LES PRÉLIMINAIRES DE L* OEUVRE ÉPIQUE
A Gorlois.
Ici!
Aux hérauts cl aux trompettes.
Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi !
Fanfares. Les burgrares et les princes se rangent ^à gaucho. Tous les fils et pelits-iils de Job, à droite, autour de lui. Les pcrtuisaniers au fond, avec la bannière haute.
Bien.
Entre par la porte du fond un mendiant, qui paraît presque aussi vieux que le comte Job. Sa barbe blanche lui descend jusqu*au ventre. Il est v(Mu d*uue lobe de bure brime à capuchon en lambeaux, et d*un grand manteau brun troué.
Et maintenant, écoulez les vers sublimes du mendiant :
Ce sont des instants courts et douteux que les nôtres ; L*àge vient pour les uns, la tombe s'ouvre aux autres ; Donc, jeunes gens, si fiers d'être puissants et forts. Songez aux vieux, et vous, vieillards, songea aux morts I Soyez hospitaliers surtout ! c'est la loi douce. Quand on chasse un passant, sait-on qui Ton repousse ? Sait- on de quelle part il vient ? — Fussiez- vous rois. Que le pauvre pour vous soit sacré I — Quelquefois Dieu, qui d un souffle abat les sapins centenaires. Remplit d'événements, d'éclairs et de tonnerres Déjà grondant dans l'ombre à l'heure où nous parlons La main qu'un mendiant cache sous ses haillons I
Ainsi pas de lutte véritable, caries jeunes burgraves résistent à peine ; mais des vers merveilleux, un admirable symbole de l'hospitalité antique, une mise en scène grandiose : ce n'est pas du drame, c'est de Tépopée, — de l épopée qui se sert des moyens de la tragédie et de Topera.
Puisque Job et Magnus seuls sont capables de ces grands sentiments, puisque les autres burgraves sont méprisables, on comprend que Tanarchie oix se débat l'Allemagne peut les faire vivre, mais que le premier pouvoir fort les renversera. Ou plutôt, — et cela est bien
plus grand, — il ne sera pas besoin d'un pouvoir fort, il suflirad'uneombre et d'une idée. Celte féodalité de proie déchirela pairie elTempêche de se relever; il faut qu'elle tombe devant l'idée de la patrie incarnée dans une forme auguste, mais sans force matérielle» Ceci a été magnifiquement rendu par le poète. Il a introduit dans le burg, non pas Barberousse dans toute sa vigueur et dans toute sa puissance, mais Barberousse vieux, un instant réveillé de son étrange sommeil, sans suite et sans armes: car le mendiant, c'esf lui. Ai-je besoin de citer les beaux vers, si connus, sur la légende du sommeil de Barberousse ? Les corbeaux ne cessant pas de tourner avec d'affreux cris autour du dormeur impérial, lui-même s'est levé pour les chasser, et il est venu dans le hurg d'Heppenheff .
Autrefois déjà Barberousse a été le grand ennemi des burgraves, il les a vaincus, et Job et Magnus le haïssent:
Barberousse I — Malheur à ce nom abhorré ! — Nos blasons sont cachés sous l'herbe et les épines. Le Rhin déshonoré coule entre des ruines !
Mais alors il semblait que la féodalijé eût le droit de vivre dans la patrie, car la patrie était forte et la féodalité avait sa noblesse ; maintenant la féodalité est vile, et la patrie a besoin d'unir toutes ses forces. Les jeunes burgraves ne le veulent pas comprendre : ils ne songent qu'à leurs intérêts et à leurs plaisirs. Magnus ne le peut pas comprendre : il ne songe qu'à sj haine. Job, lui, le comprendra. Quand le mendiant s'est démasqué pour adresser de sanglants reproches aux burgraves ; quand Magnus, poussant un cri de joie à la vue de son ennemi tombé en son pouvoir, a fait
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eDloarer Tempereur impuissant ; quand il a saisi sa hache en s'écriant d'une voix tonnante :
Ah ! tu sors du sépuloin? ! eh bien, je t'y repousse, Afin qu'au même instant,— tu comprends,Barberousse,— Où le monde entendra cent voix avec transpor Crier: il est vivant ! l'écho dise : 11 est mort I — Tremble donc, insensé qui menaçais nos têtes
alors « Job sort de la fo.ule et lève la main ; tous se taisent » :
Sire, mon fils Magnus vous a dit vrai. Vous êtes
Mon ennemi. C'est moi qui, soldat irrité,
Jadis portai la main dur votre majesté.
