‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 30 sur 64 · LES PRÉLIMINAIRES DE L^OEUVRE ÉPIQUE · texte numérisé non relu

LES PRÉLIMINAIRES DE L^OEUVRE ÉPIQUE

sur un rivage de l'Afrique, sur TÉgypte, sur TArabie, sur la Tour de Babel, sur la Judée, et fournit ainsi au poète Toccasion de peintures éclatantes et variées. — Citons à un autre titre la Romance mauresque^ consacrée à la vengeance que le bâtard Mudarra prend sur son oncle Rodrigue du meurtre des sept infants de Lara. En empruntant ainsi au Romancero espagnol, Hugo prélude aux chants sur le Cid qui entreront dans la Légende.

Dans les. recueils qui suivent jusqu'en 1840, Hugo s^inspire de plus en plus des événements du jour et des incidents de sa propre vie, et parait ainsi s'éloigner de plus en plus de Fépopée. En fait, il s'en éloigne moins qu'on n*est d'abord tenté de le croire, car aux événements du jour il prête une haute portée historique, les incidents de sa propre vie lui suggèrent des idées et des sentiments qui intéressent l'humanité tout entière, et en même temps il entre en communion plus intime avec la nature, il commence à user de profonds symboles. Malgré tout, les fragments de couleur épique manquent, et c'est encore dans la pièce à l'Arc de triomphe que Ton trouverait celui dont le caractère est le mieux marqué, la plainte mélancolique sur les villes ruinées ou disparues : Athènes, Thèbes, Gur, Palenquè, Jamièges. Au contraire, le Rouet d'Omphale^ publié seulement dans le premier volume des Conteynplations en 1856, mais très antérieur, est un pur chef-d'œuvre épique, que le poète aurait pu garder pour la Légende ; et voici, dans le môme recueil, dix vers, datés de 1837, qai sont à la fois un beau récit, un fragment d'épopée avec intervention du merveilleux, et un expressif symbole. Ces vers terminent la pièce Halte en marchant» Le génie et la vertu, dit le poète, ne sont admirés qu*a-

près avoir souffert. Les grands hommes sont senablables au soleil en ce que leur gloire, à eux aussi, est leur couchant ; comme le Niagara, ce qu'ils ont de plus beau c'est leur chute. Et brusquement voici le symbole :

Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau.

Et qui sur son dos nu jetaient un vil manteau,

Arracha de ce front tranquille une poignée

De cheveux qu'inondait la sueur résignée,

Et dit : « Je vais montrer à Gaïphe cela I »

Et, crispant son poing noir, cet homme s'en alla.

La nuit était venue et la rue était sombre ;

L'homme marchait ; soudain, il s'arrêta dans l'ombre,

Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions,

Frémissant ! — Il avait dans sa main des rayons.

On voit que, si le génie épique de Hugo avait, dans ses recueils de vers, été le plus souvent refoulé par son génie lyrique, il avait pourtant su se produire parfois avec éclat. Il s'était montré aussi dans deux genres d'écrits qui ne paraissent point le comporter : dans le roman et dans le drame.

Dès 1823, Victor Hugo écrivait, à la fin d'un article sur Walter Scott : « Après le roman pittoresque, mais prosaïque, de W. Scott, il restera un autre roman à créer, plus beau et plus complet encore, selon nous : c'est le roman à la fois drame et épopée, pittoresque mais poétique, réel mais idéal, vrai mais grand, qui enchâssera W. Scott dans Homère ». De ce roman, à la fois drame et épopée^ Victor Hugo donnait, huit ans après, un spécimen: c'éia.\i Notre-Dame de Paris. Comme drame, Notre-Dame de Paris prête à de très fortes objec-

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lions. L'intrigue en est sombre et invraisemblable à Texcès. Certains personnages paraissent purement con- Tentionnels : Phébus, Fleur de Lys, la Esméralda ; Gringoire est une figure amusante, mais aussi fausse que possible historiquement et, en soi, peu étudiée ; Jehan FroUo, lui, est vivant, mais n'a, après tout, qu'un rôle secondaire. Làoti Hugo a le plus imité Quentin Durwardy il a mis en scène un Louis XI qui dit à son bonnet le mot fameux : c Je te brûlerais, si tu savais ce qu'il y a dans ma tête », mais qui en même temps trahit toutes s^s pensées devant des étrangers. Ce n'est pas là du bon W. Scott. Qu'y a-t-il donc de vraiment remarquable dans ce livre ? Le style, qui est déjà d'une étonnante puissance ; le personnage de Quasimodo qui est un symbole poétique ; enfin et surtout l'évocation du passé. Non que Hugo ait réussi à être exact : on a fait une brochure — et l'on eût pu faire un livre — sur les fantaisies historiques ou archéo« logiques de Notre-Dame. Mais qu'importent les erreurs dfijdétail pour qui n'est pas archéologue ou historien ? La description de Paris à vol d'oiseau en produit-elle une impression moins forte? Içi symphonie des cloches en est-elle moins d'une saveur et d'une originalité singulières ? est-ce que la Cour des miracles ne grouille pas devant notre imagination ? est>ce que la vieille cathédrale, fâcheusement destituée de son rôle religieux, ne parait pas vivante, malgré tout ? et que dire de la merveille des merveilles: l'attaque de la cathédrale par les truands? Cette foule déguenillée qui s'avance silencieuse dans la nuit ; ces torches qui s'allument et cette joie prématurée d'assaillants qui ne s'attendent à aucune résistance ; la stupéfaction et l'effroi devant une résistance incompréhensible ; la rage qui s'empare

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de tous ces hommes 5 la mort qui tombe mystérieuse des hautes tours ; la cathédrale qui, sinislremeni couronnée de feu, semble elle-même verser du plomb fondu sur ses ennemis ; la monstrueuse silhouette de Quasimodo jetant par-dessus les balustrades la grâce jeune et héroïque de Jehan Frollo ; et, planant sur tout cela, cette sourde fatalité qui arme les uns contre les autres ceux qui n'ont qu'un même dessein, et qui assure la perte d'Esméralda par les efforts mêmes de ceux qui mourraient volontiers pour elle : quelle inoubliable vision des luttes aveugles du moyen âge ! Si Notre-Dame a enchâssé W. Scott dans Homère et le drame dans l'épopée, il est incontestable que la monture est ici très supérieure au joyau pour lequel elle a été faite.

Nous en dirions autant des rapports du drame et de Tépopée dans cette « trilogie » des Burgraves qui, en 1843, a été la dernière œuvre donnée au théâtre par Victor Hugo, s'il n'était trop évident qu'ici le joyau c'est Tépopée, et que le poète a péniblement construit son drame pour servir de support à Fépopée. Déjà, dans les drames antérieurs, si composites, où tous les genres se mêlaient, où éclataient les accents de la poésie lyrique, où s'étalait la mise en scène de l'opéra, où étaient prodigués les poisons mystérieux, les portes secrètes, les « croix de ma mère », les coups de théâtre du mélodrame, l'épopée aussi avait su se faire sa part. C'étaient des hors-d'œuvre épiques que le discours de don Carlos devant la statue de Charlemagne, le discours de Ruy Blas au Conseil, elles peintures, à la fois inexac-

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