CHAPITRE m L'histoire
Si je partageais Topinion de certains critiques sur le rôle deji'histoire dans la poésie épique de Y. Hugo, ce chapitre pourrait être court et piquant comme le chapitre fameux de Théodore de Banville dans son Petit traité de poésie française : « Licences poétiques. Il n'y en a pas. » — Presque aussi brièvement je poi^rrais dire : « L'histoire dans la poésie épique de Hugo. Il n*y en a pas, il n'y a que de la fantaisie ». Seulement cette formule serait par trop simple et manquerait entièrement de justice. Il y a des erreurs et de la fantaisie dans la Légende des siècles et dans les œuvres qui s'y rattachent ; il y a même une conception générale de l'histoire qui est fâcheuse : ce sera mon devoir de le montrer ; — il y a aussi des peintures exactes, profondes, saisissantes du passé : ce sera mon plaisir de les admirer avec le lecteur.
Les grands hommes ont leurs faiblesses et, si j'ose dire, leurs manies. Une des plus curieuses de Victor Hugo, c'a été, tout en dédaignant la science et l'érudition.
l'bistoire (Toi T)
lout en se fiant, avant tout, à son intuition et à son imagination, de parler sans cesse de ses recherches, de multiplier dans ses vers comme dans sa prose les
^ mots techniques, d'accabler ses lecteurs sous le poids
d'imposantes dissertations de toutes sortes. Au reste, dès qu*un véritable érudit a voulu contrôler les recher-
I ches du poète, il a vite vu à quoi elles se réduisaient.
Le drame de Marie Tudor est escorté de la note sui« vante : « Afin que les lecteurs puissent se rendre compte, une fois pour toutes, du plus ou moins de certitude historique contenue dans les ouvrages de lau-
^ teur, ainsi que de la quantité et de la qualité des re-
^ cherches faites par lui pour chacun de ses drames, il
croit devoir imprimer ici, comme spécimen, la liste des livres et documents qu'il a consultés avant d'écrire ilfa-
p rie Tudor. Il pourrait publier un catalogue semblable
pour chacun de ses drames. » Le savant critique anglais Marzials a examiné cette liste ; il y a trouvé plus d'une erreur, et notamment, tout au début, . un certain Franc. Baronum^ auteur d'une histoire de Henri VII, qui ne peut être que François Bacon. — Une note de Ruy Bios dit, non moins pompeusement: « Il n'y a pas dans Ruy Blas un détail de vie privée ou publique, d'intérieur, d'ameublement, de blason, d'étiquette, de biographie, de chifire ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact.Ainsi, quand le comte de Camporéal dit..., on peut consulter Solo Ma* drid es Corte... Quand don Salluste dit.. , on n'a qu'à recourir au registre de la grandesse. Quand le laquais
^ du quatrième acte dit..., on peut ouvrir le livre des
monnaies publié sous Philippe lY, en la imprenta real. De même pour le reste. L'auteur pourrait multiplier à l'infini ce genre d'observations... » M. Morel-Fatioa
examiné les sources de Ruy Blas: il a trouvé qu'elles se réduisaient à deux ouvrages français, dont l'un ne concerne pas Tépoque où nous transporte Victor Hugo, et que le poète n'a pas toujours consultés avec beaucoup de soin. — Le roman de Quatre-vingt-treize se déroulant en Bretagne, Y. Hugo a cru qu'il serait d'un bon efifet que certaines parties de son récit fussent saupoudrées de mots bretons. Mais 11 pouvait être, long d'étudier le langage breton de la fin du xviii« siècle, et il était plus commode certes à un habitant de Tile de Guernesey de prendre son érudition bretonne dans un dictionnaire franco-normand du dialecte de Guernesey vers 1870. C'est M. Louis Havetqui a fait cette curieuse découverte, et voici sa conclusion : « M. V. Hugo fait de la couleur locale bretonne avec des mots guernesiais. Il fait montre de science, et d'une science en apparence très scrupuleuse avec des renseignements pris au hasard dans un livre qu'il ne se donne pas toujours la peine de comprendre. »
Avec de telles habitudes d'esprit, Hugo devait prodiguer dans ses écrits les erreurs les plus amusantes. Rien de plus étonnant que certains renseignements nautiques des Travailleurs de la mer, sinon peut être la dissertation de VHomme qui rit sur Teffluve, qui n'est ni le vent ni le flot, et qui est responsable des bouleversements de la mer. Veut-on un renseignement de physique ? le baromètre marque les degrés du froid, sans rien omettre ni rien ajouter; — de cosmographie? le zénith et le nadir sont des points fixes dans l'espace ; — de linguistique ? « le basque et l'irlandais se comprennent, ils parlent le vieux jargon punique» ; — d'étymologie ? canapé se décompose en can a pe, c'est un « meuble où l'on peut avoir un chien à ses pieds » ; —
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de versiflcation ? Ursus était si familier « avec les vénérables rythmes et mètres des anciens qu'il avait des .images à lui, et toute une famille de métaphores classiques. Il disait d*une mère précédée de ses deux filles : c'est un dactyle, d'un père suivi de ses deux fils : c*est un anapeste »; — d'histoire de la philosophie? Pyrrhon es^l un disciple d'Ëpicure, et celui-ci vivait dans Tlnde, au temps de Jésus-Christ.
