‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 37 sur 64 · INVENTAIRE SOMMAIRE DE L'CEUVRE ÉPIQUE · texte numérisé non relu

INVENTAIRE SOMMAIRE DE L'CEUVRE ÉPIQUE

je ferai des emprunts aux romans, ce sera pour signaler des récits, des aperçus, des doctrines morales, des procédés de style qui pourraient.figurer dans la Légende des siècles t n'était la prose^ et qui complètent pour nous cette Légende.

Dès à présent, qu'on nous permette, en citant un passage très beau et surtout très caractéristique, de montrer à la fois : et quels secours nous pouvons attendre des romans de Hugo, et quel sera le caractère de cette poésie épique dont nous allons maintenant entreprendre Tétude détaillée. Là où Hugo n'a vu qu'un récit de ce qui se passe en un certain moment dans Tesprit de Tétudiant Marins Pontmercy, nous verrons, nous, un symbole de la formation d'une poésie épique — dans un peuple, dans une àme de poète, dans celle de Hugo lui-même.

Une poésie épique se forme alors qu'un fait important, ou regardé comme tel, a frappé, a ébranlé rimagination. Mais cet ébranlement ne suffit point. H n'y a pas d'Iliadey il n'y a pas de Chanson de Roland^ — et il n'y a pas de Légende des siècles^ — si l'émotion de l'imagination ne gagne l'àme tout entière, si tout ce qu'on a de puissance d'aimer ou de puissance de haïr, si tout ce qu'on éprouve de trouble profond devant la nature, si tout ce qu^on sent en soi d instinct religieux impérissable ne se trouve mystérieusement intéressé et comme mêlé à ridée qu'on se fait de la lutte contre Troie, du désastre de Roncevaux, ou des grands événements de l'histoire humaine. — Marins, fils d'un colonel de l'empire et petit-fils d'un bourgeois légitimiste, a été élevé par son grand-père loin de son père, un sabreur, un buveur de sang, un brigand de la Loire. Le colonel meurt, et tout à coup Marins s'aperçoit que ce soldat a

été un héros, et que ce héros, séparé de lui, oublié par lui, Ta adoré. Marius est jeune et il a en lui des trésors d'amour inemployés : il devient amoureux de son père mort ; par son père et pour son père, il devient amoureux de celte Révolution et de cet Empire pour lesquels son père a combattu :

« La révolution et l'empire se mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire ; il vit chacun de ces deux groupes d'événements et d'hommes se résumer dans deux faits énormes : la république dans la souveraineté du droit civique restituée aux masses, l'empire dans la souveraineté de l'idée française imposée à l'Europe ; il vit sortir de la révolution la grande figure du peuple et de l'empire la grande figure de la France. Il se déclara dans sa conscience que tout cela avait été bon...

<c L'empereur. . . fut l'homme prédestiné qui avait forcé toutes les nations à dire : — la grande nation. Il fut mieux encore ; il fut l'incarnation même de la France conquérant l'Europe par Tépée qu'il tenait et le monde par la clarté qu'il jetait. Marius vit en Bonaparte le spectre éblouissant qui se dressera toujours sur la frontière et qui gardera l'avenir. Despote, mais dictateur, despote résultant d'une république et résumant une révolution. Napoléon devint pour lui Thomme-peuple comme Jésus est l'homme-Dieu. »

Après l'amour, la métaphysique. Il ne manque plus à Marius que de mêler à sa vision de Tempire le sentiment religieux de la nature :

« Une nuit, il était seul dans sa petite chambre située sous le toit. Sa bougie était allumée ; il lisait accoudé sur sa table à côté de sa fenêtre ouverte. Toutes sortes de rêveries lui arrivaient de l'espace et se mêlaient à sa pensée. Quel spectacle que la nuit I On entend des bruits sourds sans" savoir d'où ils viennent, on voit rutiler comme une braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l'azur est noir, les étoiles brillent, c'est formidable.

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