CHAPITRE IV La métaphysique
Nous venons d'assister à ce curieux spectacle, d'un pur lettré, nullement historien, jugeant aniicritique et enfantine l'histoire que Hugo a introduite dans sa poésie, pendant qu'un historien érudit et habitué aux méthodes les plus sévères la juge grande et saisissante. Nous pourrions maintenant contempler un spectacle analogue et plus curieux encore. La plupart des critiques littéraires accusent Hugo de n'avoir à son service que des mots au lieu d'idées et jugent sa philosophie aussi pauvre que prétentieuse, alors que des philosophes profonds comme Guyau et M. Renouvier ne dédaignent pas d'étudier longuement cette philosophie, d'en discuter les erreurs et d'en admirer les beautés, — car ils en trouvent, et de nombreuses. A quoi tiennent ces contradictions? Pour l'histoire et la philosophie à la fois, à ce que les purs lettrés, ayant toujours trouvé ces sciences toutes faites dans les livres, n*en soupçonnent guère les difficultés et sont surtout choqués par les fautes, tandis que de plus expérimentés sont plutôt ravis par les trouvailles heureuses. Pour la philosophie en particulier,
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on peat ajoater que les lettrés instinctivement lui demandent surtout ce qui est le plus de mise dans les ouvrages littéraires : la clarté se conciliant avec un air de nouveauté piquante, Tabsence de contradictions, le bel ordre et, si je puis dire, la majestueuse architecture des systèmes; les.philosophes de profession, au contraire, savent tout ce qu'il y a d'arbitraire dans les systèmes les mieux suivis; ils savent qu'en face de faits obscurs et déconcertants ce sont les esprits les plus superficiels qui ont le moins de peine à paraître cohérents et clairs ; ils savent que, pour acquérir une réputation d'originalité, il faut parfois plus de savoir-faire que de vigueur réelle de génie : aussi pardonnent-ils à Hugo ce qu'il y a d'apparemment banal, ou de fumeux, ou de contradictoire dans ses théories, en faveur de l'abondance, de la richesse, de la profondeur de ses aperçus.
Oserai-je faire une dernière remarque? Oui, ou plutôt je la laisserai faire par ce philosophe, par cet écrivain éminent qui s'appelait Guyau : « Les préjugés et la réaction contre Hugo, dit-iU sont aujourd'hui une mode si tyranniquepour les littérateurs, que des esprits à portée philosophique et au courant des systèmes, comme MM. Brunetière et Scherer, ou M. Faguet, ou M. Hennequin, prévenus contre lepoète, persuadés d'avance qu'il doit divaguer dès qu'il ouvre la bouche, ne veulent plus même essayer de comprendre ce qu'il dit de profond. Toute idée de Hugo doit être un lieu commun, c'est chose arrêtée d'avance. En revanche^ quand le lieu commun vient de Lamartine, on ne lui fait plus aucun reproche, et même on s'efforce d'y voir des profondeurs. »
Enhardi par cette autorité, je relèverai une asser-
lion de M. Faguel dans sa belle étude sur Victor Hugo. f( L'idée glisse sur Hugo^ dit-il. Il la comprend. 11 ne la prend pas. Il n'en est pas curieux. Il la laisse tomber. La moindre image fait mieux son affaire. » Et d'abord, on a beaucoup abusé contre le poète de son don le plus merveilleux, celui de créer des images : Hugo s'exprime en images, donc il ne pense pas ! Mais est-ce qu'une image n'est pas le plus souvent Tenveloppe poétique d'une pensée ? Et, lorsqu'une pensée mérite l'admiration dans la prose tout unie de Leibniz ou de Kant, comment se peut-il qu'elle devienne insignifiante dans les vers imagés de Hugo ? J'aurais plutôt cru que, sous cette nouvelle forme, elle méritait deux fois l'admiration. — Ensuite, Hugo ne s'intéresse pas à toutes les idées, il n'est pas curieux de la science, il est d'une ignorance étrange dans l'histoire de la philosophie, et, lorsqu'il a voulu réfuter un philosophe dans le poème qui porte ce litre : /'Ane, il a précisément choisi celui de tous contre lequel ses objections portaient le moins : Emmanuel Kant. Tout cela est vrai. Mais une conséquence rigoureuse de ces constatations, c'est que, lorsque cet ignorant retrouve les pensées et les formules les plus profondes de philosophes qu'il ne connaît pas, il y a une suprême injustice à répéter qu'il ne pense point el que les idées glissent sur lui. Non, certaines idées n'ont pas glissé sur lui; elles ont au contraire envahi son esprit en conquérantes ; elles y ont pris, comme malgré lui, une force et un empire tyranniques ; il les a subies plutôt qu'il ne les â voulues et, pour adopter une distinction qu'il faisait lui même, il a été moins un penseur qu'un songeur. De là l'apparente banalité ou l'air suranné de quelques-unes de ces idées ; car, n'étant pas « au courant », comme l'on
dit, Hugo ne songeait pas à taire ce qu'il avait à dire du devoir comme trop connu depuis Kant, ou ce qu'il avait à dire de la lutte du bien et du mal comme trop démodé depitis les Manichéens. De là Tobscurité etTair abstrus de certaines de ses théories ; car, ces théories régnant en maîtresses sur son esprit, il ne songeait pas à les expliquer, à les arranger, à faire leur toilette pour les présenter au public. De là enfin ses contradictions; car ses idées, Tenvahissant tout entier chacune à son tour, ne faisaient nul effort pour s*accommoder ensemble et pour établir entre elles un lien solide et puissant.
Au surplus, ce n'est pas mon affaire d'étudier toute cette philosophie — ou toutes ces songeries — de Hugo : je n'oublie pas que j'ai seulement à étudier son œuvre épique. Je ne dirai — le plus brièvement et le plus clairement possible — que ce qui sera nécessaire pour entendre cette œuvre et pour rendre compte des intentions philosophico-religieuses du poète. Le mal est que je serai ainsi obligé d'insister sur les principes généraux de sa métaphysique, parfois peu cohérents, et de beaucoup négliger ses vues de détail, souvent si admirables. Après avoir pris la défense du poète, je ne pourrai le montrer moi-même que par ses plus mauvais côtés. Et je ne m'en consolerais pas sans doute si, malgré tout, de telle ou telle analyse, de telle ou telle citation ne devait spontanément ressortir la valeur philosophique de sa poésie.