Les bizarreries de ce genre ne manquent pas dans la Légende des siècles. Pour avoir Pair précis dans ses descriptions, aussi bien que pour rimer d'une façon piquante, Hugo entasse les mots techniques, et parfois de la façon la plus intempestive du monde. Parmi les monstres sculptés sur les tours du château de Corbus, en Lusace, doivent être très flattées de figurer la drée^ qui est un monstre particulier à Montlhéry, et la tarasque^ qui est particulière àTarascon. Les chevaliers mis en scène par Hugo sont couverts d'armures que le poète nous nomme avec un grand soin : malheureusement les compagnons de Charlemagne sont coiffés de ia/acle$, c'est-à-dire de casques du xv® siècle ; les anciens marquis de Lusace, au moyen âge, portent des motions, mis en usage seulement au xvi* siècle, et des bourguignottes^ qui ont été portées aussi au xvi* siècle, non au moyen âge, et par des piquiers, non par des princes. Et voilà qui rappelle un peu trop la théorie de Scarron dans son Virgile travesti :
Il tint le langage suivant, Exposant sa perruque au vent, C*est-à-dire ôtant sa barrette Ou son chapeau ; mais un poète, Pour exprimer l'étui du chef, Dit bonnet, chapeau, couvre-chef.
Toque, tapabor, bourguignottc^ Béguin, turban, calle, calotte, Casque, salade^ heaume, pot, Capuchon, barrette : en un mot.
Le plus éloigné synonyme Chez nous rimeurs passe à la rime.
Ailleurs Hugo estropie les noms qu'il emploie. Le girel dont il couvre le cheval de Pacheco doit être un giret ; Vandryade du Satyre^qai se cache dans sa grotte, doit être une /famat^n/at^e se cachant dans son arbre. Ailleurs il brouille les temps et les civilisations, parlant de Babel à propos de mythologie grecque, mettant les flamines romains en Grèce, faisant la tour de Pharos, bàlie par un des successeurs d'Alexandre, contemporaine des Titans, et mettant parmi ceux-ci Actéon et Adonis. Le Groupe desidylles contient les confusions les plus étranges : Moschus est un révolutionnaire ; Virgile, se souvenant de son épitaphe : « Mantua me genuit... Tenet me Parthenope », mais ne la comprenant plus, prononce ce vers inintelligible : «0 pasteurs, j'ai Mantoue el j'aurai Parthénope ». Trouve-t-il un trait de fausse érudition dans un auteur qu'il imite, Hugo n'a garde de l'éviter : l'épée Hauteclaire, qui avait appartenu à Closamont^ porte elle-même le nom de Glosamont dans les vers du Mariage de Roland comme dans la prose de Jubinal ; mais aux méprises de ses auteurs, Hugo se réserve d'ajouter ses propres méprises, et le bachelier^ c'est-à-dire le jeune écuyer, Aymerillot sait, grâce à lui, du latin et devient un bachelier de l'enseignement classique. Citons deux autres inadvertances. Diderot disait à propos de la philosophie des Chinois : « Les Chinois ont eu des sages dès les premiers âges du monde. Ils avaient des cités érudites;
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des philosophes leur avaient prescrit des plans sublimes de philosophie morale dans un temps où la terre n'é* tait pas encore bien essuyée des eaux du déluge. » L'expression est belle et ne soulève pas d'objection sérieuse, parce que nous ne savons pas de quel temps parle Diderot * ; Hugo s'exprime plus magnifiquement encore, mais il éveille nos scrupules, quand, parlant de Ruth et de Booz qui vivaient plusde douze siècles après le déluge, il écrit :
La terre, où lliomme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géant qu'il voyait, Etait encor mouiUée et molle du déluge.
