INVENTAIRE SOMMAIRE DE L'OEUVRE ÉPIQUE
parlé du xvii* siècle que le poète reproche aux hommes d'emprisonner les oiseaux : « Nous avons des tyrans parce que nous en sommes » ? Et pourquoi est-ce en ce même endroit que sont stigmatisés nos « tyrans » de la fin du xix* siècle ?
Le plus grand obstacle à un ordre rationnel venait de la grande quantité des pièces philosophiques, satiriques, apologétiques, n'ayant rien à faire vraiment avec une Légende des siècles^ que le poète s'était laissé aller à insérer dans sa Nouvelle série et surtout dans son Volume complémentaire. Je ne les énumérerai pas; mais je donnerai une preuve curieuse de ce qu'il y a d'artificiel dans la composition d'une partie de l'ouvrage. Quand les exécuteurs testamentaires de Hugo ont réuni les vers manuscrits qui leur paraissaient devoir entrer dans le recueil Toute la lyre^ ils ont trouvé une pièce intitulée un Voleur à un roi. Ils ont oublié (l'œuvre du poète est tellement vaste qu*on peut bien les en excuser), ils ont oublié que cette pièce avait déjà paru dans la Légende de 1883 et au tome III (entre le xvii* et le xvni« siècle] de la Légende définitive. Ils l'ont donc publiée dans Toute la lyre. Mais de quelle corde de la lyre ont-ils supposé que sortait cette inspiration? de la corde humanité (c'est le premier livre de l'ouvrage) ? de la corde pensée (c'est le troisième) ? Non, de la corde fantaisie ; et il n'était guère possible, en effet, de regarder comme bien sérieux ce prolixe pendant du mot d'un pirate à Alexandre cité par Cicéron et saint Augustin : t Quia id ego exiguo navigio facio, latro vocor; quia tu magna classe, imperator : — Je conquiers des liards, tu voles des provinces o. — Et voici qu'un remords me vient ; peut-être ai-je calomnié les exécuteurs testamentaires de Hugo ; peut-être le poète qui, plusieurs
années avant sa mort, avait annoncé la publication de Toute la lyre, en avait-il réglé lui-même la composition. En ce cas, il serait plus curieux encore qu'une même pièce ait été considérée par son auteur, tantôt comme une simple fantaisie, tantôt comme une grave « empreinte du profil humain ».
Après avoir reconnu ces deux défauts de ta Légende définitive :1e désordre et l'intrusion de pièces parasites, allons-nous pouvoir reconnaître que les lacunes signalées par Hugo lui-même dans \b. première série ont été comblées, et que les matières trop largement traitées en 1859 sont maintenant plus proportionnées à l'ensemble de Tœuvre? Hugo, comme Bossuet à qui on Ta tant reproché, s'est tu sur la Chine et l'Inde : ou du moins l'Inde, si amplement caractérisée par Leconte de Lisle dans ses Poèmes antiques^ n'apparaît que dans la courte pièce intitulée Suprématie. Les dieux védiques s'y montrent un instant, pour s'éclipser devant une force inconnue, devant le vrai Dieu : au brahmanisme, au bouddhisme, dont l'importance a été et reste encore si grande dans le monde, il n'est pas même fait une allusion. — On a dit à tort que la civilisation de l'Orient classique manquait : c'était oublier la belle inscription du roi Mésa, le passage des Sept merveilles du monde sur les jardins de Babylone, les discours des sphinx dans Zim-Zizimi; j'accorde cependant que tout cela est insuffisant. — La mythologie grecque n'est repré- \
sentée que par son côté le plus archaïque ou, si l'on i
veut, le plus romantique, la lutte des dieux contre les '
géants ; l'histoire grecque est réduite à un court mor- \
ceau sur l'arrivée de Cassandre chez Agamemnon, au ^
dénombrement de l'armée de Xerxès, à l'apologie du patriotisme de Léonidas et de Thémistocle. — L'his-
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toire de Rome commence à la décadence impériale et à Tarrivée d'Attila, c'est-à-dire justement à sa6n. — La désorganisation du monde romain par les invasions des barbares et la formation des peuples modernes sont passées sous silence. — Le moyen âge n'est sérieusement étudié ni dans ses croyances, ni dans ses institutions. — La grandeur du xvii« siècle ne ressort nulle part. — Le xviii<» siècle n'est peint qu'en passant et à la dérobée. — En revanche, un assez grand nombre de pièces se font pendant et se répètent. L^étude des usurpations, démesurée en 1859, est devenue de plus en plus excessive. Les tyrans et les tyrannies paraissent sous cent noms divers. Et, quelque tendance que nous ayons à considérer l'histoire du monde comme dominée par rhistoire de la France, il faut bien avouer que le second empire, d'ailleurs jugé sans aucune impartialité, la guerre de 4870, la Commune et les inondations de Toulouse tiennent une place disproportionnée dans un livre qui s^appelle la Légende des siècles.
Gomment expliquer ces diverses fautes ? Faut-il croire que l'art de la composition était étranger à Hugo ? Nous montrerons aisément le contraire, quand le moment sera venu. —Hugo a-t-îl ignoré Thistoire au point de méconnaître rimportance delà civilisation grecque, par exemple, ou de la conquête romaine? Cela n'est guère possible. — A-t-il renoncé à traiter ce dont il était incapable, et, s'il a laissé de côté la Grèce classique, est-ce parce que son génie n'avait rien de grec ? Certes, le génie de Hugo avait ses habitudes et ses tendances, impérieuses ; mais on ne peut pas vraiment dire qu*il y ait eu pour lui dHmpossibilitôs. Quand vous aurez lu dans quelque critique aux formules rigides que telle ou telle qualité est complètement absente de
son œuvre, plongez sans crainte dans cet océan de poésie, vous finirez toujours par en ramener la perle désirée. J'ai déjà fait allusion à une petite pièce qui figure dans le premier volume des Contemplations. Vous jugerez, en la relisant, si celui qui a ciselé ce fin et saisissant camée ne savait pas être grec, grec par le sentiment de la mythologie, grec par Texquise discrétion de la forme.
