‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 34 sur 64 · LES PRÉLIMINAIRES DE L^QEUVRE ÉPIQUE · texte numérisé non relu

LES PRÉLIMINAIRES DE L^QEUVRE ÉPIQUE

Si ces audacieux, En retournant les yeux dans leur course olympique, Avaient vu derrière eux la grande République. Montrant du doigt les cieux !

Après les Châtiments^ noavel abandon apparent de répopée. Hugo tient à réunir ses vers lyriques et à donner ces « mémoires d'une àme » qu'il appelle les Contemplations, Après les Contemplations ne sera-l-il pas trop tard et ne peut^on pas craindre l'engourdissement de rage pour un poète qui a déjà 55 ans ? Crainte chimérique! Le 27 décembre 1875, devant les Concourt qui nous l'ont rapporté, Hugo préludait à une lecture de vers nouveaux par cette déclaration : « Messieurs, j'ai soixante-quatorze ans, et je commence ma carrière». Qu'aurait-il pu dire dix-neuf ans plus tôt? Dans les Contemplations mêmes, au tome 11^ s'étaient glissés les beaux vers épiques de la pièce /^/eurs dans la nuit sur la chute des cités antiques, et l'admirable allégorie sur Adam et Eve qui termine la pièce les Malheureux. En 1854, le poète avait aussi écrit les Pauvres Gens, le Lion d'Ajidroclès et, pour la Fin de Satan^ presque tout le drame extra-humain, avec l'épisode entier du Glaive; en 1855, il avait écrit Paroles dans F épreuve et Dieu. En 1856, Vacquerie et François Victor-Hugo parlent des Petites Épopées. De 1857 datent les Lions^ Rat^ bert et la Vision qui ouvre l'édition déûnitive de la Légende. On voit que les grandes lignes du monument épique de Hugo étaient déjà, et depuis plusieurs années, arrêtées dans son esprit. En 1858 et en 1859, le poète travaille avec plus de suite à sa nouvelle œuvre, et, à la fin de septembre 1859,parait enûn la Légende des siècles

^ CHAPITRE II Inventaire sommaire de Tœuyre épique.

Avant d'étudier en détail un pays, le géographe est obligé d'en marquer la situation, d'en indiquer les limites, d'en décrire sommairement les aspects principaux. C'est ainsi que nous devons procéder nous-même pour la partie épique de l'œuvre de Hugo depuis

On dit : les Légendes des siècles et la Légende des siècles. Quand on emploie le pluriel, on fait allusion à ce fait qu'il y a eu trois publications successives sous le titre de Légende des siècles : celle de 1859, la Première série; celle de 1877, la. Nouvelle série ; celle de 1883, le Volume complémentaire. Quand on emploie le singulier, on peut désigner deux choses différentes :ou bien la réunion des trois publications que je viens de signaler, réunion qui s'est accomplie (en quatre volumes, 1883) au moment où se publiait V édition définitive des œuvres de Hugo ; — ou bien ce qui est resté la Légende par excellence, la première série, celle de 1859. Parlons d'abord de cette première série, qui forme un volume dans les éditions les plus répandues, mais qui en formait deux à l'origine.

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Elle avait pour dédicace ces vers touchants de Texilé à la France :

Livre, qu'un vent t'emporte En France, où je suis né ; L'arbre déraciné Donne sa feuille morte.

Elle avait pour sous-titre ces mots : Histoire^ — les petites époj/iées. Et c'était bien Thistoire de Thumanité que Hugo prétendait exposer ; non l'histoire telle que les historiens Font faite (cen'est pas Tafifaire des poètes de rivaliser avec eux), mais, comme il s'exprime luimême, « l'histoire écoutée aux portes de la légende », c*est-à dire Thistoire telle que l'imagination populaire Ta conçue, telle que le poète la devine dans le passé ou môme dans l'avenir. A vrai dire, ma définition est double ; mais c'est que Hugo donne deux sens au mot légende, et on s'y est souvent mépris. Pour lui, comme pour tous, la légende est d'abord la tradition historique populaire ; mais pour lui (et cette fois spécialement pour lui), la légende est aussi Tinvention poétique chargée de rendre la physionomie des temps par des traits synthétiques et d'autant plus expressifs. Un passage du roman de Quatre-vingt-treize est, sur ce point, on ne peut plus formel : « L'histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire est d'une autre nature que la vérité historique. La vérité légendaire c'est l'invention ayant pour résultat la réalité. Du reste, l'histoire et la légende ont le même but : peindre sous l'homme momentané l'homme éternel. » Ceci revient à répéter le mot fameux d'Âristote : « La poésie est plus vraie que l'histoire » ; seulement Hugo donne le mot légende pour synonyme au mot poésie. S'entendre