La préface de 1859 se terminait par ces lignes :
« Plus tiird, nous le croyons, lorsque plusieurs auti^es parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien
qui, dans la conception de l'auteur, rattache la Légende des siècles à deux autres poèmes, presque terminés à cette heure, et qui en sont, l'un le dénoûment, l'autre le commencement : la Fin de Satan, Dieu,
« L'auteur ... ne voit aucune difficulté à faire entrevoir, dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poème d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face : l'Humanité, le Mal, l'Infini ; le progressif, le relatif, l'absolu ; en ce qu'on pourrait appeler trois chants, la Légende des siècles, la Fin de Satan, Dieu.
« ... Il est permis, même au plus faible, d'avoir une bonne intention et de la dire.
« Or, 1 intention de ce livre est bonne.
« L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre ; une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant . dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière ; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poème dans son ensemble, si Dieu, maître des existences humaines, y consent. »
Que Hugo ait eu une intention religieuse en composant son œuvre épique, c'est ce qui n'est pas discutable et c'est ce qu'a très bien senti Tathéisme de Leconte de Lisle. « Il faut reconnaître, disait-il dans son discours de réception à TAcadémic française, que la foi déiste et spiritualiste de V. Hugo, son attachement exclusif à certaines traditions lui interdisaient d'accorder une part égale aux diverses conceptions religieuses dont l'humanité a vécu et qui, toutes, ont été vraies à leur heure, puisqu'elles étaient les formes idéales de ses rêves et de ses espérances. » Et plus loin : « Telle est la foi de V. Hugo. Il a été toute sa vie
Tévocaleur du rêve surnaturel et des visions apocalyptiques. Il est enivré du mystère éternel. Il dédaigne la science qui prétend expliquer les origines de la vie ; il ne lui accorde même pas le droit de le tenter, et il se rattache en ceci, plus qu'il ne se Tavoue à lui-même, aux dogmes arbitraires des religions révélées. »
La haine est clairvoyante, et celle que Leconte de Lisle portait aux sentiments religieux Ta ici fort bien servi. Il a nettement vu que Hugo, alors même qu'il attaque tous les dogmes, alors qu'il ne craint pas de rééditer contre le christianisme les railleries vieillottes des voltairiens de la Refstauration, admet des dogmes, lui aussi, et n'a pas tout rejeté du christianisme ^ Dans le passé, le polythéisme Tindigne et il en marque avec une grande force l'immoralité foncière. Dans le présent, le matérialisme, le darwinisme, tout ce qui lui paraît contraire à Dieu et à l'existence de Tàme le met véritablement hors des gonds. « Je ne veux pas », s'écriet-il dans le poème les Grandes loisy « je ne veux pas « être brute, ayant le choix d^être àme » ; je n'éprouve pas « le besoin d'être zéro dans l'infini » ;
Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable. Je suis plus qu'un brin d*herbe et plus qu*un grain de
[sable ;
1. Qu*a dû dire Leconte de Lisle en 18S6, quand il a vu, dans la Fin de Satan, Dieu imputer au Maudit les mérites de Fange Liberté, lui appliquant ainsi le dogme catholique de la réversibilité des peines et des récompenses :
Un ange est entre nous, ce qu'elle a fait te compte ?
Et qu avait-il dû dire en 1859, en voyant que Dieu, pour pouvoir sauver le sultan Mourad, le faisait mourir, sinon en parfait état de grâce, du moins aussitôt après le seul acte de charité qu'il eût jamais fait ?
Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.
Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant ! Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême. Non ! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime ! Je les garde, je veux le firmament pour eux, Pour moi, pour tous ^ .. . !
Et, sûr de ses croyances, il ne discute pas, il injurie; il attribue à de grands savants les pires sottises, qu'il n'a dès lors pas de peine à réfuter ; tout Tenfonce dans sa foi, même le rire d'un enfant : « Ce rire, c'est le ciel prouvé, c'est Dieu visible. »
Quelle est donc la foi de Hugo? On a montré le poète oscillant saiis cesse entre le panthéisme, c'est-àdire la confusion de la nature et de Dieu, et la croyance à un Dieu personnel, distinct de la nature ; mais il y a là quelque exagération. Le Satyre^ dont la conclusion est incontestablement panthéiste, est avant tout (je Tai dit) un symbole du génie de la renaissance, non une manifestation des sentiments propres de Hugo ; la pièce des Feuilles d'automne qui a pour titre Pan n'est qu'un conseil adressé au poète de s'intéresser à tout dans la nature, et il y est dit expressément que la nature est une création de Dieu. D'autres passages sont plus vraiment empreints de panthéisme, par exemple ce mot du poème Tout le passé et tout l'avenir : « le ciel rempli d'étoiles, ce dedans du crâne de Dieu », ou ces vers du poème A Vhomme sur la nature :
Toute sa foule étant elle-même, elle est seule ; Monde, elle est la nature ; âme, on l'appelle Dieu. Tout être, quel qull soit, du gouffre est le milieu.
1. Il est arrivé cependant à Hugo, surtout vers la fin de sa vie, de ne pas admettre l'immortalité pour tous :• ceux qui s'attendent au néant ont peut- être raison. C'est la théorie, aujourd'hui bien connue, de Timmortalité conditionnelle.
Mais il est diflicile à un poète en communion avec la nature, s*il n'est pas retenu par un credo très explicite, de ne pas verser çà et là dans un panthéisme poétique où l'entraîne Télan de son imagination. Lamartine sesl laissé mener dans cette voie plus loin peut-être que V. Hugo, lui qui, dans le livre primitif de la Chute d'un Angey avait écrit ces vers corrigés tant bien que mal par la suite et qu^il faisait prononcer par Dieu même :
Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux. Comme Tombre du corps je me sépare d'eux ; Mais, si le corps s'en va, l'image s'évapore : Qui pourrait séparer le rayon de Paurore ?
