LES PRÉLIMINAIRES DB L*(EUVRE ÉPIQUE
tes et saisissantes, du Paris de Louis XIII dans Marion de Zorme, de TEspagne au temps de Charles II dans liuy Blas. A en croire le dramaturge, même dans Angelo^ il avait voulu « peindre, chemin faisant, tout un siècle, tout un climat, toule une civilisation, tout un peuple ». Mais, de 1827 à 1838, Hugo, s'il avait introduit un peu d'épopée dans ses drames, avait cependant commencé par les concevoir comme drames, et, somme toute, c'étaient des drames qu'il avait présentés au public. En 1842, quand il composa les BurgraveSy il en allait tout autrement. Déjà Tidée d'une Légende des siècles le hantait, puisque la préface du recueil les Rayons et les Ombres^ en 1840, avait signalé comme idéal du poète « la grande épopée mystérieuse dont nous avons tous chacun un chant en nous-mêmes, dont Milton a écrit le prologue et Byron Tépilogue : le poème de Thomme », — et puisque la première édition des Burgraves porte, sur le revers du faux-titre, une curieuse liste des œuvres du poète classées par époques et par pays : « xin* siècle, Allemagne, les Burgraves. — xve siècle, France, Notre-Dame de Paris. — xvi« siècle, France, le Roi s'amuse ; Espagne, Hernani ; Italie, Lucrèce Borgia et Angelo^ tyran de Padoue ; Angleterre, Marie Tudor. — xvii* siècle, France, Marion de Lomie ; Espagne, Ruy Blas ; Angleterre, Cromwell ; Norwège, Han d'Islande, — xviii* siècle, France, Bug-Jargal. — xix» siècle, Odes et Ballades^ OritmtaleSy etc. > De plus, quatre ans auparavant, en 1838, le poète avait fait sur les bords du Rhin un voyage sur lequel il avait écrit des lettres fameuses \ et qu il avait consacré en
i . Adressées au peintre L. Boulanger et publiées en janvier 1842 sous ce titre : le Bhin .
grande partie à interroger les ruines des châteaux féodaux, à leur demander leur histoire, à évoquer ceux qui les avaient construits, ceux qui les avaient abattus, ceux qui avaient passé sur leurs ruines :
« Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d*un chèvrefeuille sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de trente ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magniflque paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.
« Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes, Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux, Gustave-Adolphe, Turenne, Gustines, s'y dressaient encore derrière moi et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les romains en ruine, au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les palatins en ruine, au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au xve siècle, envahie par les protestants au xvie, aujourd'hui partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, c'est-à-dire, aux yeux de Rome, rai-partie de paradis et d'enfer, profanée, détruite ; autour de cette église, unechétive ville quatre fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée etrebâtie... ; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant ; à côté de moi les fleurs toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j'ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperçoit le soir immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas.
«... Sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu à peu
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et qui submerge presque Tintelligence. Vous dire tout ce qui a passé et repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie sur le Geissberg, ce serait impossible. M
Devant cette imagination échaufifée, ce qui avait le plus souvent passé et repassé, c'étaient les Burgraves, les terribles maîtres des burgs, des châteaux du Rhin au moyen âge, et c'était la haute et sombre figure de celui qui les avait exterminés, du grand empereur Frédéric Barberousse, du mystérieux dormeur du Malpas. I Hugo éprouva le besoin de ressusciter par la poésie cet \ empereur et ces Burgraves. Dix ans après, il Teût fait dans une courte épopée, qui eût été un merveilleux chef-d'œuvre. Mais on sait, par de. nombreux exemples, combien difiicilement renoncent aux luttes et aux enivrements de la scène ceux qui en ont une fois goûté; Hugo était en retard avec le théâtre, auquel il n'avait rien donné depuis quatre ans ; Ruy Blas^ son dernier drame, avait fourni une assez fructueuse carrière à la Renaissance : c'était un drame qu'il fallait écrire. Et voilà pourquoi à une épopée grandiose et simple Hugo ajouta un mélodrame bizarre, à la fois compliqué et vide ; voilà pourquoi à une conception éminemment originale il cousit» non sans en tirer un admirable parti parfois,touscesoripeauxromantiques: des philtres et du poison, un bâtard, des hommes masqués, des personnages cachés sous un faux nom ; un amoureux pur, sombre et fatal, comme dans ffeiimni ; une sorcière, comme dans /vanAoé; un fils qui va tuer son père sans le connaître, de même qtt*un père tue sans le connaître son fils dans /« Vingt-quatre févrierde Werner-, un meurtrier qui va chaque nuit dans la salle où il a commis son meurtre, comme dans le Majorât dlIolF-
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mann. Les parodistes s*amusèrentde ce trifouillis ou, comme disait* un autre, de cette «trilogie à grand spectacle, avec fantasmagorie, ombres chinoises, assauts d'armes et de gueules, entrées de ballets, idylles, ballades, odes, élégies, chansonnettes, etc.. » Le public, lui, se fâcha et déserta les Burgraves pour Lucrèce, Toeuvre éblouissante du génie pour Thonnête et médiocre production du talent.
Dans la préface des Burgraves, Hugo a essayé d'en imposer au lecteur et d'expliquer son œuvre comme si dès l'abord elle avait dû comprendre Tétrange roman de Job, qui n'est pas Job mais Fosco, de Barberousse qui n'est pas Barberousse mais Donato, de Guanhumara qui n'est pas Guanhumara mais Ginevra. Il me serait facile, au contraire, démontrer comment le drame tout entier, avec ses bizarreries, est né de la nécessité d'allonger le poème épique initial et d'y mêler les ingrédients que le théâtre réclame — ou que Ton croyait alors qu'il réclamait. Faisons hardiment l'opération inverse, et délivrons l'épopée du revêtement dramatique qui l'opprime.
Entre Cologne et Spire, dans le vieux burg d'Heppenheff, vit un Burgrave presque centenaire, autrefois guerrier héroïque, ennemi de l'Église et de l'État, mais ennemi loyal et fidèle à son serment. Job (c'est son nom) a un fils moins grand que lui, mais noble encore, Magnus, — un petit-fils féroce, fourbe et débauché, Hatto, — un arrière-petit-fils qui n'est que corruption, Gorlois. Dans ces quatre hommes se résume toute l'histoire d'une race, de cette aristocratie sauvage du Rhin, qui, dit Hugo, « commence au x* siècle par les burgraves-héros et finit au xvi« par les burgravesbrigands ». Les deux vieillards se sont retirés à l'écart,