‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 43 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les idées morales.

Si la métaphysique de Hugo (nullement rudimen< taire, quoi qu'on en ait dit) avait cependant, avec ses profondeurs, ses obscurités et ses contradictions, en revanche elle avait une partie grande et noble sur laquelle le poète n'admettait ni hésitation ni variation : Texistence d'un Dieu tout-puissant qui a créé le monde, qui aime ses créatures, qui lesrappellera à lui, sur qui le mal ne saurait prévaloir même aujourd'hui, et devant qui le mal disparaîtra plus tard ; et c'est à cette partie de la métaphysique que se rattachent les idées morales qui font Tàme des œuvres épiques de Hugo. Un poète épique a le droit d'être un métaphysicien imparfait; mais son principal rôle est peut-être de présenter avec force ce qu'il y a de meilleur et de plus fécond dans les idées, dans les aspirations morales d'un peuple à un certain moment de son histoire : Hugo n'a pas failli à ce devoir. Plusieurs critiques trouvent même qu'il Ta trop bien rempli, et volontiers ils font du poète une façon d'écrivain public, mettant son vocabulaire intarissable et son style prestigieux au service de dame

Opinion, développant docilement, sur commande, les lieux communs que lui propose sa cliente. Lieux communs ! soit. En certaines matières , toute intensité nouvelle donnée à des sentiments très anciens est un bienfait. Tout ce qu'il faut demander au poète, c'est d'ôtre sincère et de trouver d'abord dans son àme les sentiments que la société aurait pu lui fournir et dont elle vit. Or, nous avons deux sûrs garants de la sincérité, de la spontanéité même de Hugo : laccent avec lequel il exprime ses idées morales et le lien puissant qui les unit à sa métaphysique.

Parmi ceux qui voient dans Hugo autre chose qu'un merveilleux écrivain public ou qu'un puissant rhéteur, certains, frappés par la tristesse avec laquelle il parle souvent de la nature et de la vie, par le trouble que jette en lui le problème du mal, certains, dis>je, le rangent au nombre des pessimistes. Mais Tappellation ne peut être acceptée, que si on en précise et si on en ■limite nettement le sens. Car pour être, dans toute la force du terme, un pessimiste, il ne suffit point de voir avec douleur des maux qui ne sont que trop visibles. Le vrai pessimiste est celui qui, n'espérant rien ni de la vie ni de la mort, persuadé que le problème du mal ne saurait trouver de solution, gémit lui-même de vivre et s'effraie à Tidée que la vie se perpétuera :

Moi, toujours, à jamais, j'écoute épouvanté.

Dans l'ivresse et Thorreur de l'immortalité, Le long rugissement de la vie éternelle.

Ou bien le pessimiste est celui qui, plus mâle et plus stoïque, dédaigpe et de maudire la vie et de souhaiter la mort :

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Hugo n'a rien de commun, sur ce point, ni avec Leconte de Lisie, ni avec Vigny. La pensée du mal l'assiège, l'émeut, rébranle peut-être un instant, mais ne lui fait jamais lâcher son point d'appui : la foi. Môme lorsque, dans les Travailleurs de la mer ^ il écrit sur les monstres ses pages les plus sombres, comme il est loin du vrai pessimisme! « Quand Dieu veut, dit-il, il excelle dans Texécrable. Le pourquoi de cette volonté est Teffroi du penseur » : mais il admet qu'il y a un pourquoi. « L'optimisme, qui est le vrai pourtant, perd presque contenance devant eux » : mais il persiste à croire que l'optimisme est le vrai.

Oui, Hugo, à vrai dire, est optimiste : il Test au sens proprement philosophique, et au sens qu'on pourrait appeler moral du mot. Au sens philosophique, il est optimiste comme Leibniz, parce qu'il est persuadé que Dieu, ne pouvant créer un monde parfait qui ne se serait pas distingué de la perfection, et par conséquent de lui-même, l'a du moins créé le moins imparfait possible. Cette théorie vous choque-t-elle ? Trouvez-vous qu'il eût été facile à Dieu de découvrir au mal tel ou tel remède, puisque vous le découvrez vous-même? Hugo vous répondra: d'abord que vos remèdes ne valent le plus souvent que pour l'humanité, et que l'homme n'a aucune raison légitime de se considérer comme le centre et comme la vraie raison d'être de la création ; — ensuite, que nous sommes mal placés pour voir cette création soijs son vrai jour; que ce qu'on ne s'explique pas de ce monde, on se

Texpliquerait admirablement de Tautre, de ce « lieu blanc et chaste où le mal s^éyanouit et sombre », de ce

Lieu d'évidence où Ytme enfin peut voir les causes, Où, voyant le revers inattendu des choses, On comprend, et Ton dit : C'est bien !...

Enfin, il vous répondra que Thomme doit écouter moins son orgueil et avoir confiance. « Parce que les choses déplaisent, dit Jean Yaljean mourant, ce n'est pas une raison pour être injuste envers Dieu... Il est làhaut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de ses grandes étoiles. » Du sphinx nature paraissent sortir Thiver, la mort^ la nuit : ne blasphémez pas cependant ; si on pouvait lever sa patte, on trouverait dessous le mot : amour.