Si Hugo avait plus ou moins bien amalgamé dans son esprit le panthéisme et la croyance à un Dieu personnel, il n'eût point été le seul, — et, par exemple, c'est à cette croyance hybride qu'avait fini par aboutir Lamennais ; mais le panthéisme, qui a séduit tant de grands esprits dans notre siècle, s'il a pu par instants séduire aussi notre poète, a laissé intacte sa croyance à un Dieu personnel ; les rares vers panthéistes de Hugo sont en contradiction avec ce qui les entoure, et il n'y a le plus souvent là que des imprudences d'expression.
La pièce intitulée Abîme^ eiquiierminelh Légende des siècles par un magnifique acte de foi, contient une imprudence de ce genre, et qui pourrait conduire à une autre sorte d'erreur. L'homme y fait orgueilleusement son éloge, u Tu n'es que ma vermine », lui dit la Terre, qui à son tour célèbre sa propre gloire. Mais Saturne la fait taire, et le Soleil impose silence à Saturne, et peu à peu tout l'infiniment grand dont s'effrayait Pascal se
déploie à nos yeux, à mesure que parlent Sirius, Aldébaran, Arcturus, la Comète, Septentrion (c'est-à-dire la grande Ourse), le Zodiaque, la Voie lactée, les Nébuleuses et rinfîni. a L'être multiple vit dans mon unité sombre », dit Tlnfîni; et Dieu alors, prenant la parole, rabaisse toutes ces ambitions d'un mot : « Je n'aurais qu'à soufQer, et tout serait de Tombre ». Si Ton prenait à la lettre les indications de Hugo, l'Infini serait ainsi distinct de Dieu. Mais il est trop clair que le poète, après s'être permis de faire parler ces ensembles simplement conçus par l'esprit : Septentrion, le Zodiaque, la Voie lactée, comme s'ils étaient des êtres réels, a tout simplement employé le mot infini dans le sens d'univers ou de création^ et ce passage ne doit pas prévaloir contre la définition donnée dans l Élégie des fléaux : « L'Infini conscient que nous appelons Dieu. »
Ouvrons le grand poème que Victor Hugo a intitulé Dieu et qui, écrit en 1855, avant même la Légende dont il était l'introduction, n'a été publié qu'en 1891, trentesix ans plus tard.
La conception, dans l'ensemble, en est remarquable. Le poète, voulant connaître Dieu, consulte l'esprit humain, qui lui répond d'abord par mille idées contradictoires. Puis, il examine une à une les théories philosophiques, les religions, les théodicées. Enfin il comprend que, si Ton arrive à dégager peu à peu l'idée de Dieu d'un alliage par trop impur. Dieu lui-même reste inaccessible et qu'il nous sera connu seulement après
notre mort. De là trois parties : Ascension dans les ténèbres^ — Dieu^ — le Jour.
La mise en œuvre de cette conception est étrange, mais bien digne d'un poète et d'un voyant. La première partie : Ascension dans les ténèbres, commence, comme toutes les autres, par ce vers qui, légèrement modifié, revient con^me un refrain pour exprimer l'obsession du mystère :
Et je voyais au loin sur ma tête un point noir.
Le poète, que Tabîme à toujours attiré, se dirigeait vers ce point mystérieux, lorsque apparaît une figure étrange,
Un être tout semé de bouches, d'ailes, d'yeux, Vivant, prescpie lugubre et presque radieux ; Vaste, il volait ; plusieui's des ailes étaient chauves. En s'agitant, les cils de ses prunelles fauves Jetaient plus de rumeur qu'une troupe d'oiseaux, Et ses plumes faisaient un bruit de grandes eaux. Cauchemar de la chair ou vision d'aputre, Selon qu'il se montrait d'une face ou de l'autre. Il semblait une béte ou semblait un esprit.
Il paraissait, dans l'air où mon vol le surprit. Faire de la lumière et faire des ténèbres.
C'était l'esprit humain, brillant et sombre, parfum et poison, bien et mal, amas de contradictions. Le poète lui demande de lui faire connaître Dieu. Un éclat de rire retentit (et nous apprendrons à la fin que ce rire ironique est celui de la mort, la seule dépositaire du grand secret) ; en même temps l'esprit humain, impuissant, s'est évanoui. Pourtant le^poète insiste, et comme, après tout, la première stupeur passée, l'esprit humain a toujours eu l'audace d'aborder les problèmes et d'en
donner des solutions, Tôtre étrange reparaît. Il reparaît « grandi jusqu'à Teffarement » ; il est couvert de têtes, et de ces têtes sortent des voix. La fin de la première partie sera consacrée à nous les faire entendre.
Toutes ces voix sont décourageantes. Les penseurs se sont tous contredits, s'écrie Tune ; est-ce-toi qui les mettras d'accord? — Beaucoup, dit Tautre, ont escaladé le mystère; ils se sont enfoncés dans la nuit; leur as-tu demandé quel était le résultat de leur entreprise ?
Leur as-tu dit ; Eh bien ? — Et qu*ont-ils répondu, Ces noirs navigateurs sans navire et sans voiles ? Et qu'ont-ils rapporté, ces oiseleurs d'étoiles ? Ils n'ont rien rapporté que des fronts sans couleur, Où rien n'avait grandi, si ce n'est la pâleur.
— Quel Dieu cherches-tu ? reprend une autre voix. Et elle fait une revue satirique des images que Thomme a données de la divinité : le dieu horrible des autodafés, et le dieu paternel et quelque peu ridicule des bonnes gens ; le dieu sinistre de la guerre, et le dieu commode des bigots. — Figure-toi, dit une autre, la monstrueuse muraille qu'étaient les Pyrénées aux premiers jours du globe ; la pluie tombe sur un point, recommence, recommence encore, s'obstine et creuse; des siècles se passent, et voilà Timmense cirque de Gavarnie. Avonsnous besoin d'un Vichnou ou d'un Allah pour expliquer cette merveille ? L'auteur, c'est l'atome, c'est une goutte d'eau. — Et une dernière voix s'écrie : Non, la recherche de Dieu n'a jamais abouti qu'à Tavortement.
