‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 40 sur 64 · L HISTOIRE · texte numérisé non relu

L HISTOIRE

Le barbier rase bien le héros, quoiqu'il tremble ; Puis, une loque est là pour tous ceux qui viendront ; Le Cid prend ce haillon, torchon du peuple, et semble Essuyer le regard des princes sur son front...

11 n*est pas un d'entre eux qui ne soit prêt à suivre Partout ce Ruy Diaz comme un céleste esprit, En mer, sur terre, au bruit des trompettes de cuivre, Malgré le groupe blond des enfants qui sourit.

Tels sont ces laboureurs. Pour défendre l'Espagne, Ces rustres au besoin font plus que des infants ; Us ont des chariots criant dans la campagne, Et sont trop dédaigneux pour être triomphants. -

Ils cultivent les blés où chantent les cigales ;

Pelage à lui jadis les voyait accourir,

Et jamais ne trouva leurs âmes inégales

Au danger, quel qull fût, quand il fallait mourir.

Même note dans EviradnuSy dans Zim-Zizimiy dans la Défiance (TOnfroy^ partout ! Par exception, Elciis nous parle de l'avilissement du peuple. Mais cet avilissement est encore un crime des rois, il est leur œuvre; l'ignominie du peuple et l'orgueil du tyran s'accroissent ensemble, comme s'augmente l'efifet quand devient plus forte la cause.

Une petite pièce résume Topinion de Hugo sur les Tois : c'est l'Hydre, Un chevalier va combattre une hydre redoutable sur les confins du pays gouverné par le roi Ramire. L'hydre était couchée au soleil ; elle se dresse et demande au chevalier: a Pour qui vienslu ? » "

Est-ce pour moi, réponds, ou pour le roi Ramire ? — C'est pour le monstre. — Alors c'est pour le roi, beau

[sire.

Et l'hydre, reployant ses nœuds, se recoucha.

Les rois de la Légende ont à la bouche toutes sortes de formules odieuses comme celle de Joss-Sigismond :

(( Les impôts, cela pousse en plantant des gibets » ; les rois dévorent les peuples ; les rois ont fait noir Thorizon humain que le Seigneur avait fait bleu. Non pas que les rois soient nécessairement des monstres de par leur nature —Hugo n'est pas assez naïf pour l'admettre ; mais ils deviennent des monstres de par leur situation même de rois :

Donc cette ville {la ville dispai*ue) avait des rois ; ces

[roi» superbes Avaient sous eux les fronts comme un faucheur les herbes. Étaient-ils méchants ? Non, ils étaient rois. Un roi C'est un homme trop grand que trouble un vague effroi, Qui, faisant plus de mal pour avoir plus de joie, Chez les bêtes de somme est la béte de proie ; Mais ce n'est pas sa faute, et le sage est clément. Un roi serait meilleur s'il naissait autrement ; L*homme est homme toujours ; les crimes du despote Sont faits par sa puissance, ombre où son âme flotte. Par la pourpre qu'il traîne et dont on le revêt, Et Tesclave serait tyran s'il le pouvait.

Explication juste en partie. Mais il n'en résulte point que l'humanité n'ait jamais connu de bons rois ni que les mauvais l'aient été autant que le poète souvent se le figure.

Si la puissance matérielle corrompt ceux qui la détiennent, la puissance spirituelle doit faire de même. Partant sans doute de ce principe, Victor Hugo représente sans cesse le prêtre comme le complice du tyran : « Le seigneur est la griffe et le prêtre est la dent d. Les infants de Galice ont avec eux un prêtre quand ils viennent d'enlever le petit roi ; le plus habile et le plus vil des courtisans de Ratbert, c'est Tévéque Afranus ; Philippe- Auguste dresse les gibets de Montfaucon, rosys c'est Tarchevêque Bertrand qui lui en a donné ridée ; Othon III veut séduire Welf, mais il a avec lui