Descendu de ces hauteurs dans le domaine de là vie pratique, de la vie morale et sociale, Toptimisme de Hugo prend trois formes, d*où résultent pour sa poésie trois sources d'inspiration. Chaque homme peut se consoler de Texistence du mal, parce qu'il a pour s^en revancher en ce monde la joie d'accomplir le bien. — Chaque homme peut se consoler de l'existence du mal, parce qu'il a pour s'en revancher une autre vie. — L'humanité elle-même peut se consoler de l'existence du mal, parce quMl finira et que nous pouvons en hâter l'effondrement. Développer ces thèmes c'est pour Hugo devenir le poète de la conscience, — le poète de la mort, — le poète de la paix et de Pharmonie sociales futures.

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Les Contemplations contenaient déjà un poème, intitulé Les Malheureux, où s'opposaient la misère réelle des méchants que le monde croit heureux, et le bonheur intime de ceux que tout le monde juge misérables. Cette antithèse salutaire reparaît sans cesse dans les œuvres qui ont suivi. Qu'importe ce qu'on appelle le malheur à qui a la joie au cœur en même temps que la plaie au sein ?

J'ai rempU mon devoir, c'est bien, je souffre heureux.

Que valent la liberté ou la richesse pour celui qui a failli? On s'indigne de ce que l'homme qui a trahi sa patrie , Thomme qui a livré Metz à nos ennemis ait échappé à la mort et même à Temprisonnement!

Cet homme a pour prison l'ignominie immense.

On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence,

11 vit...

Ah l le Spielberg est noir, la Bastille était forte,

Le Saint-Michel rempli de cages était haut.

Le vieux château Saint- Ange est un puissant cachot;

Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte.

Et qu'est-ce que la honte à côté du remords, de ce remords dont le poète nous a présenté deux symboles saisissants: Toeil toujours ouvert surCaïn, la goutte de sang qui tombe éternellement sur Kanut?La déchéance morale est une mort vivante, et le remords est un ver

qui ronge un cadavre capable de souffrir de toutes sesmorsures.

Jamais sans doute aucun poète n'a parlé de la liberté morale, du devoir et de la conscience avec autant de netteté, de force et de profondeur que Hugo. Les Contemplations nous expliquent magnifiquement comment la grandeur de l'homme tient à sa liberté morale, et cette liberté à l'obscurité dans laquelle sa raison se débat :

Où serait le mérite & retrouver sa route.

Si rhomme, voyant clair, roi de sa volonté, Avait la certitude, ayant la liberté?...

Le doute le fait libre et la liberté grand.

La Légende nous montre à maintes reprises que la vertu dépasse la science et que Thomme est noble à proportion des efforts qu'il fait dans la recherche religieuse et morale :

Les hommes en travaU sont grands des pas qu'ils font ;

Leur destination,

Ce n*est pas de toucher le but, c'est d'être en marche.

Et r Année terrible nous fait sentir dans noire cons* cience la présence de Dieu même :

Ma conscience en moi, c'est Dieu que j'ai pour hôte.

Je puis, par un faux cercle, avec un faux compas,

Le mettre hors du ciel, mais hors de moi, non pas...

Si j'écoute mon cœur, j'entends un dialogue.

Nous sommes deux au fond de mon esprit, lui, moi.

Il est mon seul espoir et mon unique effroi.

Si par hasard je rêve une faute que j'aime.

Un profond grondement s'élève dans moi-môme ;

Je (Us : qui donc est là? l'on me parle? pourquoi?

Et mon àme en tremblant me dit : c'est Dieu, tais-toi.

Nous avons dans les romans de Hugo de magnifiques exemples de ces dialogues entre la nature faible de rhomme et sa consçien<3e. Voyez surtout dans les Misérables les nombreux chapitres où Jean Valjean, Tancien forçat devenu honnête homme et qui veut le rester, hésite devant les terribles devoirs qui s'imposent à lui, médite de s'y dérober, les accepte enfin et les accomplit héroïquement. Hugo, dont la haine pour le criminel endurci éclate en cent endroits de ses fragments épiques, a éprouvé une volupté forte à étudier longuement celte ascension pénible vers la plus haute moralité. Jean Valjean tourmenté par sa conscience devient pour lui comme un Prométhée rongé par le vautour, comme un Jacob sans cesse en lutte avec Fange. Écoutons-le quand, pouvant être heureux auprès de sa fille adoptiveCosette et de Marins, il se décide à briser sa vie en révélant à Marins son hideux passé :

« •— Vous demandez pourquoi je parle ? je ne suis ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué, dites-vous. Si ! je suis dénoncé 1 si ! je suis poursuivi ! si ! je suis traqué I Par qui ? par moi I G- est moi qui me barre à moi-même le passage, et je me traîne, et je me pousse, et je m'arrête, et je m'exécute, et quand on se tient soi-même, on est bien tenu.

« Et, saisissant son propre habit à poigne-main et le tirant vers Marius :

« — Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il tient ce collet-là de façon à ne pas le lâcher ? Eh bien I C'est bien un autre poignet, la conscience ! Il faut, si l'on veut être heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir ; car, dès qu'on l'a compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre ; mais non ; il vous en récompense ; car il vous met dans un enfer où l'on seirt à côté de soi Dieu. On ne s'est pas sitôt déchiré les entrailles qu'on est en paix avec soimême. »

Voilà qui est grand, n'est-ce pas ? Mais le poète a eu une inspiration plus grande encore lorsque, dans le Gibet, ilnous amonlréle malmême indigné qu'onle préfère au bien et Barrabas maudissant les hommes qui n*ont pas craint de crucifier à sa place Jésus-Christ.