Hercule a vaincu les monstres, mais il a été vaincu par l'amour d'une femme ; la main qui assommait Géryon et le lion de Némée met en mouvement — quelle humiliation pour eux 1 — le rouet d'Omphale :
11 est dans ratrium *, Iç beau rouet d'ivoire ;
La roue agile est blanche, et la quenouille est noire.
La quenouille est d'ébène incrusté de lapis,
Il est dans l'atrium sur un riche tapis.
Un ouvrier d'Ëgine a sculpté sur la plinthe Europe, dont un dieu n'écoute pas la plainte. Le taureau blanc l'emporte. Europe, sans espoir, Crie, et, baissant les yeux, s'épouvante de voir L'océan monstrueux qui baise ses pieds roses.
Des aiguilles, du fil, des boîtes demi-closes. Les laines de Milet, peintes de pourpre et d'or, Emplissent un panier près du rouet qui dort.
Cependant, odieux, effroyables, énormes,
Dans le fond du palais, vingt fantômes difformes,
Vingt monstres tout sanglants, qu'on ne voit qu'à demi.
Errent en foule autour du rouet endormi :
Le lionnéméen, l'hydre affreuse de Leme,
Gacus, le noir brigand de la noire caverjie.
Le triple Géryon, et les typhons des eaux,
Qui le soir, à grand bruit, soufflent dans les roseaux ;
1. Ce mot essentiellement romain est sans doute la seule taehe de ce morceau.
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De la massue au front tous ont Tempreinte horrible ; Et tous, sans approcher, rôdant d'un air terrible, Sur le rouet, où pend un fil souple et lié, Fixent de loin, dans Tombre, un œil humilié.
Pourquoi le poète qui avait ainsi à sa disposition tous les tons el tous les styles a-t-il laissé dans la Légende les développements excessifs et les lacunes que nous avons dû signaler ? Ceci tient surtout à la méthode de travail de Hugo. Hugo n'était point de ces écrivains économes de leurs forces qui, une fois un ouvrage commencé, s*y adonnent tout entiers et ne s'en laissent distraire par aucune autre pensée. On a dit de lui qu'il était une force de la nature, et, de même, en effet, que la nature donne la vie, la croissance, la mort à maintes plantes à la fois, de même ce puissant cerveau commençait ceci, continuait cela, achevait autre chose^ et ainsi s'entassaient, au furet à mesure qu'elles étaient couvertes d'écriture, maintes feuilles don tTauteur ignorait parfois la destination. « Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain », disait- il volontiers avec André Chénier. En avril 1856, Auguste Vacquerie écrivait de Guernesey à M. Ernest Lefèvre : «J'ai une bibliothèque unique I Sais-tu ce que j'ai lu cette année ? En fait de roman, les Misérables ; en fait de poèmes, />teu, la Fin de Satan^ les Petites épopées; en drame^ Homo^ le Théâtre en liberté^ les Drames de l'Invisible ; en lyrisme, les Contemplations et les Chansons des rues et des bois ; en philosophie, un livre que vingt-cinq ans de méditation n'ont pas encore achevé et qui s'appellera Essai d'explication ; — j'ai pour bibliothèque les manuscrits de Victor Hugo ! » Dix grands ouvrages en construction à la fois I Encore Vacquerie passe-t-il sous silence les innombrables pièces de vers datées de cette époque qui
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entreront plus tard dans les Quatre vents de V esprit^ dans Toute la lyre et dans le recueil, inédit encore à cette heure, Océan. Dans ces conditions, il était à peu près inévitable que la composition d'un recueil de vers fût en partie livrée au hasard. Quand ses portefeuilles étaient trop pleins et risquaient de craquer, Hugo les allégeait en publiant un ou deux volumes. Quelques arrangements pouvaient être faits au dernier moment ; ainsi, la seconde Z.^j'enrfe devant paraître le 26 février 1877, jour anniversaire de la naissance de Hugo, ce poète de 75 ans improvisa dans les derniers jours de décembre le beau poème l'Aigle du casque ; et, en janvier, M. Meurice lui ayant objecté que « le livre manquait de femmes », il composa encore les 23 pièces qui forment le Groupe des Idylles ^ Mais il était impossible d'éviter toutes les longueurs, toutes les inutilités, toutes les lacunes.
1. Ett revanche, des pièces qui devaient faire partie d'un recueil en pouvaient disparaître au dernier moment. Le manuscrit de la première Légende des siècles a ainsi des tables où se trouvent les titres d'œuvres parues postérieurement ou restées inédites. Bivar y est divisé en : Le Cid sous le roi Sanche^ le Cid sous le roi Alphonse, le Mendiant : les deux premières parties ont paru en 1877 sous ces titres nouveaux, le Romancero du Cid et le Cid exilé ; il est peu probable que le Mendiant soit une première rédaction du Bivar de 1859. — Ratbert comprend le Conseil, Elciis, Onfroy, Fabrice : Elciis n'a été publié qu'en 1883. — En 1877 ont été donnés GaXffer Jorge duc d*Aquitaine et Montfaucon ; en 1883, VOcéan. — Hugo Dundas se trouve au premier volume de Toute la lyre (1888). — ilo/anrf petit est resté inconnu.