Je vous hais. — Mais je veux ime Allemagne au monde.
Mon paj's plie et penche en une ombre profonde.
Sauvez-le ! Moi, je tombe à. genoux en ce lieu
Devant mon empereur que ramène mon Dieu I
Il s'agenouille devant Barberousse, puis se tourne à demi rers les primées et les burgraves.
A genoux tous I — Jetez à terre vos épées I
Job délivre les esclaves; il se fait enchaîner pour mieux se mettre à la disposition de Fempereur, et il force les soldats à enchaîner les autres burgraves. L'empereur commande à HeppenhefiT, et donne en quelque sorte une nouvelle investiture à Job, réconcilié avec Tempire. Le principe de la féodalité s'efface devant Tidée de la patrie.
Le% Burgraves marquaient le déclin d'un dramaturge, mais en annonçant magnifiquement la venue d'un paissant poète épique ; et, comme Hugo, froissé par
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Téchec de sa « trilogie », avait résolu de ne plus rien écrire pour le théâtre ; comme sa muse lyrique se taisai t depuis 1840, date des Rayons et des Ombres^ et allait se taire pendant seize ans jusqu'en 1836, date des Contemplations^ on pouvait espérer que bientôt une œuvre proprement épique allait naître. — Malheureusement, cinq mois après la première représentation des BurgnaveSy le 4 septembre 1843, se produisait Tépouvantable catastrophe de Villequier : Léopoldine Hugo, mariée depuis le 13 février à Charles Vacquerie, se noyait dans une partie de bateau sur la Seine ; son mari périssait volontairement avec elle, et le poète accablé, ne demandant plus à la muse que des chants de deuil, écrivait ce sublime poème de la douleur qui figure dans les Coniemp laitons sous le titre de Pauca meœ (quelques mots à ma fille). Rendu par le malheur plus sensible que jamais aux misères sociales, Hugo écrivait aussi le Manuscrit de l'Evêque^ c'est-à-dire la première partie du roman les Misérables. Nommé pair de France en 1843, il se mêlait à la politique et faisait ses débuts comme orateur. Survint la seconde République : Hugo fut absorbé de plus en plus par Tart oratoire et la politique, jusqu'à ce que le coup d*État du 2 décembre et Texil le jetassent dans la polémique, dans ce qu'il appelait l'histoire, et dans la satire : Napoléon le petit, 1832 ; Histoi'^e d'un crime^ publiée seulement en 1877, mais composée aussi en 1832 ; les Châtiments, 1833. Avec les Châtiments, Hugo revenait aux vers, abandonnés, semblait-il, depuis dix ans; mais comme il paraissait loin de Tépopée I
Regardons de plus près, et nous verrons que le démon de Tépopée n'a pas cessé de tenter Hugo : sans qu'il s'en rende compte peut-être, le poète amasse des
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matériaux pour l'œuvre épique qui doit venir. Déjà eu i840 il avait écrit la Chanson des aventuriers de la mer; vers 1846,il rime en versificateur de génie le Mariage de Roland et VAymerillot contés en prose par Jubinal * ; à la même époque il compose le beau poème de la Conscience; puis viennent Après la bataille en 1850, la Première rencontre du Christ avec le tombeau en 1852 et la Vision de Dante en 1853.
La Vision de Dante avait peut-être été écrite pour les Châtiments^ et en a été éliminée comme trop épique ; en revanche, l'addition en novembre 1852 d'une partie satirique toute nouvelle a permis de faire entrer dans les Châtiments le poème tout épique qui devait en être le plus étincelant joyau et qui avait été achevé par le poète dès le 14 novembre 1847. LExpiation^ qui d'abord ne comportait pas ce litre et qui se terminait à ce vers : f Et rOcéan rendit son cercueil à la France », était un simple retour à Tépopée impériale, mais un retour mélancolique, tel quil convenait maintenant au poète assombri par la catastrophe de Yillequier. La retraite de Russie, Waterloo, Sainte-Hélène, les désastres et les humiliations suprêmes du conquérant, le poète les contemple avec émotion et les chante avec grandeur. Que manque-t-il — on se le demande — au caractère épique de cette œuvre? Le poète épique voit et nous fait voir les événements qu'il raconte ! quel historien nous fera voir comme Hugo la retraite de Russie? — Le poète épique grandit tout ! Que faut-il donc penser de
1. Pour la date de ces deux pièces, voir notre article : Comment ont été composés « Aymeriilot « et n le Mariage de Roland » (Revue d'histoire littéraire de la FrancCy 15 janvier 1900\ Pour les autres dates, voir P. et V. Glacliant, Papiers d\iutrefois^ Paris, 1899, in-18. (Étude sur les Manuscrits de Victor Hugo,')
Napoléon-Promélhée cloué par le Destin sur le Caucase de Sainte-Hélène et auquel le vautour Angleterre ronge le cœur ?— Le poète épique aime les dénombrements pittoresques qui séduisent l'imaginationetles ensembles imposants qui la frappent ! Quel mélange des deux procédés dans ce beau tableau I
Allons ! faites donner la garde, cria-t-il, — Et Lanciers, Grenadiers aux guêtres de coutil, Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, Çanonniers qui traînaient des tonnerres. Portant le noir colback ou le casque poli, Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli, Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d'un seul cri, dit : Vive l'empereur I ' Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, La garde impériale entra dans la fournaise. '
— Le poète épique trouve des comparaisons neuves et saisissantes !