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le pape Sylvestre II. Nous pourrions, s'il était utile, insister sur ce que Hugo a dit en maints endroits de ce Sylvestre II, de ce pape pliilosophe, de ce Gerbert, qu'on a récemment étudié en détail, et nous verrions avec quelle facilité Hugo accepte et amplifie les légendes diffamatoires sur les prêtres, comme aussi bien sur les juges, comme sur les rois, comme sur tous ceux qu'il accuse d'avoir été des oppresseurs. II nous suffira de citer un passage où le clergé est censé se dénombrer lui-môme et où se trouvent accouplés les noms les plus disparates :

Nous sommes Anitus,Torquemada, Caîphe...

Urbain huit, Sixte Quint, Paul trois. Innocent trois,

Gerbert, Tàme livrée aux sombres aventures,

Dicatus inventant les quatorze tortures,

Judas buvant le sang que Jésus-Christ suait,

La ruse, Loyola, la haine, Bossuet,

L'autodafé, Teffroi, le cachot, la bastille,

C'est nous, et notre pompe effrayante pétille

Par moments, et s*allume et devient flamboiement.

Déclamations regrettables, parce qu'elles sont incompatibles avec une exacte justice I parce qu'elles nuisent À la cause même de la tolérance que le poète croit servir I parce qu'on y sent une confusion — trop commune — entre le mal fait au nom des croyances et les croyances elles-mêmes, entre Tesprit des différentes époques et l'essence même des religions ^ Le conventionnel des Misérables nous dît que Tévôque Bossuet a chanté le Te Deum sur les Dragonnades I sur les Dragonnades, non pas ; mais peut-être sur la révocation de rEdit de Nantes. L'épicurien La Fontaine l'eût chanté

i. Cf. Renouvier^ Victor Hugo le philosophe. Paris, 1900, in- 18, p. 280.

de même, sHl avait aussi bien coddu le Te Deum que les contes de Boccace : ainsi le voulait Tesprit du xvii« siècle. De tout temps, d'ailleurs, Tinstinct de la domination et la cruauté humaine ont su s'appuyer sur toutes les doctrines : les partisans de l'autorité ont tué, ceux qui se proclament libertaires prouvent leur amour pour la liberté eu tuant ; Torquemada brûlait au nom du catholicisme, Calvin a brûlé au nom de la réforme; Robespierre a guillotiné au nom du déisme, et l'athéisme du père Duchesne argumentait aussi à coups de couperet. Guerre à l'intolérance et paix aux doctrines, tel est le programme qu'on eût voulu voir adopter par un génie tel que Victor Hugo.

Et Ton eût voulu aussi qu'un poète auquel sont dues tant de belles pages sur la conscience n'eût pas contribué à étouffer chez le peuple le sentiment de sa responsabilité dans les affaires de TÊtat. Parcourons un poème caractéristique : la Vision de Dante, Dante s'éveille dans son tombeau en 1853 ; il est transporté « hors du temps, de la forme et du nombre » : le voici dans le lieu mystérieux où se rendent les jugements suprêmes. Une lueur, que Ton sent divine, s'aperçoit derrière un voile ; un archange, sur le front duquel on peut lire resplendissant le mol Justice, appelle la foule des victimes à déposer contre leurs bourreaux. Une effrayante nuée s'approche et cette nuée est une foule :

L'effroi Et la stupeur glaçaient ce noir tourbillon d'ombres. Les uns étaient assis sur d'infâmes décombres ; D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât, Terribles, agitaient des vestes de forçat ; D'autres étaient au joug liés comme des bêtes ; D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de tètes ; Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet ;

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Des enfants morts tenaient encore leur jouet,

Et leur crâne entr'ouvert laissait voir leurs cervelles ;

D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles ;

D'autres...