Veux- tu savoir, En combinant l'Egypte et Delphe et Tldumée, Ce que tu construiras sur Dieu ? De la fumée.
LA MÉTAPHYSIQUE iM
Le poète s'est tu longtemps. À la fin, il ne peut retenir ses protestations. A la voix qui lui montre magnifîquement que le cirque de Gavarnîe est l'œuvre d'une goutte d'eau, il réplique avec force : « Mais cette goutte d'eau, qui Ta faite ?» A. celle qui proclame que tous les efforts pour trouver Dieu ont été et resteront vains, il réplique que cela ne se peut pas : et, en effet, il existe des théories philosophiques, des religions, des théodicées^ qui donnent de la divinité une idée de plus en plus haute*» Le poète va les envisager : ce sera la deuxième partie.
Sans cesse le poète voit au-dessus de sa tète uq point noir. Mais le point noir (le problème du divin) prend des formes différentes, qui symbolisent des conceptions différentes de la divinité. Chacun des êtres qui nous apparaît ainsi expose la conception qu'il représente, puis s'évanouit pour faire place à un être supérieur et à une conception plus pure. Nous voyons ainsi successivement : la chauve-souris, l'athéisme ; le At6ou, le scepticisme ; /e cor6eau, le manichéisme; /e vautour^ le paganisme ; laigle^ le mosaïsme ; le griffon^ le christianisme ; Vange^ le rationalisme. Il y aurait de bien beaux vers à citer sur le dieu juif, le dieu terrible, le dieu vengeur ; — sur le dieu chrétien, qui n'est pas le dieu vengeur, qui n*est pas le dieu jaloux^ qui est clémence :
Rédemption ! mystère ! ô grand Christ étoile !
Soif du crucifié d'amertume assouvie !
Linceul dont tous les plis font tomber de la vie 1...
Après le créateur, le Sauveur s*est montré.
Le Sauveur a veillé pour tous les yeux, pleuré
Pour tous les pleurs, saigné pour toutes les blessuresw
Les routes des vivants, hélas ! ne sont pas sûres,
Mais Christ, sur le poteau du fatal carrefour,
Montre d'un bras la nuit et de Tautre le jour I
— Si ce langage est haut, l'ange du rationalisme peut, d'après Hugo, nous en faire entendre un plus haut encore :
Dieu, c'est le vrai. Ni vengeur, ni clément ;.
Il est juste. Venger Tafifront, c'est le connaître, Et c'est le mériter. Être clément, c'est être Injuste pour tous ceux qu'on ne pardonne pas.
Il n'y a pas d'enfer éternel, et personne n'est puni pour autrui. L'homme a raison de détruire ces erreurs et, par la science, par le progrès, d'ébaucher la statue de la vérité. Mais il ne faut pas non plus que Thomme se fasse le centre et le but de la création. Il dit : « Ma souflFrance s'explique, parce que j'aurai ensuite la vie immortelle » ; mais la bête souffre aussi, pourquoi rhomme ne lui accorde-t-il pas une immortelle vie ?
.... Quoi rhomme, roi ! quoi, l'être populace I Adam seul serait graine et sa seule âme fleur I Sabaoth vannerait dans un van de douleur Le monde, et l'homme seul passerait par le crible I
Li homme sait-il sMl diffère beaucoup de la béte, et at-il bien raison de se targuer si fort de sa science ? La science a fait de merveilleuses découvertes, d^accord ! Mais en savons-nous mieux le mot de Ténigme ? Nos besoins moraux en sont-ils plus satisfaits? Et que penser des mœurs de l'homme, des supplices qu'il inflige, des guerres impies où il se complaît ? Ah 1 si Thomme, au lieu de se regarder comme un être à part, avait voulu s'unir intimement à la nature, quelle paixl quelle harmonie ! En somme, rien n'est méprisable dans l'univers, et rien n'a été sacrifié. Tout progresse, tout monte vers le bonheur suprême par l'expiation.
Ainsi, pour Tange, Dieu est justice. Mais Tange était un symbole encore insuffisamment pur. Le point noir se transforme encore une fois et devient une
^ lumière avec deux ailes blanches. Et cette lumière, par-
lant au poète, à ce <r curieux du gouffre, Empédocle de
I Dieu », lui dit que vengeance, pardon et justice sont
I des mots humains, et qu'on ne peut expliquer Dieu.
Quand la bouche d'en bas touche à ce nom suprême, [ L*essai de la louange est presque le blasphème...
I II échappe aux mots noirs de Tombre...
j Ce qu'on peut dire, avec ces mots noirs qui trahis-
sent les hautes vérités, c'est que Dieu est amour et qu à Taimer, à croire en lui consiste toute la grandeur de la créature :
> Suppose que sur terre un seul être en Dieu croie,
Cet être, si jamais le soleil s'éclipsait, Remplacerait l'aurore *...
Rien n^existe que par Dieu, la matière n'est pas,
rame seule existe, et Tàme monte toujours, à travers
[ mille épreuves, vers Téternel foyer, vers Dieu : « Dieu
I n a qu'un front : Lumière ! et n'a qu'un nom : Amour! »
Et je vis au-dessus de ma tête un point noir.
La seconde partie finît comme elle a commencé : le problème du divin est moins obscur ; quelques données nous en sont connues ; il n'est pas résolu cependant.
i. Dans la Fin de Satan^ le Maudit lui-même commente les paroles de la Lumière:
Je le sais, Dieu n*est pas une &me, c*cst un cœur... Splendide, il aime, et c'est par reflux qu'on l'adore.
De là la troisième partie : le Jour^ qu'il faut citer ici presque tout entière :
Et ce point prit bientôt la forme d'un suaire.