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait. L'empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée. Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée, Le malheur, bûcheron sinistre, était monté; Et lui, chêne vivant, parla hache insulté.
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches, Il regardait tomber autour de lui ses branches.
— Le poète épique anime tout, crée des mythes, c'està-dire des personnifications hardies, et, en proie à une sorte d'hallucination sacrée, admet sans hésitation le surnaturel et le merveilleux ! Voyez donc les batailles du Nil, du Danube et du Tibre se penchant sur le front de l'empereur mourant, et lisez cette page sublime sur Waterloo :
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Hélas l Napoléon, sur sa garde penché, Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché Sous les sombres canons crachant des jets de soufre» Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre, Fondre ces régiments de granit et d'acier.
Comme fond une cire au souflle d'un brasier. Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoîques. Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps Et regardait mourir la garde ! — C'est alors Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée, La Déroute, géante à la face elîarée.
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons. Changeant subitement les drapeaux en haillons, A de certains moments, spectre fait de fumées, Se lève grandissante au milieu des armées, La Déroute apparut au soldat qui s'émeut, Et, se tordant les bras, cria : sauve qui peut ! Sauve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches, Comme si quelque souflle avait passé sur eux, Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux. Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles, Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles. Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil I Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient I —En
[un clin d'œil, Comme s'envole au vent ime paille enflammée.
S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée.
Et cette plaine, hélas ! où l'on rêve aujom^d'hui, Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui ! Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre, Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire, Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants. Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants I
Mainlenaat nous pouvons être tranquilles. Quand un homme a écrit ces vers, le de'mon de l'épopée le tient assez fortement pour ne le lâcher qu après que le chefd'œuvre possible aura été produit: deus \ ecce deusl De iSoi à 18o3, il est vrai, c'est a la muse Indignation » qui parait l'inspirer seule. Mais, dans celte œuvre si puissante et si étonnamment originale des Chdtiments^
tous les souffles poétiques se font entendre et se mêlent au souffle satirique. Si l'Indignation dicte à Hugo des invectives violentes, comme celles des iambes d*Archiloque ou des épodes d'Horace, nul livre lyrique n*a de plus hautes envolées, nul drame n'a d'accents plus poignants, et la poésie des BurgraveSy la poésie épique, a aussi son tour. On la trouve dans divers symboles efnpruntés à l'histoire, et notamment dans cette belle pièce où l'on voit Josué promenant l'arche sept fois au sondes trompettes autour de Jéricho. Sur les murs de cette ville aussi étrangement attaquée, femmes, enfants, infirmes même viennent se mêler aux guerriers pour railler les Hébreux. A chaque fois que passent l'arche et les trompettes, le rire et les huées redoubleat, jusqu'à ce qu'à la septième fois, brusquement, les murailles s'écroulent :
Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.
— Surtout, avec un art merveilleux, l'épopée intervient dans le rapprochement si naturel entre les luttes glorieuses de la Révolution et les luttes fratricides qui ont fondé le nouvel ordre de choses, entre la gloire de Napoléon P'et la bassesse de celui que le poète appelle Napoléon le Petit. Songeant aux crimes que peut amener l'obéissance passive de l'armée, Hugo s'écrie aussitôt : « soldats de l'an deux! ô guerres I épopées ! » et voilà les armées de la Révolution qui se dressent devant ses yeux ; la Marseillaise, sorte de divinité farouche, quilesdirige ; la grande République qui majestueusement leur montre le but à atteindre :
La tristesse et la peur leur étaient inconnues ; Us eussent, sans nul doute, escaladé les nues^