Martyrs de Brescia et de Milan, mineurs de Tobolsk, prisonniers du Spielberg, déportés de Gayenne et de Lambessa, mitraillés de Paris, tous demandent justice. « Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux? » dit range. — « Les soldats. « Je passe les vers tumultueux, retentissants, par lesquels l'arrivée des soldats est décrite. Ce n'est pas nous qui sommes coupables, disent les soldats, ce sont nos capitaines. Les capitaines accusent les juges. Les juges accusent les rois, qui arrivent à leur tour, sinistres (et je n'ai pas besoin d'ajouter que le plus sinistre de tous est l'auteur du deux décembre). Mais ceux-ci mêmes n'acceptent pas le poids de la responsabilité. Ils accusent le pape qui a béni les rois, qui a fait suivre les massacres de TeDeum^ qui a réservé l'apothéose aux tyrans et l'anathème aux victimes. Lui seul est coupable, puisque, ayant mandat de Dieu de faire régner ici-bas la vérité et la justice, il a fait croire aux rois que leurs prétentions étaient fondées et que leurs forfaits étaient légitimes. — Dante, c'est-à-dire Hugo, accepte-l-il complètement ce plaidoyer? Va-t-il jusqu'à amnistier l'homme qu'il a flétri dans les Châtiments? Je ne sais et j'en doute; mais c'est le pape seul que Dieu condamne, c'est le pape que Dante reçoit l'ordre de faire entrer dans son enfer, 1^ Je n'ai pas à examiner ici ce qui s'est pu glisser de

pure satire dans la Légende des siècles. Il importe seulement de remarquer combien Hugo, qui revendique les droits politiques pour tous, tend à restreindre les responsabilités à un petit nombre, voire à un seul.

Juges, capitaines, soldats sont trop nombreux pour qu'il les condamne ; et quant au peuple, il ne songe même pas à le faire comparaître devant l'archange. Et pourtant les convulsions qui ont compromis l'existence de la seconde République, à qui les attribuer ? Si Lamartine a été payé de ses services par l'ingratitude, à qui faut-il s'en prendre ? Qui a mis au pouvoir un Napoléon ? Qui lui a donné le courage de faire un coup d'Ëtat? Qui a sanctionné le coup d'État de ses suffrages ? N'est-ce pas l'être aux millions de têtes et aux millions de voix ? N'est-ce pas la nation? N'est-ce pas le peuple? Le peuple aidé par des imprudents, que Hugo devait connaître, ceux auxquels Lamartine, à propos du retour des cendres célébré par Hugo lui-même, reprochait prophétiquement en 1840 « cet enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance », cette « déification de la guerre et de la gloire », cette « religion napoléonienne », ce « culte de la force que Ton voulait substituer dans 1 esprit de la nation à la religion sérieuse delà liberté » ; ceux à qui Lamartine criait : « Prenez garde de donner une pareille épée pour jouet à un pareil peuple ». — Victor Hugo commence son livre de V Année terrible par ce fier alexandrin : « Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas! » Vers sincère : V. Hugo ne veut pas flatter la foule, mais il donne toujours raison au peuple *, et quelle est la façon rigou-

1. Parce qu'il souffrirait trop de lui donner tort. Un fragment de lettre intime comme celui que nous allons citer éclaire le fond même de Tâme du poète démocrate : « En ce moment, j'ai Tâme accablée. Ils viennent de tuer John Brown... Et c'est une République qui a fait cela I... Voilà une nation libre tuant un libérateur I J'ai vraiment le cœur serré. Les crimes des rois, passe : crime de roi est fait normal ; mais ce qui est insupportable au penseur, ce sont les crimes de peuple. » A George Sand, 20 décembre 1839 (Correspondance, ii, 230).

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rease, la façon scientiflque dont on peut distinguer la foule du peuple? Il écrit au môme endroit ces beaux vers :

Un monde, s'il a tort, ne pèse pas un juste.