Et Barrabas, debout, transfiguré, tremblant,

Terrible, cria : « Peuple, affreux peuple sanglant,

Qu'as tu fait? Gaïn, Dathan, Nemrod, vous autres,

Quel est ce crime-ci qui passe tous les nôtres ?

Voilà donc ce qu'on fait des justes ici-bas !...

Celui-ci, c'est Jésus ; ceci, c'est Barrabas.

L'archange est mort, et moi, l'assassm, je suis hbre !

Ils ont mis l'astre avec la fange en équilibre,

Et du côté hideux leur balance a penché...

Oh ! si c'était à moi qu'on se fût adressé,

Si, quand j'avais le cou sceUé dans la muraille,

Piiate était venu me trouver sur ma paille,

S'il m'avait dit : « Voyons, on te laisse le choix^

« C'est une fête, il faut mettre quelqu'un en croix,

« Ou Christ de Galilée, ou toi la bête fauve;

« Réponds,bandit,lequel des deux veux-tu qu'on sauve?»

J'aurais tendu mes poings et j'aurais dit : aouez!... »

C'est surtout pour être en paix avec sa conscience que rhomme doit faire le bien. Mais, quand le devoir de rhomme est terminé, on peut dire que celui de Dieu commence. « En faisant ton devoir, tu fais à Dieu sa dette », dit un beau vers de l'Année terrible : cette dette devient exigible à la mort.

On a souvent opposé à ridée que Lamartine se fait de la mort {Je te salue, 6 mort, libérateur céleste) Tidée que s'en fait Victor Hugo. € Pour celui-ci, dit M. Brunetière, elle est le passage sans nom, le roi des épouvantements, Tinévitable échéance dont la menace et

Vhorreur, toujours mêlées dans nos plaisirs, ep troublent, en altèrent, en corrompent la jouissance. » Comme ces lignes sont vraies ! et comme elles sont hausses I Oui, Hugo s'est plu à montrer que toutes les j'oies et toutes les grandeurs sont un décor fragile derrière lequel se cache le ver de terre ; que les rois morts n'auront plus que le ver de terre pour courtisan ; que les Césars travaillent pour le ver de terre, et que le ver •est le vrai maître du monde. Oui, Tidée de la mort « roi des épouvantements » tient dans la Légende une 'large place, puisqu'elle inspire, outre cent passages çà et là, les Sept merveilles du monde^ l'Épopée du ver^ Zim- Zizimi, etc.. Oui, Ton pourrait extraire des poésies de Hugo le plus saisissant pendant poétique à la danse macabre d'Holbein ou aux fresques dites d'Orcagna. Mais, lorsque le ver a longuement chanté sa gloire et lorsqu'il s'écrie orgueilleusement :

L'univers magnifique et lugubre a deux cimes, vivants, à ses deux extrémités sublimes,

Qui sont aurore et nuit ; La création triste, aux entrailles profondes, Porte deux Tout-puissants, le Dieu qui fait les mondes.

Le ver qui les détruit,

est-ce que le poète ne prend pasHout de suite la parole pour lui répondre ;

Non, tu n*as pas tout, monstre I et tu ne prends point

[l'âme I...

Tu n'es que le mangeur de l'abjecte matière.

La vie incorruptible est hors de ta frontière ; Les âmes vont s'aimer au-dessus de la mort.

Et le ver de terre lui-même n'avait-il pas donné à ^'humanité ce conseil :

Sage ici-bas celui qui pense & moi sans cesse! Celui qui pense à moi vit calme et sans bassesse;

Juste, il craint le remord; Sous son toit frôle il songe aux maisons insondables ; Il voit de la lumière aux deux trous formidables

De la tôte de mort.

Aulremenl dit, la poésie de la mort dans Hugo est double et, si M. Brune tière en avait voulu avoir un résumé exact, il Teût trouvé dans un auteur qu'il connaît bien, dans Bossuet : « mort, nous te rendons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance : toi seule nous convaincs de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre dignité ; si Thomme s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil; si Thomme se méprise trop, tu sais relever son courage ; et, pour réduire toutes ses pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités, qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaître : qu'il est infiniment méprisable en tant qu'il passe ; et infiniment estimable en tant qu'il aboutit à l'éternité. > C'est bien là l'idée que Hugo a rendue en tant de vers admirables, et l'on se rappelle la belle allégorie des Contemplations sur la faucheuse Mors :

Les peuples éperdus semblaient sous la faux sombre Un troupeau frissonnant qui dans l'ombre s'enfuit. Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit. Derrière elle, le front baigné de douces flammes. Un ange souriant portait la gerbe d'&mes.

Mais je n'ai pas le droit d'insister sur les Contemplations^ et je ne veux pas réunir les traits épars de la Légende; je citerai seulement quelques vers du symbole que Hugo a inséré dans son Art d'être grand-père : la Alise en liberté . Un pauvre oiseau est resté seul dans

une volière ; il s*y ennuie ; onFy sent très malheureux : le poète y entre.