sur ce point était iadispensable pour qu'on n'objectât pas à Hugo que nombre de ses récits n'ont leur source ni dans Thistoire des historiens ni dans l'histoire des anciens poètes : pourvu qu'ils soient représentatifs d'un certain peuple, d'une certaine époque, d'un certain état de civilisation, le poète avait le droit de les inventer. Et, de même, on n'a plus lieu de dire au poète : pourquoi telle grande bataille, pourquoi tel grand événement n'est-il même pas mentionné par vous ? Il répondrait : «Je n'ai pas la prétention de montrer l'enchaînement des causes et des effets dans l'histoire ; je ne fais pas un discours (en vers) sur Vhistoire universelle ; comme vous l'a dit ma préface, j'ai pris et je vous livre « des empreintes successives du profil humain de date en date » ; ce profil se voit quelquefois mieux dans un petit fait, très caractéristique, que dans une grande révolution politique, dont le hasard a peut-être décidé. » Et cette réponse ne justifierait pas, tant s'en faut, toutes les lacunes de la Légende des siècles ; mais elle en justifierait une partie.

Sous quelle forme artistique les « empreintes du profil humain » nous sont-elles présentées par Victor Hugo ? La seconde partie du sous-titre : les petites épopées, faisait supposer que Hugo avait composé uniquement une série de récits épiques d'une certaine étendue. Mais, au contraire, les petites épopées sont bien peu nombreuses dans le livre, où, à côté du Petit roi de Galice, d'Eviradnus, de Ratbert, on trouve de courts récits comme Après la bataille, des tableaux comme Booz ou la Rose de rinfante, des pièces humoristiques comme les Raisons du Momotombo, une chanson, celle des Aventuriers de la mer, un grand poème de forme lyrique :/*/ein Ciel^ et jusqu'à des quatrains : le Temple,

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OU Mahomet, En dépit de cette diversité d*exécution, les fragments de la première série ont bien un caractère commun : ils donnent tous une idée de Thumanité à ses différents âges.

La première section de l'ouvrage est intitulée d'Eve à Jésus: elle peint Thumanité d'après la Bible. Comme il était juste, le premier poème est consacré à la formation même de la race humaine : c'est le Sacre de la femme ; — le second à la formation de ce qu'il y a de plus essentiel dans cette race, la conscience morale. Si l'homme était resté toujours pur et innocent, comme au sortir des mains de Dieu, la conscience lui eût été inu-

' tile, ou plutôt le mot même n'eût eu aucun sens pour

lui ; la conscience devait naître du premier crime, et c'est ce que marque admirablement le poème sur Caïn.

^ Cette section finit avec la Première rencontre du Christ

avec le tombeau, c'est-à-dire avec la résurrection de Lazare. Et brusquement voici une énorme lacune : la Grèce n^est pas représentée, Rome n'est représentée qu'en pleine décadence par le Lion d'Androclès. Le moyen âge au contraire va tenir une grande place : il n'occupe pas moins de cinq sections ou chapitres : t Islam, le Cycle héroïque chrétien, les Chevaliers errants, les Trônes d'Orient, Ratbert.

Le xvi« siècle est représenté sous quatre faces. Son esprit même, son génie, c'est le Satyre ; la puissance

[ de TEspagne, c'est la Rose de l'Infante ; l'inquisition,

c'est les Raisons du Momotombo ; les condottieri, c'est

1 la Chanson des aventuriers de la mer. — Le xvn* siècle,

^ \u sous un de ses aspects les moins importants, l'em-

ploi des mercenaires suisses dans les armées de l'Europe, inspire le Régiment du baron Madruce. — Le xviiio siècle et la Révolution manquent. — Le moment

actuel se montre, d'une façon assez peu caractéristique d'ailleurs, dans Après la bataille^ le Crapaud^ les Fautes Gens^ Paroles dans l'épreuve, — Lexx^siècle estreprésente par les deux symboles : Pleine mer^ Plein ciel, — Sous ce titre : Hors des- temps ^ la vision delà trompette du jugement termine Tœuvre.