Nous ne voulons, nous autres,

Pas plus du tyran Tous que du despote Un Seul .. Le droit est au-dessus de Tous.. ,

Voilà qui est bien. Mais il convient alors de dire nettement que c'est une conception éminemment fausse de rhistoire que d'y accuser toujours les rois et les prêtres, et que tes grands crimes ont généralement de nombreux complices. Et, si cette conception est fausse, elle est peut-être encore plus dangereuse. Un peuple libre doit être bien averti qu'avant de maudire les coups d'Ëtat il faut éviter tout ce qui doit les rendre possibles ; que ce n'est pas un seul homme qui détruit la liberté ; que ce n'est pas une assemblée (ou deux) qui fait de mauvaises lois ; que la corruption d'en haut n'est possible que par la corruption d'en bas ; et que tous, depuis le plus haut placé jusqu'au plus humble, nous sommes gardiens de l'honneur, de la liberté, de la santé physique et morale de notre pays.

Ces réserves faites, il ne reste plus qu'à admirer — et à s'étonner. Souvent, en eflfet, Hugo déconcerte la critique et, dans son œuvre épique, l'érudition historique la plus sérieuse côtoie Terreur et la fantaisie, de même que, dans les Iravailleurs de la mer^ à côté de renseignements bizarres, on trouve une description

de tempête dont Texactitude scientifique a été proclamée par les savants. De plus, le génie de Hugo efface souvent toutes les taches, supplée à toutes les lacunes et fait ce que l'érudition la plus profonde n'arriverait pas à faire : il crée la vie. J'ai dit comment avait été préparé Ruy Blas^^ et pourtant la couleur espagnole de Ruy Blas est incontestable, et Paul de Saint-Victor n'a pas craint de dire : « Il y a quelques années, écrivant une étude sur la cour d'Espagne sous Charles II, je m'étais entouré des matériaux fournis par l'époque, j'avais consulté tous les documents, feuilleté toutes les chroniques, relu toutes les relations et tous les mémoires. Mon étude écrite, je rouvris Ruy Blas, Quelle surprise, et quel éblouissement ! Ce fragment de siècle que je venais d'exhumer de tant de recherches, je le retrouvais, vivant et mouvant, dans l'harmonie d'un drame admirable. Le souffle d'un grand poète ressus* citait subitement l'ossuaire des faits et des choses que j'avais péniblement rajusté. »

Pour ressusciter ainsi le passé, le poète emploie des procédés multiples. Parfois il s'impose de ne rien, inventer d'important et prend un modèle qu'il suit pas à pas, auquel il se contente, ne lui faisant que des additions et des changements de détail, de prêter le secours de ses merveilleux vers : ainsi pour la Première rencontre du Christ avec le tombeau^ tirée de la Bible et bien digne d'elle ; ainsi pour ['Inscription^ paraphrase de la fameuse inscription de Mésa, publiée en 1870 par M. Clermont-Ganneau; ainsi ^onr Aymerillot^ indirectement tiré de la chanson de geste Aymeri deNarbonne^ et pour le Mariage de Roland^ indirectement emprunté à Girard de Viane, — Ailleurs, Hugo a un modèle aussi, mais avec lequel il prend plus de libertés : ainsi pour

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les Iroù cenis^ inspirés par Hérodote, et pour le Gibet de la Fin de Satan^ inspiré par la Bible. — Ailleurs encore, Hugo combine à sa guise des éléments en partie empruntés, en partie fictifs: dans la Conscience^ dans l'An neuf de V Hégire, dans Sultan Mourady dans V Aigle du casque^ qui doivent quelque chose, mais quelque chose seulement, à la Bible, au Coran, à V Histoire de Cantemir, à Raoul de Cambrai *.— Enfin, Hugo crée de toutes pièces des récits qui lui paraissent propres à caractériser un certain temps et un certain pays: le Titan y le Petit roi de Galice^ Éviradnus, Ratbert^ Wtlf castellan d'Osbor*. Que si nous nous étonnions d'entendre conter par le poète les exploits, glorieux ou sinistres, de personnages absolument inconnus, le poète nous répondrait que Thistoire des historiens ne sait pas tout, et que le poète est un vates^ un devin.