Le pauvre oiseau, voyant entrer ce géant sombre,

A pris la fuite en haut, puis en bas, cherchant Tombre,

Dans une anxiété d'inexprimable horreur ;

L'effroi du faible est plein d'impuissante fureur;

Il voletait devant ma main épouvantable.

Je suis, pour le saisir, monté sur une table.

Alors, terrifié, vaincu, jetant des cris,

Il est allé tomber dans un coin ; je l'ai pris.

Contre le monstre immense, hélas ! que peut l'atome?

A quoi bon résister quand l'énorme fantôme

Vous tiçnt, captif, hagard, fragile et désarmé?

11 était dans mes doigts, inerte, l'œil fermé.

Le bec ouvert, laissant pendre son cou débile,

L'aile morte, muet, sans regard, immobile,

Et je sentais bondir son petit cœur tremblant. :, ;

... Je suis sorti de la volière, Tenant toujours l'oiseau; je me suis approché Du vieux balcon de bois par le lierre caché ; ■?.

renouveau! soleil! tout palpite, tout vibre, .

Tout rayonne, et j'ai dit, ouvrant la main : Sois libre!- L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants, Et dans l'immensité splendide du printemps ; Et j'ai vu s'en aller au loin la petite âme Dans cette clarté rose où se mêle une flamme, Dans l'air profond, pamii les arbres inQnis, Volant au vague appel des amours et des nids, Planant éperdument vers d'autres ailes blanches, Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches, Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis, Avec l'effarement d'entrer au paradis.

Alors, dans la lumière et dans la transparence^ Regardant cette fuite et cette délivrance, Et ce pauvre être, ainsi disparu dans le port, Pensif, je me suis dit : je viens d'être la mort.

LES IDÉES MORALES 13;i

■ Ainsi la mort est un affranchissement. Mais ce n'est

! pas une raison pour ne pas désirer, pour ne pas rêver,

( pour ne pas prédire ramélioration dès ici-bas de la

I condition humaine. Dans la belle pièce de la Légende :

I Fout le passé et tout Vavenii\ un être mystérieux, un

j archange oppose (et c'est la forme de l'optimisme que

I nous venons d'indiquer) la grandeur de Dieu à la petitesse de rhomme, et à la justice dérisoire de ce monde

i la justice infaillible de Dieu. Le poète répond (et c'est la forme de l'optimisme qu'il nous reste à voir) que

ï déjà l'homme se transforme et que l'amour régnera,

V non seulement dans Thumanité, mais dans la création

\ tout entière.

L'avenir, c*est rh3rmen des hommes sur la terre Et des étoiles dans les cieux.

Après ce que j'ai dit au chapitre précédent, je n*ai plus à insister sur ce qu'il y a d'utopique dans ces théories et sur le lien fâcheux que le poète établit parfois entre le progrès scientifique et le progrès moral. Ce qui nous intéresse maintenant, c'est de voir ce que le poète entend par le progrès moral de Thumanité.

C'est d'abord la suppression de toutes les violences : et la plus ancienne, la plus odieuse, c'est la guerre. Victor Hugo» fils de soldat, a été un merveilleux peintre de batailles, et, ce qui est plus remarquable, le poète épique qui était en lui a été tellement ébloui par la gloire de Napoléon que cet adversaire des tyrans n*a

VICTOR HLGO. 4**

134 VICTOR UUGO

pas trouvé dans sa Légende un seul mot sévère pour le féroce égoïsme de ce génie exterminateur. Il n'en est pas moins vrai que Hugo a haï la guerre de la haine la plus profonde et la plus éclairée. 11 a vu qu'elle était souvent funeste aux idées et qu'elle avait souvent souillé d'iniquités cette déité chaste, la Justice. Il a montré combien absurde elle paraîtrait unjour, si l'humanité y renonçait :

La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là;

Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila ;

Et les hommes, depuis les premiers jours du monde.

Sentant peser sur eux la misère inféconde,

Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs.

Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs,

Pour établir entre eux de justes équilibres,

Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres ,

Plus dignes du ciel bleu qui les daigne éclairer.

Avaient imaginé de s'entre-dévorer.

ïl a fait de la guerre des tableaux saisissants, parmi lesquels je citerai celui du Satyre :

11 dit la guerre ; il dit la trompette et le glaive, La mêlée en feu, l'homme égorgé sans remord, La gloire, et dans la joie afireuse de la mort Les plis voluptueux des bannières flottantes ; L'aube naît; les soldats s'éveillent sous les tentes; La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux; L'armée en marche ondule au fond des chemins creux; La baliste en roulant s'enfonce dans les boues ; L'attelage fumant tire, et Ton pousse aux roues ; Cris des chefs; pas confus ; les moyeux des charrois Balafrent les talus des ravins trop étroits.

On se rencontre, ô choc hideux I les deux armées Se heurtent, de la même épouvante enflammées, Car la rage guerrière est un goufifre d'efl'roi. vaste effarement! Chaque bande a son roi.

Perce, épée 1 ô cognée, abats ! massue, assomme ! €heval, foule aux pieds Thomme, et l'homme, et l'homme,

[et l'homme!

Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours; Maintenant, pourrissez, et voici les vautours !

