INVENTAIRE SOMMAIRE DE L*(£UVRE ÉPIQUE
Tout à Theure, en parlant des lacunes de la Légende^ je n'ai pas fait remarquer que cet ouvrage ne nous offrait aucun poème sur la Révolution française et qu'il n'y était question de Jésus-Christ que dans les 76 vers de la Première rencontre du Christ avec le tombeau. C'est qu'en effet ce qui manque dans la Ze^ene/e proprement dite devait se trouver dans un ouvrage qui en était le couronnement.
Dans sa préface de 1859, Hugo annonçait deux poèmes, que Vacquerie lisait déjà en partie dès 1856, qui n'ont été livrés au public qu'après la mort du poète (1891, 1886} et qui devaient être, l'un Tintroduction, l'autre la conclusion de la Légende : Hieu, la Fin de Satan. Dieu est un poème uniquement philosophique ; mais la Fin de Satan comprend à la fois une action qui se passe Hors de la terre et trois épopées encadrées par cette action : le Glaive^ dont le héros est Nemrod ; le Gibet, c'est-à-dire la mort de Jésus-Christ ; la Pmon, c'est-à-dire la destruction de la Bastille.
Le Gibet a été entièrement écrit en 1860 ; la Prison n'a été qu'à peine ébauchée, si bien qu'en définitive la Révolution manque dans la grande trilogie épique de Hugo. Mais elle a été chantée ailleurs : dans les Quatre vents de Vesprit^ dont elle forme le livre épiquey et dans Toute la /yre, où elle a inspiré la pièce intitulée la Guillotine^ sans parler du roman de Quatre-vingt-treize et de nombreuses pages des Misérables.
Eq efifet, une fois entré dans la voie de l'épopée, Hugo n'a plus eu le courage d'en sortir définitivement. Sauf les folâtres Chansons des rues et des boiSy sauf quelques poèmes de ses dernières années, aux prétentions philosophiques, comme VAne ou Religions et Religion^ Hugo n'a pu former un recueil de poèmes sans y introduire des morceaux épiques. L'Année tennble^ parue en 1872, est consacrée à des événements tout récents : la guerre de 1870-1871 et la Commune ; les divers poèmes qui la composent en ont été écrits au jour le jour ; le citoyen y exprime ses opinions politiques ou sociales ; Thomme y répond à des attaques personnelles ou y fait son apologie. Rien de plus contraire aux conditions normales du poème épique. Et pourtant l'épopée est là sans cesse, et on la sent. C'est que les maux de la France ne sont pas seulement pour le poète ce qu'ils sont pour tous les patriotes : à ses yeux
C'est plus qu'un peuple, c'est le monde que les rois Tâchent de clouer, morne et sanglant, sur la croix ; Le supplice effrayant du genre humain commence.
Cette guerre, fatale à la civilisation, c'est la lutte de l'ombre contre la lumière ; et la défaite de nos soldats n'indigne pas seulement leurs glorieux prédécesseurs de Valmy ou de Jemmapes, elle attriste les Vendes et les Teutons d'autrefois :
Allemands, regardez au-dessus de vos têtes ; Dans le grand ciel, tandis qu'acharnés aux conquêtes, Vous, Germains, vous venez poignarder les Gaulois, Tandis que vous foulez aux pieds toutes les lois, Plus souiUés que grandis par des victoires traîtres. Vous verrez vos aïeux saluer nos ancêtres.
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Et qael soaffle, quelle grandeur, quelles admirables périodes dans cette fin du poème sur 5«elan, où tout se transforme, où tout s'idéalise, où le mot qui décide de la capitulation devient comme un mot de Tabime, où, par les prosopopées et les personnifications les plus hardies, cette capitulation devient la capitulation même de toute la vieille gloire de la France I
L'art d*êtr€ grand-père (1877) contient VÉpopée du /ton, à demi ironique et enfantine. — Les Quatre vents de Vesprit (1881) comprennent un livre satirique, un livre dramatique, un livre lyrique et un livre épique, celui-ci plus pénétré de satire qu'il ne conviendrait peut-être. — La première corde de Toute la lyre^ Vffu^ manité^ fait souvent entendre des accents épiques. — Et Ton a pu voir quelque chose d*épique même dans cette fantaisie politico-religieuse : le Pape (1878), ou dans ce drame non destiné à la scène, écrit en 1866, publié en 1882 : Torquemada.
Quelle place convient-il de faire aux romans dans Tœuvre épique de Victor Hugo ? La question prêterait à de longs développements, si je ne tenais à restreindre presque complètement cette étude à des œuvres écrites en vers. Nous avons vu que Hugo, en écrivant Notre- Dame de Parxs^ avait commencé à tenir sa promesse de 1823 et à créer le roman épique. Cette promesse a été tenue plus encore par la suite. Elle Ta été en 1862 dans les Misérables — q cette épopée des Misérables », disait déjà Yacquerie en 1847 — par de nombreuses pages sur la Révolution et sur TEmpire ; par le vivant
récit de Téineule de 1832, appelée par Victor Hugo luimême l'Épopée rue Saint-Denis ; par les visions utopiques du pâle et noble insurgé Enjolras; et surtout par cet épisode de Waterloo, dont Lamartine a écrit : « Depuis Jules Romain dans les batailles de Constantin jusqu'à Lebrun dans les batailles d'Alexandre, aucun peintre de batailles n^égala le poète des batailles de Napoléon. Les batailles d'Achille dans Homère n'ont pas plus de verve. G'estle triomphe de la langue française menée au feu... On sort de cette lecture ivre et anéanti, comme un enfant qui s'essouffle à suivre un géant » ; et Leconte de Lisle : « La bataille de Waterloo y revit dans son horreur sublime... Rien de plus foudroyant de beauté épique ».