Oh ! qiie d'Herculanums et que de Pompéis Enfouis sous la cendre épaisse de Fhistoire !

lit-on dans Masferrer : ce sont ces Herculanums et ces Pompéis que le poète découvre. Et l'empereur Rat-

1. A Raout de Cambrai (par l'intermédiaire d'un article de Jubinal qui lui avait déjà fourni le Mariage de Roland et Aymérillot) Hugo n'a emprunté que l'idée dune poursuite acharnée, de temps en temps interrompue par des incidents. Les incidents ont, d'aUleurs, été changés, et un seul vers rappelle le texte dont Hugo s'inspirait :

Grâce I criait rciifant, jo ne veux pas mourir !

Cf. Jubinal : « Grèce I Raoul, merci ! lui crie-t-il ; je suis jeune encore, et je ne veux pas mourir. »

2. Tel ou tel de ces récits peut d'ailleurs dériver d'une source restée jusqu'à présent inconnue : l'observation générale n'en restera pas moins vraie.

bert, comment les érudits trouveraient-ils son nom dans les archives poudreuses ?

L'ombre couvre à présent Ratbert, Thomme de nuit. Nos pères — c'est ainsi qu'un nom s'évanouit — Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire Les ans ont effacé cette vision noire.

Naturellement, il n*y a pas lieu d'admirer la valeur historique des morceaux qui sont traduits ou imités de très près. Mais ailleurs que de traits profonds ! Que de tableaux saisissants ! Quels symboles admirables I

Le premier crime vient de faire naître la conscience. Aura-t-elle, dès ce début deThumanité, le caractère nettement abstrait que nous lui reconnaissons après tant d'analyses philosophiques del'àme humaine? Non sans doute, et Caïn, jouet d'une hallucination, doit la voir sous la forme d'un œil toujours ouvert sur lui. Quant à ses fils — a naïfs sauvages », comme dit Montégut, — ses fils à qui la conscience est inconnue et pour qui la matière seule existe, que penseront-ils des terreurs de leur père et comment essaieront-ils de l'en délivrer? Évidemment pour eux Caïn a peur d'un danger extérieur, et ce qu'il faut y opposer, ce sont des barrières matérielles :

Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans les clairons et frappant des tambours. Cria: je saurai bien construire une barrière. Il fit un mur de bronze, et mit Caïn derrière ^

La barbarie primitive n'est pas moins fortement sen-

1. La famille de Caïn est nombreuse ; elle se groupe autour de l'aïeul, épousant ses querelles, obéissant au moindre de ses gestes, oubliant pour lui ses propres fatigues : n'est-ce pas là aussi une admirable peinture de la famille primitive ?

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tie et peinte dans les luttes entre les géants et les dieux de rOIympe grec, dans ce que le poète appelle « les temps paniques ». Les dieux mythologiques ne représentant ni le vrai Dieu, ni la vraie morale, ni les forces naturelles dans leur simplicité et dans leur intégrité| Hugo est contre eux, il prend parti pour la Terre et pour les enfants de la Terre, ces vaincus.

La Terre avait une âme, et les dieux Font tuée... Le Nil cache éperdu sa source à tous les yeux, De peur de voir briser son urne par les dieux... Et trois fleuves, le Styx, l'Alphée et le Stymphale Se sont enfuis sous terre et n'ont plus reparu.

Que de traits je pourrais citer encore, si je ne devais avoir à montrer plus tard la merveilleuse faculté de création mythologique qu*a possédée ce poète primitif égaré au xix« siècle !