— Il existe une folle opérette où, Catherine de Médicis étant en train de recevoir de grands personnages, on lui annonce J.-BaptistePoquelin de Molière: «déjà! » s'écrie-t-elle. De même Gérard de Roussillon pourrait s'écrier: c déjàl» quand, en 778, Charlemagne lui parle de la Sorbonne, fondée seulement 580 ans plus tard.
Ce sont là de simples peccadilles et des erreurs de détail sans grande importance pour la valeur historique ou épique des peintures brossées par Hugo. Mais il faut tout au moins que ces peintures puissent être datées, qu'on sache à quel temps elles se rapportent. Quand les rois Pyrénéens veulent délibérer sur le cas de Masferrer, ils se réunissent dans un vieux donjon, qui « date du temps rude où RoUon naviguait». Rollon, qu*on s'étonne d'ailleurs de voir ainsi nommé à propos de montagnards franco-espagnols, naviguait à la fin
i. Bossuet avait dit aussi [Discours sut* Phist, univ, u, 2) : « Représentez-vous donc le monde encore nouveau, et encore pour ainsi dire tout trempé des eaux du déluge ». Mais U parlait des temps qui ont immécûatement suivi Noé.
du ix* siècle, il faudrait donc que la réunion fût au plus tôt du X* ou du XV siècle : le premier chapitre du poème porte pour titre : « Neuvième siècle, Pyrénées». L'erreur est assez forte ; mais elle peut ne porter que sur le vers où Rollon est nommé, et il se peut qu^ailleurs ce soit bienle neuvième siècle que Hugo ait eu en vue. Mais que dire des poèmes auxquels on ne peut assigner de date, môme approximative? Déjà, quand on essayait de dater les BurgraveSy on se heurtait à des indications contradictoires. L'épopée permettant moins de précision que le drame, Hugo poète épique s'est donné plus de liberté encore que Hugo dramaturge. Le poème d'Éviradnus met aux prises le chevalier errant Éviradnus avec l'empereur d'Allemagne Sigismond et le roi de Pologne Ladislas. Pour trouver un Sigismond et un Ladislas régnant en même temps, il faut arriver jusqu'au commencement du xv^ siècle ; mais Éviradnus vient de Palestine, où évidemment il a pris part aux croisades, et nous ne devrions pas descendre plus bas que le xiii** siècle. Les quatre jours d'Elciis ne comportent point de récit ni d'action. C'est la juxtaposition de quatre longs discours sur les maux de l'Italie, faits par le vieux gentilhomme pisan Elciis à l'empereur Othon III. Le premier jour, Ëlciis maudit les gens de guerre et les gens d'Église ; le second, il oppose les rois et les peuples ; le troisième, il fait pressentir les catastrophes prochaines ; le quatrième, il montre au fond du ciel le vengeur inéluctable, Dieu. Et quand Othon, qui avait fait vœu de tout entendre avec patience, a tout écoulé, en effet, il fait signe au bourreau, qui tranche la tète du vieillard. Plus qu'aucun autre, un poème qui avait la prétention de peindre les mœurs et l'état d'un peuple, devait être astreint à une chronologie précise : un peu*
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pie ne reste pas dans le môme état pendant plusieurs siècles. Or Othon III est mort en 1002, et nous sommes donc à la fin du xi* siècle. Elciis parle de Ratbert et se plaint de ce que don Fabrice est oublié à Final ; comme nous voyons dans le poème sur Ralbert que le père de don Fabrice est né en 1230^ nous sommes donc au moins k la fin du xiii® siècle. — Il est question de Trivulce mis au ban de TEmpire ; quel que soit celui des Trivulces auquel est attribué ce fait, d'ailleurs inexact, nous sommes à la fin du xv« ou au commencement du xvi« siècle, — Avec Villiers de Tlsle Adam, grand maître des chevaliers de Rhodes, nous sommes nettement au XVI* siècle. Quelle peinture exacte espérer d'un auteur qui se joue ainsi de la chronologie !