Poursuivant la guerre jusque dans les sophismes ob elle s'abrile, Hugo a même détruit d*uQ mot, dans les MisérableSy la distinction entre la guerre étrangère et la guerre civile: « La guerre civile, qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il y a une guerre étrangère ? Est-ce que toute guerre entre hommes n'est pas la guerre entre frères ? »

Faut-il conclure de ceci que le beau mot de fraternité a fait oublier à Hugo le beau mot de patriotisme ? Non certes. Pour le passé, le poète fait ressortir avec force le patriotisme de Thémistocle, et, dans sa touchante pièce des Bannis^ il montre deux Grecs exilés qui souf> frent de l'entrée des Perses dans leur ingrate patrie. — Pour le présent, le poète s'attache avec une adoration tendre à la France vaincue :

Je voudrais n*étre pas Français pour pouvoir dire Que je te choisis, France, et que, dans ton mart^TC, Je te proclame, toi que ronge le vautour.

Ma patrie, et ma gloire et mon unique amour!

Il pleure en voyant nos soldats et en songeant qu'ils sont des vaincus, qu'ils ont passé, eux aussi, sous les fourches caudines. U en veut aux historiens qui cherchent, non pas à justifier, mais à expliquer la trahison : « Je me sens inclément quand la patrie expire ». U va même jusqu'à ne pas vouloir qu'après nos désastres on reparle de fraternité : « Quand nous serons vainqueurs, nous verrons ». — Pour l'avenir enfin, il caresse l'espérance, que dis-je ? il est sûr que la France sera la grande ouvrière du progrès. A ses yeux, le mot patrie ne peut cesser d'être un mot sacré que si l'homme devient tellement bon, tellement

aimant que rhumanité ne puisse plus former qu'une seule famille : et il y aura longtemps ce jour-là que le mot guerre n'aura plus aucun sens pour Tesprit humain.

Un jour le poète visitait le champ de bataille de Waterloo, et il s'approchait du lion de bronze que les vainqueurs y ont dressé en souvenir de leur triomphe. Saisi d'une sorte d'horreur, il s'attendait presque à entendre un rugissement sortir de la gueule formidable. Ce fut un chant qu'il entendit. Un rouge-gorge était venu faire son nid dans cette espèce d'antre difforme.

Le doux passant ailé que le printemps bénit, Sans peur de la mâchoire affreusement levée, Entre ces dents d'airain avait mis sa couvée ; Et l'oiseau gazouillait dans le lion pensif.

Symbole profond I Ce n'était pas seulement la .paix qui chantait dans la gueule de la guerre, c'était la clémence, la douceur, l'amour qui allaient éclore au sein de la barbarie politique et pénale.

Ici encore il importe de ne pas se méprendre sur les intentions de Hugo. De même que le poète avait saisi fortement ce qu'il y a de poésie dans la guerre, de même il ressent un respect mystérieux pour les révolutions, même sanglantes ; mais, au fond, il maudissait la guerre et il réprouve les révolutions meurtrières. « Il faut que le bien soit innocent », dit-il dans les Misérables, et, en toute occasion, à propos de la Révolution française comme à propos de Cromwell, il réclame des libérateurs purs de sang et des progrès qui ne coûtent aucune larme. Sa devise est toujours : « Mort à la mort 1 »

Mort à la mort, même quand il s'agit de criminels 1

Le penseur, imprudent peut-être, mais k coup sûr généreux, qui a écrit le Dernier jour d'un condamné^ Claude Gueux et tant d'éloquents appels à la clémence des gouvernants, se retrouve dans le poète épique. Il maudit ce qu'il appelle avec une âpre ironie la man- $uétude des anciens juges ; il maudit la peine de mort et, dans l'épopée du Gibet, s'étonne qu'au moment de condamner, les juges n'entendent pas le Christ, debout derrière eux sur la croix, leur dire : t Mais vous ne voyez donc pas mes clous ! » Au progrès, « bûcheron d'échafauds }», de couper enfin ces bois sinistres ; nos lois pénales doivent s'adoucir ; il faut que nous n'opposions plus à la loi sainte de Tamour Torgueilieuse et barbare résistance du docteur de la loi juive. « Tremblez, 6 vivants, s'écriait-il.

Vengez Dieu par le glaive et vivez dans la crainte. Haïr ce que Dieu hait, peuple, c'est la loi sainte, La loi d'en haut, connue aux seuls fils de Lévi. » ~ Un homme, en ce moment, de douze hommes suivi, Blond, jeune, et regardé fixement parle prêtre, L*interroDipit et dit avec l'accent d*un maître :

— Toute la loi d'en haut est dans ce mot : aimer.

— Peuple, cria le prêtre, on vient de blasphémer.

Ainsi, dans l'organisation politique et sociale, on sent la nécessité de ce que Hugo appelle un changement d'horiion. Dans la famille, il suffit sans doute d'affermir et d'améliorer encore ce qui est.