Voici maintenant les terribles civilisations orientales, d'autant mieux résumées par V Inscription farouche de Mésa, qu'aux paroles authentiques du roi de Moab le poète a mêlé quelques traits qui ont plutôt une couleur égyptienne ou assyrienne '. NVt-on pas aussi comme une vision rapide de TÉgypte, quand on lit dans Zim- Zizimi, où de tels passages abondent :

Chrem fut roi, sa statue était d'or ; on ignore La date de la fonte et le nom du fondeur ; Et nul ne pourrait dire à queUe profondeur,

1. Est-ce aussi pour donner de la couleur au morceau que Baal-Méon, ville de Palestine, devient une « ville d'Afrique »? ou n'y a-t-il là qu'une erreur comme celle qui a fait d'Omri, roi dis • raël, un « roi de Juda »? — On peut voir l'inscription traduite dans Héron de Villefosse, Musée national du Louvre, Notice des monuments provenant de la Palestine, p. 2-4, et dans Renan, Histoire du peuple d' Israël, t. ii. p. 303-305. Mais pour certains passages, Hugo parait avoir eu sous les yeux une version sensi- , blement différente.

Ni dons quel sombre puits ce pharaon sévère Flotte plongé dans Thuile, en son cercueil de verre.

Le tableau de la marche de Xerxès contre la Grèce est éclatant de couleur, trop éclatant peut-être, et je regrette de ne pas citer au moins un beau fragment : la Garde. Quant à la Grèce classique, nous Tavons dit, elle tient trop peu de place dans la Légende des siècles ; mais que de traits, dans le Détroit de l'Euripe ou dans les Trois cents y qui feraient tressaillir un Eschyle ou un Pindare 1

Ces Mèdes sont hideux, et leur flotte barbare

Fait fuir éperdument la flottante Délos...

Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe.

Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste

Qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'on peut.

Tâchons de faire au fil des Parques un tel nœud

Que leur fatal rouet déconcerté s'arrête. *

Et, quand Thémistocle, a fait décider le combat :

Combattons. — Comme s'ils entendaient ces paroles, Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderoUes ; Deux jours après, à l'heure où l*aube se leva, Les chevaux du soleil dirent : Xerxès s'en va I

Quand on lit, dans la Fin de Satan^ Tépopée consacrée à la mort de Jésus, on éprouve quelque gêne à voir des inventions poétiques se mêler à un pareil sujet, mais ces inventions sont discrètes ; Tinspiration sans doute est rationaliste, mais si respectueuse, qu'on pourrait souvent s'y tromper. Il y aurait surtout lieu d'étudier ici la peinture de Rome sous Tibère, les beaux portraits |

de Fhypocrite Caïphe et du nonchalant Pilate, enfin la réunion du tribunal des dix-neuf, où la couleur historique estremarquable .

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LMovasion des barbares est seulement entrevue dans la Légende des siècles^ mais d'une façon aussi saisissante que poétique. On est en Germanie, dans une forêt, au crépuscule. D'un côté un camp romain fortifié, à un créneau duquel paraît Major ien, prétendant à Tempire. Partout ailleurs, emplissant Thorizon, une immense horde humaine. Un homme s'en détache :

Majorien, tu veux de Taide. On t'en apporte.

— Qui donc est là? — La mer des hommes bat ta porte.

Le dialogue continue, farouche ; en voici la fin :

Majoribn : Cétar vous a vaincus. — Qui^César ? — Nul ne doute Que Dentatus n'ait mis vos hordes en déroute.

— Va-f en le demander aux os de Dentatus.

— Sprjrx vous dompta. — Je ris.— Cimber vous abattus.

— Nous n'avons de battu que le fer de nos casques.

— Qui donc vous a chassés jusqu'ici ?— Les bourrasques» Les tempêtes, la pluie et la grêle, le vent,

L'éclair, l'immensité ; personne de vivant.

Nul n'est plus grand que nous sur la terre où nous

[sommes. Nous fuyons devant Dieu, mais non devant les hommes. Nous voulons notre part des tièdes horizons.

Si tu nous la promets, nous t'aidons. Fiui'ssons. Veux-tu de nous ? La paix. N*en veux-tu pas ? La guerre.