Je m'empresse d'ajouter que les Quatre jours (PElcxis forment sans doute le poème où le dédain de la chronologie est le plus accusé, et, avec ce dédain, les défauts qui naturellement en découlent ou s'y rattachent. Mais ces défauts se retrouvent trop souvent ailleurs^ et sans multiplier les analyses pénibles (il n'y a d'analyse agréable que celle des b.eau tés), j'indique d'un mot ces défauts. Ils sont au nombre de quatre : la fantaisie, qui, dans Éviradnus par exemple, a forgé à peu près de toutes pièces les règnes de Ladislas et de Sigismond ; — le groupement arbitraire de faits exacts mais nullement contemporains, qui défigure ce que le poète prétend peindre et qui nous donne une fausse idée de la décadence romaine, par exemple, dans le Lion dPAndroclèSy ou de la civilisation mahométane dans Sultan Mourad; ~ le subjectivisme ou, si Ton me passe cet autre mot barbare, le modernisme naïf, qui attribue au marquis Fabrice, & Welf, aux Titans, les idées de Hugo et de ses contemporains ; — enfin, l'habitude de
dresser des réquisitoires contre ceux qui ont joué dans Thistoire le plus grand rôle, contrôles rois, contre les empereurs, contre les « tyrans » et contre ceux qui les ont soutenus. Ici je ne cite plus de pièce en exemple : les titres se présentent en masse à l'esprit de tous les lecteurs.
Comment expliquer cette habitude ? Par un parti pris conscient, volontaire, de rester dans Tépopée le poète républicain des Châtiments ? d'enseigner aux peuples ce qu'ils ont soufifert de leurs maîtres, et aux maîtres ce qu'ils ont à craindre de leurs peuples ou de Dieu ? Je ne nie pas que cette intention puisse percer çà et là ; on la trouve notamment dans la pièce préliminaire qui ouvre le Livre épique des Quatre vents de l'esprit :
Nous écrivons avec une plume de bronze ; Philippe II, Sylla, Tibère, Louis onze Sont là sous notre œil fixe, et tremblent...
Dans l'introduction même de Pouvrage, le poète, faisant allusion au Livre épique, h ce poème de la Révolutionj où Louis XYI nous est montré expiant les fautes et les crimes de Henri lY, de Louis XIV et de Louis XV, le poète dit de la poésie :
Épopée, elle peut montrer aux rois tragiques La tyrannie aveugle et toutes ses logiques, L*effrayante moisson des noirs semeurs du mal, Et le carrosse d'or du sacre triomphal Dans Tombre accompagné par Tin visible roue D'un tombereau hideux que le pavé secoue.
Et là-dessus certains critiques ont beau jeu pour dire que Hugo, ayant voulu faire de l'épopée une
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œuvre satirique et didactique, eu a dénaturé le caractère et n'est plus un poète épique. Mais je prie qu'on fasse deux remarques. La première, c'est que le ton du poème la Révolution^ oix Henri IV et Louis XIV, n'étant montrés que par leurs mauvais côtés, sont certainement calomniés, n'est pas tout à fait celui de la Légende de$ siècles ; ce poème a un caractère spécial et, si son auteur l'a appelé épique, c'est parce qu'il est en ^ partie épique, en eÂTet, et parce qu'il fallait une œuvre qu'on pût dire inspirée par le vent épique de Tesprit dans un livre qui s'intitulait les Quatre vents. Et la seconde remarque, c'est que, là où Hugo est injuste pour les rois ou les empereurs, il est imprudent de conclure, comme le fait sans cesse, par exemple, M. Edmond Biré, qu'il a voulu Tétre, qu'il a voulu faire son devoir de républicain farouche, ou, pis encore, qu'il a voulu flatter un certain nombre de démagogues influents. On ne remarque pas assez que la plupart des pièces ainsi incriminées pourraient être du temps où le poète se disait et se croyait royaliste ; que, bien longtemps avant d'être républicain', Hugo était démocrate et révolutionnaire ; que sa sympathie est toujours allée aux humbles, aux conspirateurs, aux révoltés ; que les pouvoirs civils et religieux lui ont toujours inspiré de la méfiance et de l'antipathie. Il y a une belle figure d'évéque dans l'œuvre de Hugo, celle de Monseigneur Myriel dans les Misérables^ et précisément
1. A quel moment d'ailleurs Hugo a-t-il commencé d'être républicain ? X est-ce pas le 12 juin 1832 qu'il écrivait à Sainte- Beuve : « Xous aurons un jour une république, et quand elle viendra, elle sera bonne... La république proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs. » Con^espondance, I, p. 290.