On a publié un recueil de vers de Victor Hugo portant pour titre : les Enfants [le livre des mères) : il ne contient pas, à beaucoup près, tout ce que le poète a écrit de beau sur la famille. Dans la Légende des siècles^ les crimes domestiques sont flétris et punis avec une rigueur particulière : voyez les poèmes sur le parri-

cideKanut, sur les fratricides CaïD et Gaïffer-Jorge. Les vertus domestiques y sont exaltées : voyez le poème de Bivar sur FaflFection filiale du Cid ; — . et Vune des plus cruelles punitions d'un tyran, aux yeux du poète, est de n'être pas aimé par les siens. Un roi de Perse a rempli son palais et son jardin d'hommes armés, de peurd'être victime de quelque ambition criminelle. Un jour il rencontre dans la campagne un vieux berger qui parle à son fils avec tendresse et à qui son fils baise la main avec respect. « Il t'aime, dit le roi pensif ; il t'aime et pourtant il est ton fils I » — Un autre personnage de la Légende gémit de n'être pas aimé par son fils ; et celui-ci n'est pas un tyran, c'est le noble don Jayme, de la Paternité. Mais aussi quels accents pénétrants le poète a mis dans sa bouche I Ce père asoufitteté son fils, don Ascagne, qui, chef déjà fameux, a laissé ses soldats faire la guerre en bandits. Le fils a protesté d'un ton farouche ; il est parti, et don Jayme, le cœur brisé, se soulage à pleurer auprès de la statue de son propre père, le glorieux don Alonze.

Mon fils sort de chez moi comme un loup d'un repaire. Mais est-ce cpi'on peut être otfensé par son père? Ni le père ni Dieu n'offensent; châtier

C'est aimer

Moi, je baise tes pieds. Le rêve du héros C'est d'être grand partout et petit chez son père. Le père, c'est le toit béni, l'abri prospère,... C'est l'honneur, c'est l'orgueil, c'est Dieu qu'on sent tout

[près.

Et le poète est si convaincu du bon droit du père que, pour expliquer la fuite de don Ascagne, il en a fait un sombre révolté contre la vie et contre la nature même. Ainsi quela paternité,la maternité est sainte. Hugo Fa marqué dans le Comte Félibien ; il l'a marqué sur-

tout dans le Sacre de la fèmme^ où la nature entoure Eve d'un si religieux respect. Quant à Tamour maternel, pour montrer comment Hugo le conçoit, il me suffira de citer une expression étrange, étrange et touchante, de t Homme qui rit. Une femme, une mendiante sans doute, est tombée dans la neige, un terrible jour de janvier 1690, et elle y est morte. Elle portail dans ses bras une petite fille, qui s'est mise à gémir sourdement sous la neige qui tombe. Gwynplaine entend les cris^ s*approche, dégage Tenfanl. « Quand son visage fut à Tair, elle poussa un cri, continuation de son sanglot de détresse. Pour que la mère n'eût pas entendu ce sanglot,, il fallait qu'elle fût bien profondément morte. »

Dans la famille, c'est Tenfant surtout que Hugo peint avec amour. Quels vers exquis sur ses premiers pas^ sur ses premiers bégaiements, sur son gazouillement sans fin I

Et Tenfant veut marcher. Et l'aïeul patriarche Dit : c'est juste! marchons. Ohl les enfants, cela Tremble, un meuble est Gharybde, une pierre est Scylla,. Leur front penche, leur pied fléchit, leur genou ploie. Mais ce frémissement n*ôte rien à leur joie.

Frémir n'empêche pas la branche de fleurir...

Paul avait chaque mois un bégaiement nouveau. Effort de la pensée h travers la parole, Sorte d'ascension lente du mot qui vole.

Puis tombe et se relève avec un gai frisson, Et ne peut être idée et s'achève en chanson.

L'enfant est sacré, et rien n'est plus horrible que les attentats contre l'enfance. Quand la guerre civile est déchaine'e, quand le peuple a soif de sang, il suffit parfois d'un enfant pour tout apaiser. Un sergent de ville est au pouvoir de la foule, on l'accuse d'avoir tiré sur le peuple, on demande en hurlant sa mort.

Mais UQ enfant de six ans apparaît et crie : c'est mon père ! la pitié commence à pénétrer dans les cœurs. Cependant le vaincu, stoïque, trouve un prétexte pour tromper son fils et le renvoyer. L'enfant, rassuré, embrasse son père et s'éloigne, pendant que celui-ci dit aux insurgés : et maintenant tuez-moi. Le tuer, ce serait achever de mentir affreusement à l'enfant ! Nul maintenant n'en a le courage. Un immense frisson passe dans cette foule, et Ton crie au père d'aller retrouver son fils.

Si l'amour des enfants est, d'après le prélude des Voix intérieures f une des colonnes saintes de la société, le respect des vieillards en est une autre, et Hugo aime associer dans ses poèmes l'enfant et le vieillard. Rien de plus charmant que le continuel voisinage du vieux marquis Fabrice et de sa douce petite fille Isora:

Tous les soirs il conduit Tenfant à la chapelle ; L*enfant prie, et regarde avec ses yeux si beaux, Gaie, et questionnant l'aïeul sur les tombeaux ; Et Fabrice a dans l'œil une humide étincelle. La main qui tremble aidant la marche qui chancelle, Ils vont sous les portails et le long des piliers Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers; Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre, Vibre, et toutes ont l'air de saluer dans l'ombre. Les héros le vieillard, et les anges l'enfant.