— Me redoutez- vous ? — Non. — Me connaissez- vous?—

[Guère.

— Qui suis-je pour vous ? — Rien. Un homme. Le

[Romain.

— Mais on donc allez-vous ? — La terre est le chemin» Le but estrinfini, nous allons à la vie.

Là-bas une lueur immense nous convie.

Nous nous arrêterons lorsque nous serons là.

— Quel est ton nom à toi qui parles ? — Attila.

Un mot profond d'Éviradnus nous montre ce quUl est advenu de ces barbares qui avaient bouleversé TEu-

rope : à leur tour ils Toat protégée, le flot est devenu digue. Ce n'a pas été sans ouvrir une ère de violence, et le droit féodal s'est trop souvent résumé dans cette formule, que j'emprunte au poème /e Jour des rois: « Le droit est Tenvers du pouvoir dont la force est Tendroit ». Mais que de grandeur aussi dans la chevalerie ! Quelle bravoure joyeuse, sensible dans le Petit roi de Galice, dans Éviradnùs et ailleurs I Quel respect de sa dignité même de chevalier, en ce temps où les fer-vétus se reconnaissaient quelque espèce de fraternité d'un bouta Tautre de l'Europe, et où, les provinces et les nations étant bouleversées, « Tépée avait fini par être une patrie » (La Paternité). La même pièce nous fournit encore ce beau trait :

Le rêve du héros C'est d'être grand partout et petit chez son père ; ,

et Ton sait comme ce trait est magnifiquement développé dans Bivar, où le scheik Jabias, qui chez le roi a vu le Cid entouré d'une pompe triomphale, est étonné de le voir travaillant comme un manant chez son père. Puisque le Cid nous a conduits en Espagne, comment ne pas remarquer avec quelle prédilection le poète a peint ce pays et reproduit ses légendes! Certes, il a introduit dans le Romancero une fantaisie, un symbolisme, un luxe d'images grandioses que le Romancero ne connaissait point. Mais il n'en a, somme toute, ni trahi l'esprit, ni faussé l'allure, ni méconnu le pittoresque. Quelques inexactitudes qu'on ait pu signaler dans la partie espagnole de la Légende , les meilleurs critiques de la péninsule ne l'en ont pas moins saluée avec reconnaissance, et Castelar s'est écrié : « Dans le génie

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de Victor Hugo il resplendit quelque chose de notre soleil! »

Il faut se borner, et je ne montrerai ni TOrient musulman peint par fragments dans Sultan Mourad ou dans ZimZizimi; ni l'entourage d'un tyran italien tel que Ralbert, et ce festin de Final où Torgie, le luxe, l'amour des arts, la cruauté se mêlent en une vision effrayante et splendide ; ni cette belle chanson des reitres, si expressive, dont tous les couplets nous montrent la guerre aboutissant pour eux au jeu et à la curée, sauf le dernier, où, si amoureux qu'ils soient de la curée et du jeu, les reitres demandent à mourir au milieu du fracas de la guerre.

Quand on arrive au xvi* siècle, on est d'abord étonné de trouver ce poôme du Satyre^ dont la donnée nous reporte en pleine mythologie grecque et où un satyre libertin, amené devant Jupiter pour répondre de ses méfaits, sommé par les dieux, que ses allures amusent, de chanter un chant de sa façon, fait en effet entendre un chant de révolte en Thonneur de la terre, de Thumanité, de la science, du progrès, et force l'Olympe à sMncliner devant le grand Tout :

Place à Tout ! Je suis Pan ; Jupiter, à genoux !