Les plis vagues jetaient une odeur d'ossuaire ; Et sous le drap hideux et livide on sentait Un de ces êtres noirs sur qui la nuit se tait.
G était de ce linceul qu'était sorti le rire Qui m'avait par trois fois troublé jusqu'au délire. Sans que l'Être le dît, je le compris. Mon sang Se glaça ; je frémis.
L'Être parla :
— Passant, Écoute. — Tu tfas vu jusqu'ici que des songes, Que de vagues lueurs flottant sur des mensonges, Que des aspects confus qui passent dans les vents Ou tremblent dans la nuit pour vous autres vivants. Mais maintenant veux-tu, d'une volonté forte, Entrer dans Finfini, quelle qu'en soit la porte ?
Ce que l'homme endormi peut savoir, tu le sais. Mais, esprit, trouves-tu cpie ce n'est pas assez ? Ton regard, d'ombre en ombre et d'étage en étage, A vu plus d'horizon... — en veux-tu davantage ? Veux-tu, perçant le morne et ténébreux réseau, T'envoler dans le vrai comme un sinistre oiseau ?... Veux -tu planer plus haut que la sombre nature ? Veux-tu dans la lumière inconcevable et pure Ouvrir tes yeux, par Tombre affreuse appesantis ? Le veux-tu ? réponds.
Oui ! criai-je.
Et je sentis Que la création tremblait comme une toile.
Alors, levant un bras et, d'un pan de son voile, Couvrant tous les objets terrestres disparus, Il me toucha le front du doigt.
Et je mourus.
Les défauts ne manquent pas dans cette œuvre, à laquelle, d'ailleurs, le poète n'a pas mis la dernière
main. La diffusion y est extrême et bien des pages pourraient être resserrées. Les doctrines et les religions n'y sont pas représentées d'une façon parfaitement exacte : l'athéisme parle comme le ferait un scepticisme inquiet, le scepticisme a un langage qui ne serait avoué ni par Pyrrhon ni par Montaigne ; le judaïsme est ua moment confondu avec le bouddhisme. En certains endroits, on trouve ce cliquetis bizarre de noms propres jetés au hasard dont Hugo est coutumier : écrivains et philosophes verraient sans doute avec étonnement les théories que le poète leur attribue, k côté de ces erreurs et des bizarreries de style, des vers spirituels, par exemple sur le Dieu de Voltaire, ce
Dieu qu'il faudrait inventer...., Par les sages bâti sur la sagesse humaine, Utile à ton valet, bon pour ton cuisinier.
Modérateur des sauts de lanse du panier ;
— des vers d'une ironie énergique et sombre contre le dogme de l'éternité des peines; — un éloquent plaidoyer pour ranimai ; — un passage profond, à rapprocher des vers du Satyre sur le fond immoral du paganisme ; — d'admirables élans vers Dieu. Et surtout la conception générale est vraiment poétique et pittoresque, digne d'un Dante Alighieri.
Les idées principales du poème Dieu se retrouvent en. divers endroits de l'œuvre proprement épique de Hugo, notamment dans les pièces qui portent pour titre A Chomme et le Temple, Mais je ne puis m'attarder à le montrer, et, après avoir analysé l'introduction de la Légende des siècles^ je dois maintenant dire un mot de son dénouement, c'est-à-dire du poème la Fin de Satan.
i06 VICTOR HUGO
Un mot, ai-je dit. C'est qu'en effet il ne peut être question en ce moment que de la partie surnaturelle du poème, celle qui se passe hors de la terre : et cette partie a une valeur symbolique qu'il n'est pas encore temps d'étudier. Quelle en est la valeur littérale ? c'est-à-dire jusqu'à quel point Hugo croit-il à une puissance malfaisante qui s'oppose à la puissance du bien, à Dieu, et qui parfois le tient en échec? La question est difficile, peut-être insoluble. Le poète s'est souvent contredit sur ce point, et il se peut que la contradiction soit purement poétique et apparente, il est plus probable pourtant qu'il y a eu contradiction réelle et que l'esprit de Hugo a été alternativement hanté par des idées opposées, ainsi que nous TexpUquions au début de ce chapitre.
Quelles sont ces idées ?
Le mal existe dans le monde, sous deux formes également troublantes : le mal physique et le mal moral. L'humanité, de tout temps, en a été préoccupée, et elle a trouvé pour l'expliquer cinq conceptions différentes. Ou bien le monde a été créé par deux principes opposés, OrmuzdetAhriman, le dieu du bien et le dieu du mal (c'est la conception dualiste ou manichéenne) . — Ou bien le créateur est unique et souverainement bon; mais une de ses créatures s'est révoltée contre lui, et, non contente de devenir ainsi mauvaise, s'est mise à lutter contre Dieu en répandant le mal dans le monde (c'est la conception chrétienne). — Ou bien Dieu n'a
contre lui aucune personnification du mal, et c'est lui, foncièrement bon pourtant, qui veut le mal, soit afin de nous éprouver, soit parce qu'il fait des choses inconnues cù le mal entre comme élément^ soit pour toute autre raison mystérieuse (c'est encore une conception religieuse, et qui, pour n'être propre à aucune religion particulière, n'en est peut-être que plus répandue). — Ou bien, la création ne pouvant être parfaite sous peine de se confondre avec la perfection même, c'està-dire avec son créateur, le mal a naturellement existé dans le monde : la Providence divine intervient quand bon lui semble pour l'enrayer et le modérer (c'est la conception simplement spiritualiste). — Ou bien enfin l'univers est ce qu'il est ; soit qu'il ait été formé par un concours aveugle d'éléments , soit qu'un dessein divin ait présidé à la formation des éléments pour les laisser ensuite évoluer et se transformer eux-mêmes, aucune Providence n'intervient plus dans le jeu des rouages qui le constituent : Thomme est seul à lutter contre le mal son ennemi (c'est la conception que nous appellerons scientifique, et pour laquelle nous ne saurions trouver de terme plus précis, parce qu'elle est commune à plusieurs écoles).