Qui ne connaît ce poème un peu diffus, mais si touchant de Petit Paul, auquel j'ai tout à l'heure emprunté quelques vers? Sa mère étant morte en le mettant au monde et son père lui ayant donné une rude marâtre, Petit Paul est recueilli par son grand-père qui devient son doux compagnon de jeux. Le grand-père meurt, et, quand Petit Paul Ta accompagné au cimetière, les cris de la marâtre recommencent • et Petit

LES IDÉES MORALBS 141

Paul est témoin de caresses aussi douces que celles dont le grand-père Taccablait : cette fois les caresses s'adressent à un autre enfant.

£t Paul se souvenait, avec la quantité

De mémoire qu*auraient les agneaux et les roses,

Qu'il s*était entendu dire les mêmes choses.

Il prenait dans un coin, à terre, ses repas.

11 était devenu muet, ne parlait pas,

Ne pleurait plus. L*enfance est parfois sombre et forte.

Souvent il regardait lugubrement la porte.

Un soir on le chercha partout dans la maison;

On ne le trouva point ; c'était l'hiver, saison

Qui nous hait, où la nuit est traître comme un piège ;

Dehors des petits pas s'effaçaient dans la neige.

On retrouva l'enfant le lendemain]matin.

On se souvint de cris perdus dans le lointain ; Quelquhm même avait ri, croyant, dans les nuées. Entendre, à travers l'ombre où flottent des huées, On ne sait quelle voix du vent crier : Papa ! Papa! Tout le village, ému, s'en occupa. Et l'on chercha; l'enfant était au cimetière. Calme comme la nuit, blême comme la pierre.

Il était étendu devant l'entrée, et froid ; Comment avait-il pu jusqu'à ce triste endroit Venir, seul dans la plaine où pas un feu ne brille? Une de ses deux mains tenait encor la grille; On voyait qu'il avait essayé de l'ouvrir.

Il sentait là quelqu'un pouvant le secourir; 11 avait appelé dans lombre solitaire.

Longtemps ; puis il était tombé mort sur la terre, A quelques pas du vieux grand-père, son ami.

N'ayant pu réveiller, il s'était endormi.

Un autre poème admirable, encore plus connu, contient les traits les plus profonds sur la famille, sur Tamour conjugal, Tamour maternel, le respect attendri de Tenfance. Guy de Maupassant le recommande par la bouche

142 VIGTOa HUGO

d'un de ses personnages : « Petite , assieds-toi là et prends ce recueil de vers ; cherche la page 336, où tu trouveras une pièce intitulée les Pauvres gens. Absorbe la comme on boirait le meilleur des vins, tout doucement, mot à mot, et laisse-toi griser, laisse-toi attendrir. Écoute tout ce que te dira ton cœur. Puis ferme le bouquin, lève les yeux, pense et rêve... » Retenons à notre tour , mais en l'étendant à beaucoup d'autres poèmes, le conseil d'Olivier Bertin, et devant les beautés que je signale, devant celles que je pourrais signaler, nous révérons d'un monde où régneraient la pitié et la bonté. Le rêve a sa force de création ; Tavenir, dans une certaine mesure, pourra être ce que nous voulons qu'il soit. Béni donc soit le poète qui nous sollicite à de pareils rêves I

La pitié, la bonté, telles sont, en effet, pour ne signaler que les plus caractéristiques, les vertus que Hugo nous demande d'apporter dans les relations sociales. Il y a ajouté sans cesse la justice, mais sans ignorer que la justice et la pitié entrent souvent en conflit. Lui-même a marqué fortement ce conflit dans Quatre-vingt-treize. Le chef vendéen Lantenac a inauguré dans la lutte contre les bleus un système d'atroce cruauté. Enfermé dans une vieille tour où se trouvent de tout petits enfants adoptéspar un régiment républicain, il menace, si on Tattaque, de faire périr les enfants dans les flammes. Et en effet, attaqué, envahi, il met le feu à la tour, pendant qu'un hasard le sauve lui-

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même. Cependant la mère est arrivée près de la tour en flammes et la lueur du brasier lui montre ses enfants. Elle crie. Une pitié subite s'empart du vieux

chef; il remonte dans la tour, en tire les enfants^ et

tombe au pouvoir de ses ennemis. Que doit faire le chef de la colonne expéditionnaire, Gauvain ? Lantenac a mérité la mort, Gauvain lui-même a solennellement annoncé qu'il la lui donnerait s'il Tavait en son pouvoir ; épargner le chef vendéen c'est perpétuer la guerre de Vendée; — d'autre part, la pitié de Lantenac Ta rendu « vénérable », et comment admettre que ce qui le rend « vénérable » soit précisément ce qui le

\ perd ? Gauvain résout ce cas de conscience d'une façon

qu'on peut juger fâcheuse, mais qui a sa noblesse. Il fait évader Lantenac et, devant le conseil de guerre qui

. examine sa conduite, se juge lui-même digne de mort:

c'est le triomphe de la justice après celui de la pitié. — Le conflit renaît, et cette fois dans Tàme de Cimourdain, délégué du Comité de salut public, Tancien maître et, par l'affection, presque le père de Gauvain. Cimourdain fait condamner son élève et son fils, et, quand le couperet tranche la tête de Gauvain, Cimourdain se fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet : c'est maintenant le triomphe de la pitié après celui de la justice. Puisque nous parlons d'idées morales, qu'on me permette d'ouvrir une parenthèse pour dire un mot de ce suicide. Hugo Tapprouve-t-il? On pourrait le croire à voir Tusage qu'il a fait du suicide dans ses drames et dans ses romans. Laissons de côtelés drames, auxquels

* le suicide fournit une mine à dénouements par trop

tentante, et qui ont été écrits avant Tépoque où Flugo a été vraiment préoccupé des questions morales.

