ballades contient sur Napoléon deux pièces qu'il est intéressant de comparer. La première est datée de mars 1822. L'auteur est encore le jacobite dont nous connaissons les opinions ultra-royalistes ; il doit parler de l'empereur comme en avait parlé Chateaubriand quand il composait son pamphlet de Buonaparte et des Bourbons. L'œuvre est précisément intitulée Buonaparte ; l'empereur y est présenté comme un fléau envoyé de Dieu pour punir la France et le monde ; l'univers respire en apprenant sa mort , et voici comment se résume sa carrière :
11 passa par la gloire, il passa par le crime, Et n'est arrivé qu'au malheur.
Trois ans après, en juillet 1825, la note change. Les deux Iles sont une fort belle ode, et je m'empresse de dire, pour qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée, que le mouvement en est tout lyrique, mais déjà Hugo n'est plus frappé que de la destinée prodigieuse du conquérant ; il ne songe plus à le juger, tant il a été ébloui par la splendeur de ce météore, et tout ce que Napoléon
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a louché pread à ses yeux une grandeur mystérieuse, par exemple la Corse et Sainte-Hélène :
Il est deux Ues dont \\n monde
Sépare les deux Océans,
Et qui de loin dominent Tonde
Comme des ttHes de géants.
On devine, en voyant leurs cimes,
Que Dieu les tira des abîmes
Pour un formidable dessein ;
Leur front de coups de foudre fume,
Sur leurs flancs nus la mer écume,
Des volcans grondent dans leur sein.
Ces Iles, où le flot se broie
Entre des écueils décharnés.
Sont comme deux vaisseaux de proie,
D'une ancre éternelle enchaînés.
La main qui de ces noirs rivages
Disposa les sites sauvages,
Et d'effroi les voulut couvrir.
Les fît si terribles peut-être.
Pour que Bonaparte y put naître
Et Napoléon y mourir !
Dans les Orientales, Tatlitude de Victor Hugo vis-à-vis de Napoléon est déjà nettement Vixée : le poète n'a qa'àsonger au conquérant pour qu'un torrent d'harmonie coule de sa lyre :
Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon l
s*écrie-til dans la pièce si connue intitulée Lui (décembre 1828). Et « lui » prend de plus en plus un caractère de héros épique. Non seulement le poète le voit partout, dominant notre âge, toujours « debout, éblouissant et sombre, sur le seuil du siècle » ; mais il mêle volontiers le merveilleux à son histoire. Dans cette K^ypte lointaine oix tout prend aisément une teinte mystérieuse et oCi Texpédilion de Bonaparte a causé
une impression profonde, voici que le héros mort reparaît et que les siècles se raniment à sa voix :
Parfois il vient, porté sur Touragan numide, Prenant pour piédestal la grande pyramide, Contempler les déserts, sablonneux océans ; Là, son ombre, éveillant le sépulcre sonore, Gomme pour la bataille y ressuscite encore Les quarante siècles géants.
Il dit : « debout ! » Soudain chaque siècle se lève, Ceux-ci portant le sceptre et ceux-là ceints du glaive, Satrapes, pharaons, mages, peuple glacé.
Immobiles, poudreux, muets, sa voix les compte ; Tous semblent, adorant son front qui les surmonte, Faire à ce roi des temps une cour du passé.
En octobre 1830 est écrite Tode à la Colonne, où Hugo réclame le retour des cendres du héros et où se trouve ce mot caractéristique :
Dors, nous t'irons chercher I Ce jour viendra peut-être I Car nous Vavons pour Dieu sans t'avoir eu pour maître I
En 1832, c'est Uode sur Napoléon II avec la grandiose vision du monde entier attendant la naissance du roi de Rome dans la même terreur religieuse que les Israélites attendaient la proclamation par Dieu de leurs lois. — En 1837, c*est la longue et belle pièce à VArc de triomphe, avec sa fin si vraiment épique, où un passant, dans plusieurs siècles, rêve sur les ruines de Paris, et où les héros sculptés sur l'arc de triomphe et sur la colonne (peut-être inspirés par cette Revue nocturne qM'dLYdiii conçue le poète autrichien Zedlitz et que le dessinateur Ratfet a popularisée) s'appellent, se rejoignent, se mêlent, et, glorieux fantômes, , revivent