Ces cinq conceptions ont laissé des traces dans l'œuvre de Hugo, mais on ne peut vraiment pas dire qu'il les ait acceptées toutes.
Lorsqu'on lit dans l'admirable pièce à Villequier, des Contemplations^ ces vers touchants que la résignation dicte à un père en deuil :
Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit. Vous ne pouvez avoir de subites clémences Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit,
on peut croire que Hugo n'admet pas Finlervention de Dieu dans la vie de Thumanité, mais Tensemble de la pièce montre le contraire ; et de même et surtout r Élégie des fléaux de la Légende y où le poète dit nettement que la Providence ne veut jamais le mal, mais que les fléaux déchaînés par les forces de la nature ou par les fautes de Thomme peuvent être arrêtés par elle :
L'Infini conscient que nous appelons Dieu Soutient tout ce qui penche, entend tout ce qui pleure- Dieu ne permettra pas à la nuit de rester, Dieu ne laissera pas continuer le crime.
Le manichéisme de Hugo est un des lieux communs de la critique littéraire. « Sa métaphysique est rudimentaire, dit M. J. Lemaître. C'est une sorte de manichéisme panthéistique avec la croyance au triomphe final du bien. » Et il est certain que Hugo, très tourmenté parTexistencedumal, aété tenté par Thypothèse dualiste. On le voit dans certaines pièces des Contemplations ; on le voit dans les Travailleurs de la mer : « C'est cette perfection du mal, dit-il à propos de la pieuvre, qui a fait pencher parfois de grands esprits vers la croyance au Dieu double, vers le redoutable bi-frons des Manichéens. » On le voit enfin dans un passage du poème le Glaive où Melchisédech parait présenter le principe du mal comme aussi ancien que Dieu même:
Le monstre Nuit planait sur la bête Chaos.
C'était ainsi quand Dieu se levant dit à l'ombre : Je suis. Ce mot créa les étoiles sans nombre. Et Satan dit à Dieu : Tu ne seras pas seul.
Mais les termes employés dans les Travailleurs de la mer montrent que la tentation dualiste a été re-
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poussée, elles vers du Glaive^ s'ils out bien le sens que Dous leur avons attribué, sont en désaccord avec tout le reste de la Fin de Satan, Enfin, nous avons vu tout à rheure, en analysant le poème Dieu^ que le manichéisme était considéré par Hugo comme inférieur au polythéisme lui-même.
Restent trois conceptions, où il semble bien que Hugo ait donné simultanément ou à tour de rôle : le mal lacune nécessaire de ]a création ; le mal voulu par Dieu ; le mal incarné dans Satan. On trouve les deux premières en cent endroits ; la dernière est dans Toute la /yre, où Hugo parle avec effroi du passage des êtres sombres; elle est dans C Homme qui rit^ où Ursus, porteparole ordinaire de Hugo, déclare : « Je ne suis pas impie au diable. La foi au diable est Tenvers de la foi en Dieu. L'un prouve Tautre. Qui ne croit pas un peu au diable ne croit pas beaucoup en Dieu. Qui croit au soleil doit croire à Tombre. Le diable est la nuit de Dieu» ; elle est dans le poème-préface de la Légende : la vision d'où est sorti ce livre :
Et dans Tobscur taiUis des êtres et des choses Je regardais rôder, noir, riant, rœil en feu, Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu.
Jusqu'à quel point faut-il voir en tout ceci des images poétiques? jusqu'à quel point le Satan de la Fin de Satan est-il un simple symbole ? Qui le dira ?
En tout cas un jour viendra où (être symbolique ? être réel?) Satan sera pardonné et où se réalisera la prédiction de la Bouche d'ombre :
Le mal expirera ; les larmes Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes... Les douleurs finiront dans toute Tombre : un ange Criera : « Commencement 1 »
ilO VICTOR HUGO
Ainsi, existence d'un Dieu que nous ne pouvons bien connaître, mais qui est puissance et amour; Providence divine se manifestant à la fois par le jeu de lois générales et par des interventions particulières dans la vie du inonde; disparition future du mal, tels sont (pour laisser actuellement de côté la question de la liberté dans Thomme et dans la nature) les articles les plus assurés de la métaphysique de Hugo. Puisque cette métaphysique fournissait à la Légende des siècles son commencement et son dénouement, il était juste, il était nécessaire qu'elle eût une influence considérable sur la conception générale que le poète épique s'était faite de l'histoire.
A-t-elle exercé cette influence ? sans doute ; et cependant la conception générale de l'histoire dans la Légende reste quelque peu obscure. Ce qui tient d'abord à ce que, ici comme ailleurs, les idées qui pénètrent profondément dansTespritdu poète ne cherchent pas à s y associer assez fortement; ensuite à ce que Hugo, s'il savait sûrement que le mal finirait, savait moins s'il disparaîtrait d'une façon brusque ou s'il , diminuerait peu à peu, et à ce qu'il a été ainsi ballotté entre la foi en un triomphe subit, miraculeux du bien et la croyance au progrès continu, tel qu'il a été rêvé par une partie du xviii« et du xix* siècle .
L'homme a été créé par Dieu. Dans quel état ? Pur, ]
comme le veut k Bible? Misérable et méchant, comme i
les savants sont plutôt tentés de l'admettre? Si Hugo |
LA MÉTAPHYSIQUE iii
accepte la théorie du progrès, il doit montrer l'homme faible et impur à son point de départ ; s'il croit à Satan, il peut imputer k ce génie du mal une chute profonde de rhomme et montrer Thomme heureux avant son premier crime. Les théorjes métaphysiques de Hugo lui permettaient de choisir Tune ou Tautre de ces données. Mais, à coup sûr, il devait choisir, et c'est ce qu'il n'a pas fait. Je n'alléguerai pas qu'il nous a montré rhomme innocent et heureux à l'origine dans ses études bibliques, (TÈve à Jésus : force lui était en cet endroit de montrer comment l'esprit hébreu concevait les origines de Thumanité. Mais lui-même, quand il a parlé en son nom, a écrit dans le Lion d'Androclès:
Au lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme,
Au lieu d'Eve et d'Adam, si beaux, si purs tous deux,
Une hydre se traînait dans l'univers hideux.
