Ce fut y parce que nous sommes au xx« siècle
118 VICTOR UUGO
Homme, un orbite d'astre est un anneau de chaîne.
Mais cette chaine-là, cest la chaîne sereine,
C'est la chaîne d'azur, c'est la chaîne du ciel ;
Celle-là, tu t'y dois rattacher, ô mortel.
Afin — car un esprit se meut comme une sphère —
De faire aussi ton cercle autour de la lumière !
Entre dans le grand chœur ! va, franchis ce degré.
Quitte le joug infâme et prends le joug sacré !
Deviens l'Humanité, triple, homme, enfant et femme!
Transfigure- toi I va ! sois de plus en plus Vkme I
Esclave, grain d'un roi, démon, larve d*un Dieu,
Prends le rayon, saisis l'aube, usurpe le feu ;
Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône.
Et dans la sombre nuit jette les pieds du faune!
Ces vers ^t ceux de Plein ciel sont parmi les plus beaux dont une poésie puisse se glorifier. Mais il faut avoir le courage de le dire ^ : ils contiennent une faute contre la logique, d'où résulte une faute plus grave contre la morale. Hugo veut que le progrès scientifique soit nécessairement lié au progrès moral, et il n'est même pas certain qu'il ait un lien solide avec radoucissement de la condition humaine. « Tout progrès dans nos connaissances, a dit Téminent historien M. Albert Sorel, développe plus de désirs et engendre plus de besoins qu'il n'en satisfait. Tout progrès dans la réflexion éclaire plus rhomme sur la misère de sa condition quMl ne l'aide à s'y résigner, b On a soutenu que le suicide étaiten rapport direct avec la civilisation, et le suicide
1. Après M. Renouvier, d'ailleurs, Voy. Victor HugOy le phU osophe, p. 155. — M. Renouvier se demande même si ces vers ne contiennent pas aussi une lourde faute contre la science, et si Hugo ne veut pas détruire — à la lettre, non d'une façon symbolique — la loi de la pesanteur, tout en conservant la loi de l'attraction universelle : il ne s'apercevrait pas que ces deux lois n*en font qu'une, ce que nous appelons la pesanteur n*étant que l'effet d'une attraction.
LA HÉTAPHYSIOUB 119
n'implique pas, que je sache, la salisfactioa de vivre. D'ailleurs il ne s agit pas ici de bonheur, il s'agit de moralité. Quel rapport y a-t-il entre le progrès scientifique, qui se produit en quelque sorte de lui-même, et la valeur morale de Thomme, qui ne peut s'accroître, qui ne peut même se conserver telle qu'elle est, que par des efforts constants etininterrompus?Le jour où la science aurait transformé la société, le jour où l'utopie serait devenue une réalité, le jour où tout homme, à tout âge, en tout étal de santé, aurait son pain assuré, il n'y aurait plus assurément de Jean Yaljean dérobant un pain chez un boulanger, mais il pourrait toujours y avoir des crimes causés par l'avidité, par la haioe, par l'ambition, par la débauche. De fort grands esprits ont pensé que le rapport du mal et du bien était et resterait constant dans le monde. Cette doctrine est désolante, et je neveux pas y croire ; je veux admettre que les efforts individuels peuvent amener, l'hérédité et l'éducation aidant, un relèvement sérieux et progressif de la moralité dans le monde* Mais la première condition pour que cela puisse être est de ne pas demander à la science ce que nous ne devons demander qu'à nousmêmes, et de ne pas obscurcir en ne us la saine, la vraie notion de notre responsabilité.
Au reste, il y aurait injustice à laisser croire que le poète confond d'ordinaire le progrès moral avec le progrès industriel et scientifique, et surtout qu'il fait de tous deux le même cas. Avec quelle éloquence et quelle noblesse a-t il ditle contraire en maints endroits!
L'œuvre du penre humain c'est de délivrer Fàme ; C'est de la dégager du triste épithalame
Que lui chante le corps impur ; C'est de le rendre, chaste, à la clarté première ;
Car Dieu rêveur a fait l'âme pour la lumière, Comme il fit Taile pour l'azur.
 la fin même de la Légende, la théorie dangereuse est immédiatement suivie delà théorie salutaire, et Plein ciel de la Trompette du jugement. Cette fois, le poète admet que le mal durera jusqu*à la fin du monde et que les méchants seront appelés à en rendre compte. Il adopte pour traduire sa pensée la formule chrétienne, et il nous montre dans la nuée le monstrueux clairon de Tarchange.
Ce clairon avait l'air de savoir le secret.
On sentait que le râle énorme de ce cuivre Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre L*ombre, le plomb, le marbre, et qu'à ce fatal glas Toutes les surdités voleraient en éclats ; Que l'oubli sombre, avec sa perte de mémoire, Se lèverait au son de la trompette noire ; Que dans cette clameur étrange, en même temps Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants. On entendrait crier toutes les consciences ; Que le sceptique au fond de ses insouciances, • Que le voluptueux, l'athée et le douteur.
Et le maître tombé de toute sa hauteur, Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres ; Que ce déchirement céleste des ténèbres Ferait dresser quiconque est soumis à Tarrêt ; Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait; Et qu'il réveillerait, comme un choc à la porte. L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte. Même ceux qui, livrés au rire, aux vains combats. Aux vils plaisirs, n*ont point tenu compte ici-bas Des avertissements de l'ombre et du mystère, Même ceux que n'a point réveillés sur la terre Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit!...
Quand le monde atteindra son but, quand les instants, Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps, Quand tombera du ciel l 'heure immense et nocturne, Cette goutte qui doit faire déborder l'urne,
Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc, Long, pâle, glissera, formidable et tremblant, Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetières ; Les tentes frémiront, quoiqu'elles soient des pierres, Dans tous ces sombres camps endormis ; et, sortant Tout à coup de la brume où Tunivers l'attend. Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses, * Au-dessus des forfaits et des apothéoses, Des ombres et des os, des esprits et des corps, Sonnera la dlane effrayante des morts.