elle a été sigaée par le libre-penseur républicain Hugo en 1862 : comparez le hideux archidiacre Claude Frollo qui est du catholique monarchiste de 1830. Dans Ruy Blas, qui est de 1838, le valet est sublime et le roi grotesque. François 1er est avili dans le Roi s'amuse^ qui est' de i832, Louis XIII et Richelieu dans Manon de Lorme^ qui est de 1829 ; les rois sont maudits dans l'épilogue des Feuilles d'automne (novembre 1831), et à qui allaient, en 1830, les longues acclamations des fougueux romantiques du théâtre français, sinon à Hernani le bandit ? Faut-il parler des truands de Noire-Dame, du Dernier jour d^un condamné, de Claude Gueux ? L'on voit assez que, pour parler comme il Ta fait du peuple ou des rois aux divers moments de Fhis^ toire, Hugo n'a pas eu besoin de vouloir manifester sa foi républicaine, il a exprimé des idées déjà anciennes en lui, auxquelles le deux décembre et Texil avaient seulement donné une force nouvelle ; il a naïvement rendu sa conception générale de l'histoire, comme l'avaient fait et comme ne pouvaient pas ne pas le faire les épiques antérieurs. Seulement cette conception générale de l'histoire a son côté très fâcheux, et c'est ce que nous ne devons pas dissimuler.
M. Jules Lemattre, un jour de mauvaise humeur, a parlé de « l'humanité mise en antithèses » par Hugo, « pareille à un immense guignol apocalyptique » . <( Sa vision de l'histoire, dit-il, est... sommaire, anticritique, enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants sublimes et des vieillards décora-
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tifs, à longues barbes, contre les rois atroces et les prêtres hideux. La Légende des siècles devient ainsi, à force de simplification, une façon de guignol épique. » Guignol épique, guignol apocalyptique, le mot est cruel, sans être tout à fait inexact. Oui, Polichinelle commet toutes sortes de méfaits contre des gens simples, innocents et purs, et à la fin le dis^ble survient, qui emporte son &me noire dans le noir séjour ; et de même trop souvent, dans Hugo, des peuples simples, innocents et purs sont torturés par des rois sans entrailles jusqu à ce qu'un bon diable survienne, qui emporte le tyran. Nous nous expliquerons bientôt sur ces justiciers chers au poète, car j'attends d'avoir parlé de la philosophie de Hugo pour traiter de ce qui, dans sa conception de l'histoire, se rattache à cette philosophie : les origines de Thumanité, la lutte du bien et du mal dans le monde et le dogme du progrès. Je ne veux dire un mot ici que sur les rapports des peuples avec leurs .gouvernants. Hugo les a fort simplifiés, et en cela il s'est montré vraiment poète épique, l'épopée n'étant que de Thistoire simplifiée et agrandie ; mais il les a trop simplifiés, et en cela il est allé jusqu'à compromettre la moralité même de l'histoire.
On connaît la belle peinture que Hugo a faite du peuple dans tes Pauvres gens. Quand le pêcheur, que la mer a trahi et qui vient de rentrer au logis les mains vides, apprend que la mort a fait deux orphelins dans son voisinage, il éprouve un moment d'ennui, mais il n'a pas un instant d'hésitation; aussitôt son parti est pris de les recueillir :
Diable ! diable I dit-il en se grattant la tête. Nous avions cinq enfants, cela>a faire sept.
Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ? Bah I tant pis I Ce n*est pas ma faute. C'est Tafifaire Du bon Dieu....
Femme, va les chercher.
Est-ce là simplement le peuple du xix* siècle ? De tout temps le peuple a été aussi noble que les rois étaient vils. Le Cid méprise profondément le roi, dont il chante, en sa présence même, Tétrange litanie : le roi jaloux, le roi ingrat, le roi défiant, le roi abject, le roi fourbe^ le roi voleur^ le roi soudard, le roi couard, le 7'oi moqueur, le roi méchant, mais quelle estime il a pour le peuple! et en quels vers magnifiques le poète la traduit !
Ces hommes sont vaillants. Ames de candeur pleines, Leur regard est souvent fauve, jamais moqueur ; Rien ne gêne le souffle immense dans les plaines ; La liberté du vent leur passe dans le cœur...
Les rayons du grand Cid sur leurs toits se répandent ; Il est l'auguste ami du chaume et du grabat ; Car avec les héros les laboureurs s'entendent ; L'épée a sa moisson, le soc a son combat ;
La charrue est de fer comme les pertuisanes ; Les victoires, sortant du champ et du hallier, Parlent aux campagnards étant des paysannes.
Et font le peuple avec la gloire familier.
Ils content que parfois ce grand Cid les arrête, Les fait entrer chez lui, les nomme par leur nom, Et que, lorsqu'à Tétable ils attachent leur bête, Babiéça n'est pas hautaine pour Tânon.
Le barbier du hameau le plus proche raconte Que parfois chez lui vient le Cid paisible et franc, Et, vrai ! qu'il s'assied là sur l'escabeau, ce comte Et ce preux qui serait, pour un trône, trop grand.