Concluons-nous que, pour Hugo, l'homme a commencé en effetpar être beau et pur? Voici le poème sur la Ville disparue, qui nous montre,« milleans avant Adam », un état d'hommes et de géants plongé dans une corruption si profonde, que l'océan a dû intervenir pour le submerger. Etsi l'on pensait que la contradiction est plus apparente que réelle, Hugo, qui tout à l'heure devait suivre la tradition biblique, étant obligé ici de suivre une tradition différente, celle des anciens sur l'Atlantide, j'appellerais l'attention sur ce qu'offre de contradictoire une seule et même pièce, bien connue : le Sacre de la femme. Au premier paragraphe de cette œuvre, les animaux dont Adam est entouré sont ceux que nous connaissons, aussi arrêtés dans leur forme et aussi parfaits ; au second, la terre est couverte de ces ébauches étranges, destinées à être changées par le
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temps, dont Lucrèce nous a dépeint la formation dans son cinquième livre. Du reste, c*est bien dans ce milieu que devait être d'abord Thomme pour justiQer ce mol de la préface : « Thomme montant des ténèbres ix ridéal ».
Il y a plus de cohérence dans ce que dit Hugo de la lutte du bien et du mal au cours deThistoire. Cette lutte estconstante, et Hugo, qui, en véritable épique, simplifie et agrandit tout, nous la présente sans cesse sous la forme d'un duel entre le tyran et le justicier. Le tyran est sinistre et exécrable; le justicier, ayant une mission mystérieuse, est sinistre aussi, quoique bienfaisant. Il est muet, lugubre, ténébreux; il a l'attitude du rêve; il est le spectre de Thonneur, et, vengé par lui, le peuple est cependant inquiet en sa présence. Nous le retrouverons quand nous étudierons l'emploi du merveilleux dans l'épopée de Hugo. Ce qui maintenant nous frappe, c'est combien, pour Hugo, l'histoire de Thomme est sombre, et combien le mal y domine :
S'il regarde la vie, elle est aussi le gouffre, Toute l'histoire pleure et saigne et crie et souffre ;
Tous les purs flambeaux sont éteints ; Morus après Gaton dans le cirque se couche ; Le genre humain assiste au pugilat farouche
Des grands cœurs et des noirs destins.
« Les tableaux riants sont rares dans ce livre, disait la préface; cela tient à ce qu'ils ne sont pas fréquents dans l'histoire. » Ils ne sont pas fréquents, soit ; mais pourtant Hugo nous a dit dans une des premières pièces de la Légende que la puissance en Dieu était égale à la bonté ; et la Providence pourrait bien se manifester autrement que par l'envoi de justiciers, auxquels il est possible sans doute de supprimer les
méchants, mais non pas de supprimer tout le mal qu'ils ont commis. Et de fait> Hugo a-t-il bien cherché tous les spectacles réconfortants que pourrait nous offrir Thistoire? Il semble qu'il les ait cherchés, en effet, mais pour les exclure. Et, à ce sujet, Emile Mon > tégut fait entendre une protestation éloquente : « Il y a eu d'autres personnages que des Sigismond dans FAllemagne du moyen âge, il y a eu un Henri l'Oiseleur, un Frédéric Barberousse, un Rodolphe de Habsbourg. 11 y a eu autre chose dans l'Italie du moyen âge que cette cohue d'intrigants sanguinaires que le poète nous montre entourant le fourbe Ratbert; il y a eu un Dante, unCan délia Scala, un Castruccio Gastracane, un Sforza. Non, la légende de l'humanité, ce n'est pas Anytus, c'est Socrale ; ce n'est pas Denys de Syracuse, c'est Pélopidas et Dion ; ce n'est pas Héliogabale, c'est Marc*Aurèle; ce n'est pas Richard III, c'est saintLouis ; ce n'est pas Théodora et Marozie, c'est Jeanne d'Arc. Voilà les personnages qui composent la vraie légende des siècles, qui forment la chaîne de la tradition humaine. »
Pourquoi Hugo a-t-il négligé de prendre tant de belles pages de l'histoire pour en faire de belles pages de son livre? Parce que sa palette était surtout riche en couleurs sombres et que la composition de la Légende a été (je l'ai montré) trop livrée aux hasards de l'inspiration? Oui, voilà une raison, et peut-être la principale; mais il y en a une autre : c'est que, plus le mal aura paru triomphant dans le passé, plus le triomphe définitif du bien paraîtra éclatant dans Tavenir ; il est bon que le passé nous indigne pour que Tavenir, tel que nous le fait entrevoir le poète, nous arrache un hymne de joie et de reconnaissance ; l'humanité doit gémir sans
relâche jusqu'à « la fin de Salan ». — Seulement, jusqu'à quel point ceci était-il d'accord avec l'idée du progrès continu, que Hugo ne laissait pas d'admettre?