A la réflexion, on voit vite qu'il y a dans ce thème, purement antique en apparence, une conception profonde du XVI* siècle. Le xvi« siècle avait vu le paganisme renaître de ses cendres. Certes, la Renaissance ne date pas du XVI* siècle, même en France, et on parlait, tant bien que mal, de Troie, d'Athènes, de Rome au xv" siècle ou au moyen âge. Mais, au xvi* siècle, on s'enivre d'humanisme et on a Timagination pleine des

images de l'antiquité. Quand Jodelle a ressuscité la tragédie, ses amis couronnent un bouc et entonnent un hymne à Bacchus ; le langage des poètes devient païen; tout lettré duxvi* siècle a deux religions: Tune pour son cœur ou sa raison (ou simplement pour leff convenances sociales), qui est le christianisme ; l'autre pour son imagination, qui est la mythologie antique. C'est donc peindre déjà le xvi* siècle que d'adopter en son honneur un symbole mythologique, de vivre un moment au milieu des dieux et des demi-dieux antiques, et Hugo Pavait bien senti, quand il inscrivait sur son manuscrit ces ébauches de titre : « Seizième siècle, le mythe — le monde — le poème païen retrouvé ». — Mais le 5afj/re n'est pas tout antique, le xvi« siècle ne rayant pas été non plus. Le xvi* siècle, lorsqu'il s*est émancipé du christianisme, ne s'en est pas tenu au paganisme formel, il s*est pénétré de Tàme même du paganisme, et il Ta fécondée par la réflexion et par les connaissances modernes. Au moyen âge, le christianisme avait déclaré la chair infâme : « Téternel paganisme », le sensualisme reparaît; — il avait déclaré la vie mauvaise: l'amour de la vie déborde; — il avait méprisé et rejeté la science : on s'enivre de science et, de toute façon, on s'attache avec fierté k Tunivers que Ton vient, en quelque sorte, de créer par un effort de l'esprit. Rabelais résume les diverses faces de cet esprit, et le salyre de Hugo les résume aussi, avec sa sensualité grossière et sa soif de vie, avec sa poésie enflammée, avec sa révolte contre les vieilles croyances, avec son adoration du monde, de l'univers, du Tout. La mythologie primitive, c'est le divin appliqué, sans vue d'ensemble, aux divers êtres et aux divers objets de la nature; la mythologie d'un âge plus scientifique, c'est le divin appliqué à l'en-

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semble des êtres et des choses : c'est le panthéisme. La mythologie avait conduit au panthéisme vers la fin ,

de la civilisation grecque : le xvi* siècle allait aussi au [

panthéisme, et il y serait arrivé d'une façon plus [

nette, si le christianisme ne Tavait retenu.

Ainsi, pour le fond et pour la forme, le Satyre convient bien à ce xvp siècle que Hugo a voulu lui faire symboliser. Il ne le résume qu'eu partie , et il est regret- t table que la réforme, par exemple, n'ait pas aussi son poème et son symbole. Mais il le résume avec une ^ force que bien des historiens, parmi les plus grands, pourraient envier au poète. [

Et de même il a fallu du temps aux historiens pour démêler, par la plume de M. Albert Sorel surtout^ ce ;

qu'il y a eu d'atavisme et d*esprit de l'ancien régime dans ce que la Révolution française a eu de plus révolutionnaire, et par conséquent de plus nouveau en apparence ; mais le poète Tavait fait ressortir avec force dans son poème de la Guillotine^ aussi bien que dans son roman de Quatre-vingt-treize.

Empruntons le jugement, non plus d'un brillant rhéteur comme Paul de Saint- Victor, mais d'un grave et savant historien comme M. Gabriel Monod : « V. Hugo n'a point été, à proprement parler, un historien, mais, comme romancier et comme poêle, soit dramatique, *

soit épique, il a fait œuvre historique . Que cette histoire soit toujours vraie, je ne Taftirmerai pas,mais elle est assurément grande et saisissante. Hugo n'est pas un critique, il n*est même pas un savant; il avait la science en petite estime, et en cela il était eo désaccord avec l'esprit de notre temps ; mais il était un voyant, et, parla puissance de son imagination, il ren> dait la vie aux époques et aux hommes disparus, i^

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