— La promesse a été tenue en 1869 dans V Homme qui rit par la peinture de l'aristocratie, du parlement, de la société d'Angleterre au xvii« et au xvm« siècle.
— Elle Ta été en 1874 dans Quatre-vingt-treize ^b.v la résurrection de divers épisodes de la Révolution française, surtout des luttes héroïques de la Vendée. .
Le philosophe Guyau donne une autre raison pour que les romans de Hugo soient appelés épiques. « L'épopée antique, dit-il, contait la destinée des nations. Mais le sentiment patriotique a changé de mesure, le mot nation est devenu trop vaste, trop vague peut-être pour tenir en un poème. Alors un poète a pensé que Tépopée devait se transformer et s^appliquer à telle ou telle classe d'individus digne d'intérêt et de pitié, et Victor Hugo a écrit les Misérables, » En ce sens, C Homme qui rit^ historiquement fort contestable, mais ^
où la plèbe anglaise s'oppose à l'aristocratie en un si ,'
vigoureux relief, serait aussi une épopée ; et de même les Travailleurs de la mer (1866), où toute une classe |
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d'hommes, dans la personne de Gilliatt, est représentée luttant avec acharnement contre la nature ^
Les quatre grands romans de Hugo peuvent être aussi appelés des épopées, si Ton considère la façon dont les personnages principaux y deyiennent des types et, en quelque façon, de vivants symboles : Gilliatt dans les Fravailleurs de la mer ; — la duchesse Josiane,Ie philosophe Ursus et le bateleur Gwynplaine dans V Homme qui rit ; — Thénardier, Javert, Enjolras, Gavroche, Jean Valjean dans les Misérables. Quelle admirable conception, notamment, que celle de Jean Valjean I Je sais tout ce qu'on peut dire sur l'invraisemblance de ses aventures, sur l'invraisemblance de ses condamnations, et sur l'injustice dont la pitié pour < les misérables » a rendu Hugo coupable vis-à-vis de la société. Mais je sais aussi qu'on n'a jamais conçu rien de plus noble ni de plus grand que l'ascension lente et douloureuse de l'ancien forçat vers le désintéressement, vers Tamour, vers le sacrifice, vers la sainteté ; et je sais que rien n'élève plus le cœur, que rien ne donne davantage le frisson de l'admiration et la sensation du sublime que certains actes et certaines paroles de Jean Valjean. — Pour la création des types qu'on peut appeler épiques, Quatre-vingt-treize est peut-être plus caractéristique encore. Car non seulement tous les rêves généreux de la Révolution sMncar-
1. « Un jour— c'était en mai 1868 — le déjeuner était fini... Son humeur (de Victor Hugo) ce jour-là était singulièrement enjouée et sereine. 11 avait parlé de toutes sortes de choses, du Roland furieux^ de IfiJéntsaletn délivrée, de la Henriadey des Travailleurs de la mei\ et il disait» je m'en souviens très bien, qu'il y a plus de matière épique dans ce dernier ouvrage que dans les trois épopées proprement dites que je viens de nommer. »» Stapfer, Les Arlisles juges et parties^ p. 39-40.
nentdans le commandant Gauvain, tout le jacobinisme dans le délégué du Comité de salut public, Tex-prêtre Gimourdain, tout un royalisme farouche dans le chef vendéen le marquis de Lantenac ; mais encore Hugo nous a fait sentir admirablement ce que ces deux derniers hommes, si différents en apparence, avaient au fond de semblable et, par suite, ce que le jacobinisme avait d'identique à l'esprit de Tancien régime : « Disonsle, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu'à un certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux profils, Tun tourné vers le passé, l'autre tourné vers Tavenir, mais aussi tragiques l'un que l'autre. Lantenac était le premier de ces profils, Gimourdain était le second; seulement Tamer rictus de Lantenac était couvert d'ombre et de nuit, et sur le front de Gimourdain il y avait une lueur d'aurore. »
Enfin les romans de Hugo, en maints endroits, sont encore épiques par la poésie grandiose du style et par des effets que le roman proprement dit ne comporte point. Qui jamais a eu l'impression qu'il lisait un roman, quand il a été ébloui par les images dont certains chapitres des Misérables sont remplis, quand il a vu Jean Yaljean, en lutte contre sa conscience, comparé magnifiquement à Jacob luttant avec Tange, quand il a suivi le long et splendide développement de ce symbole de Fàme naufragée que la société abandonne : un Homme à la mer !
J'ai dû, en passant, résumer ce qui a été dit de plus spécieux sur le caractère épique des romans de Hugo. Mais, pour ma part, je répugne à appeler épique ce qui n'a nul rapport avec l'histoire, et je tiens, je le répète, à étudier avant tout l'épopée en vers. Quand
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