La théorie du progrès est partout dans Hugo, et M. Renouvier, qui admire beaucoup le poète, parle crûment des « incommensurables bêtises » qu'elle lui a dictées. Je n'aurai garde de parler comme M. Renouvier, mais je rappellerjai, outre l'admirable épilogue des Châtiments : Lux, et certaines pièces des Contemplations ou des recueils antérieurs, les beaux vers du Satyre, de l'Amour^ de VOcéan, de Plein ciel, dans la Légende ; — les visions grandioses d'Enjolras, dans les Misérables, notamment celle que résume ce titre piquant : Quel horizon onvoit du haut de la barricade ; — et encore, si l'on veut, l'utopie de Gauvain prêt à monter sur l'échafaud, dans Quatre-vingt-treize, Pour l'imagination épique de Hugo, lé progrès c'est « l'immense marchçur jamais découragé » et « les brutalités du progrès s'appellent Révolutions ». Au reste, même dans cette doctrine du progrès, antireligieuse par ses origines et par l'emploi qu'on en fait le plus souvent, l'auteur de Dieu et de la Fin de Satan verse quelque chose de sa foi religieuse. A ses yeux,
Du pur idéal ces comètes errantes, Ces guerrières du bien, ces vastes conquérantes, - Les révolutions, archanges de clarté,
ont^ aussi bien qu^un Roland ou un Éviradnus , reçu de Dieu une sorte de mission sinistre et bienfaisante. « Une tempête sait toujours ce qu'elle fait», dit Gauvain, et Victor Hugo, en son propre nom : € La Convention a
LA MÉTAPHYSlOUE 115
toujours ployé au vent; mais ce veut sortait de la bouche du peuple et était le souffle de Dieu. »
Ceci serait trop aisé à discuter et je passe. Mais, quelle que soit la collaboration des révolutions à Tœuvre du progrès, ce qu'il est nécessaire de remarquer, c'est que Tauteur de la Légende Ki^Tomis de nous montrer « l'épanouissement du genre humain de siècle en siècle >, et que la Légende ne nous le montre point. Même la Révolution française, dont Hugo nous a dit tant de fois qu'elle ouvrait une ère morale nouvelle; même la Révolution française, qui, d'après /a Fin de Satan^ a eu pour cause le sommeil et l'apaisement du Mal, pour effet le pardon du Mal et le relourde Satan à sa forme de Lucifer céleste ; — même la Révolution française a laissé le monde en proie aux antiques misères. La première série de la Légende^ en 1859, peignait, il est vrai, le temps présent de couleurs favorables. Mais que prouvaientpourla supériorité de notre siècledes récits comme AprèslabatailleJesPauvresgens^ leCrapaud, qui auraient pu se rapporter à toute autre époque ? Et depuis la publication des volumes de 1877 et de 1883,le xix« siècle, avec ses guerres internationales et ses guerres civiles, avec ses trahisons et ses coups d'État, avec ses questions sociales irritantes, parait aussi sombre que les précédents. Ne parlons pas ici du progrès scientifique et industriel, évident celui-là, fatal, nécessaire, parce que chaque jour les découvertes nouvelles s'ajoutent aux découvertes anciennes ; parlons du progrès moral, le plus important et le plus désirable : celui-là, Hugo a beau nous dire, afin de rester d'accord avec la doctrine du progrès continu, qu*il est c l immense marcheur jamais découragé », il le conçoit, au fond, comme devant être produit brusquement par une
. Ii6 VIGÏOK HUGO
sorte de miracle, et il en remet Téclosion au xx« siècle.
Sous le titre général de XX* siècle^ la Légende contient, en effet, deux pièces qui s'opposent, deux symboles, Pleine mer et Plein ciel. En pleine mer est un immense, un effroyable vaisseau désemparé et en ruines, Léviathan, Tancien monde, qui autrefois — à la fin duxix« siècle — portait dans ses flancs la superstition, la guerre, le vice, le mal : le vent de l'infini a soufflé sur lui, il a sombré. Dans les airs, en plein ciel, vogue un autre navire, un aérostat gigantesque et sublime; une musique sort de ses cordages ; il va vers le droit, la raison, la fraternité, la vertu, le bien: c'est le monde nouveau , c'est Thomme délivré. — Délivré par qui ? sans doute Satan est pardonné ! le mal est expiré I Dieu rapproche l'homme de lui!
Oui, évidemment c'est là le fond de la pensée de Hugo. Mais, il ne le dit pas en termes formels et n'applique qu'avec hésitation sa théorie métaphysique. Si l'on s'en tient à ses déclarations, c'est le progrès seul qui a délivré l'homme ; et, cédant même à un préjugé fâcheux, le poète lie le progrès moral au progrès scientifique et industriel. Qu'on le remarque bien : l'aérostat de Plein ciel n'est pas uniquement un symbole, il est la peinture anticipée d'une réalité plus ou moins prochaine aux yeux de Hugo : la direction libre des ballons, l'air dompté, la pesanteur détruite. Tandis que la Bouteille à la mer de Vigny était un pur symbole et que, le symbole une fois saisi, la bouteille ne nous importait plus, l'aérostat de Hugo vaut par lui-même : en même temps qu'il représente l'humanité nouvelle, il est l'aérostat dirigeable de l'avenir; en même temps qu'il va vers le droit et la vertu, il va vers les astres. Dès
lors, c'est à la lettre qu'il faut entendre les vers suivants :
Oui, l'aube s'est levée.
Oh ! ce fut * tout à coup Comme une éruption de folie et de joie, Quand, après six mille ans dans la fatale voie, Défaite brusquement par Tinvisible main, ^ La pesanteur, liée au pied du genre humain, Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes! Tout s'envola dans Phomme, et les fureurs, les haines, Les chimères, la force évanouie enfin.
L'ignorance et Terreur, la misère et la faim. Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres. Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres, Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort. Comme le vêtement du bagne dont on sort.
Et c'est ainsi que l'ère annoncée est venue.
Consultons les vers, plus explicites encore, du Satyre. Le Satyre vient de montrer Thomme domestiquant la foudre et se faisant conduire par la locomotive ; il continue et prédit les bateaux à vapeur, les ballons dirigeables, 1 homme délivré de la pesanteur et se mettant, lui aussi, à se mouvoir harmonieusement dans les chœurs des astres :
Qui sait si quelque jour, grandissant d'âge en Age, Il ne jettera pas son dragon A la nage, Et ne franchira pas les mers, la flamme au front? Qui sait si, quelque jour, brisant l'antique affront, 11 ne lui dira pas : Envole-toi, matière I S'il ne franchira pas la tonnante frontière ; S'il n'arrachera pas de son corps brusquement La pesanteur, peau vile, immonde vêtement Que la fange liideuse à la pensée inflige?
De sorte qu'on verra tout à coup, 6 prodige ! Ce ver de terre ouvrit ses ailes dans les cieux. Oh I^ lève- toi, sois grand, homme! va, factieux