On aura été frappé, en lisant cette brève analyse, du développement pris dans la première série de la Légende par Tétude du moyen âge, et de Tabsence complète de périodes au moins aussi importantes dans l'histoire de l'humanité. L'auteur avait prévu Tobjection et il y insistait longuement dans sa préface. « Les personnes, disait-il, qui voudront bien jeter un coup d'œil sur ce livre ne s'en feraient pas une idée précise, si elles y voyaient autre chose qu'un commencement... — Ici lacune, là étude complaisante et approfondie d'un détail, tel est l'inconvénient de toute publication fractionnée. Ces défauts de proportion peuvent n'être qu'apparents. Le lecteur trouvera certainement juste d'attendre, pour les apprécier définitivement, que la Légende des siècles ait paru en entier. Les usurpations, par exemple, jouent un tel rôle dans la construction des royautés au moyen âge et mêlent tant de crimes à la complication des investitures, que l'auteur a cru devoir les présenter sous leurs trois principaux aspects dans ces trois drames : le Petit roi de Galice^ Éviradnus^ la Confiance du marquis Fabrice, Ce qui peut nous sembler aujourd'hui un développement excessif s'ajustera plus tard à l'ensemble. » Et encore : a Quand d'autres volumes se seront joints à celui-ci, de façon à rendre l'œuvre un peu moins incomplète, cette série d'empreintes, vaguement disposées dans un certain ordre chronologique, pourra for-

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mer une sorte de galerie de la médaille humaine. » Ces autres volumes dont parle Hugo, les lecteurs de 1859 devaient les attendre dix-huit ans et davantage. Mais, nous, nous les avons en main ; examinons-les.

La Nouvelle série, parue en deux volumes en 1877, commence par un poème-préface : la Vision d'où est sorti ce livre^ après lequel vient un hymne à la Terre. A la fin se trouve une pièce intitulée Abîme, destinée à faire ressortir la petitesse de l'homme dans la création, la faiblesse de la création devant Dieu : « Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de Tombre ». Entre ces deux hommages rendus à la terre et à celui qui Ta faite, l'histoire humaine se déroule de nouveau, comme dans la première série, depuis ses origines jusqu'au moment actuel, depuis les luttes entre les divers dieux, ou entre les dieux et les géants, jusqu'aux faits auxquels nous avons assisté, jusqu'aux misères dont nous souffrons encore. Seulement, l'ordre chronologique, suivi avec rigueur dans la première série, commence à se dé* ranger ici : que vient faire un poème sur les Sept merveilles du monde, merveilles tout antiques, au milieu de petites épopées consacrées au moyen âge ? Un poème sur l'œuvre sinistre et triomphante de ce grand destructeur, le ver de terre, pouvait très bien avoir sa place dans une Légende des sièclesy mais à la condition d'en fournir la conclusion ou Pintroduction : VÉpopée du ver ouvre ici le second volume. — De plus, la Nouvelle série contient trop de pièces inspirées par un sentiment personnel.

Ces deux défauts vont s'accentuant dans le Volume complémentaire de 1883, où l'inspiration personnelle domine et où il n'est plus question d'ordre chronologique. Ajoutons que, tandis que la série de 1877 renfermait

de nombreux chefs-d'œuvre et, dans son ensemble, n'était pas trop inférieure à la Légende primitive, le Fo/ume complémentaire (exception faite peut-être pour la Vision de Dante) n'a plus aucune œuvre qui vaille les belles œuvres antérieures et, dans son ensemble, est un des recueils les plus faibles de Fauteur. Comme il est fâcheux que ces trois publications soient venues se fondre dans la Légende des siècles de Yédition définitive I et qu'il faille maintenant, pour passer de cette merveille qui s'appelle le Satyre à cette autre merveille qui s'appelle la Rose de V Infante, enjamber une médiocre diatribe contre Borgia, une étrange énumération de « songeurs sacrés» (n'oublions pas que Hugo se piquait d'être un songeur), et un symbole mal conçu sur les poètes (encore une intention personnelle), assez gauchement comparés aux fleuves I

La réunion des trois recueils, si fâcheuse pour l'impression esthétique, a-t-elle du moins été réglée de façon à mettre de l'ordre entre tant de pièces d'origine différente? Il faut bien avouer que non. La préface de 1859 promettait un ensemble « vaguement disposé dans un certain ordre chronologique » ; une note de Védition définitive dit que « l'auteur a dû rassembler et refondre en un seul tout... les cinq volumes, en unifiant dans cet ensemble l'ordre chronologique, dérangé seulement et varié, comme il convient, par l'ordre philosophique ». L'ordre philosophique est peu visible et l'ordre chronologique est certainement très vague. Pourquoi est-il question du Cid en trois endroits différents? Pourquoi, de nouveau, les Sept merveilles du monde et VÉpopée du ver au milieu du moyen âge ? Pourquoi telle dissertation philosophique est-elle placée au xvi' siècle, et non pas ailleurs? Pourquoi est-ce aussitôt après avoir

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