^ Mais il y a un suicide dans chacun des quatre grands

144 viCToa nu GO

romans qui ont suivi : Javert se tue dans les Misérables^ Gilliattdans les Travailleurs de la mer^ Gwynplaine dans l'Homme qui rit et Cimourdain dans Quatre-vingttreize, Encore une fois, qu'en pense Hugo? Pour avoir son opinion vraie, il faut bien comprendre ces personnages (Javert, esprit étroit; Gwynplaine, cœur affolé, comme submergé par le malheur; Gilliatt et Cimourdain, grandes âmes obscures), et surtout il faut voir ce que fait, dans sa plus grande détresse morale, le personnage préféré du poète, le vrai fils de sa conscience encore plus que de son génie, Jean Yaljean : « C'était fini; il était saisi par Javert et n'y résistait pas; un autre que lui, en une telle situation, eût peut-être vaguement songé à cette corde que lui avait donnée Thénardier et aux barreaux du premier cachot où il entrerait ; mais, depuis révoque, il y avait dans Jean Valjean devant tout attentat, fût-ce contre lui-même, insistons-y, une profonde hésitation religieuse. — Le suicide, cette mystérieuse voie de fait sur Tinconnu, laquelle peut contenir dans une certaine mesure la mort de l'àme, c'était impossible à Jean Valjean ^ »

Revenons à la pitié. Quels que soient ses conflits possibles avec la justice, Hugo ne peut se résoudre à séparer ces deux idées morales : le petit roi de Galice» sauvé par Roland, comprend ce que lui impose ce bienfait; il compatira toujours au malheur^ c'est-à-dire (ajoute-t-il) à la justice. Lisons d'ailleurs cette belle allégorie de Y Art d'être grand-père:

Un jour, je vis passer une femme inconnue.

Cette femme semblait descendre de la nue ;

1. Cf. les Chants du crépuscule ^xiii^ Il n'avait pas vingt ans.,., et les Quatre vents de l'esprit, ra, 27, Pati,

Elle avait sur le dos des ailes, et da miel

Sur sa bouche entr'ouverte, et dans ses yeux le ciel.

A des voyageurs las, à des errants sans nombre,

Elle montrait du doigt une route dans Tombre,

Et semblait dire : On peut se tromper de chemin.

Son regard faisait grâce* à tout le genre humain ;

Elle était radieuse et douce ; et, derrière elle,

Des monstres attendris venaient, baisant son aile,

Des lions graciés, des tigres repentants,

Nemrod sauvé, Néron en pleurs ; et par instants

A force d'être bonne elle paraissait folle.

Et, tombant à genoux, sans dire une parole,

Je Tadorai, croyant deviner qui c'était.

Mais elle, — devant Tange en vain Thomme se tait, —

Vit ma pensée et dit : Faut-il qu'on t'avertisse?

Tu me crois la Pitié; fils, je suis la Justice.

De plas en plus Hugo a fait à la pitié une large place dans sa poésie, et il a fini par écrire la Pitié suprême^ où il demande la pitié pour la haine, la pitié pour le mal. Avant de donner naissance à tout un poème, cette idée avait déjà circulé dans Toeuvre du poète, et surtout il avait insisté sur la valeur purificatrice, sur la valeur rédemptrice de la pitié. Le roman de Quatrevingt-treize est de 1874, mais le poème de Sultan Mourad est de 1859. Sultan Mourad était un odieux tyran dont il serait impossible de dénombrer les crimes. Un jour, comme il passait à pied dans une rue de Bagdad, un pourceau agonisait devant la porte d'un boucher ; il agonisait en plein soleil, et les rayons féroces de Tastre entraient comme un fer rouge dans ses plaies, pendant que les mouches et les moustiques promenaient leurs patles dans son sang. Le sultan fut pris de pitié et poussa doucement dans l'ombre la béte, dont les yeux prirent une expression de reconnaissance. Mourad meurt et comparait devant le Dieu vivant ; des mil> liera de victimes demandent son châtiment; mais le

VICTOR HUOO. s

pourceau secouru demande sa grâce ; et Dieu fait grâce, eu effet :

Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé ; Un pourceau secouru pèse un monde opprimé.

On peut et on doit juger dangereuse cette conclusion: Hugo, en Tadoptant, était sur la pente au bout de laquelle, tout> la fin de sa vie, il devait tomber dans la méconnaissance de la responsabilité humaine * . Mais que penser des railleries qui ont assailli la comparution du pourceau devant le souverain juge et des lecteurs qu'ont amusés ces vers sublimes :

Soudain du plus profond des nuits, sur la nuée, Une bête difforme, affreuse, exténuée, ^

Un être abject et sombre, un pourceau s'éleva. Ouvrant un œil sanglant qui cherchait Jéhovah; La nuée apporta le porc dans la lumière, A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire. Le Saint des Saints, jamais décru, jamais accru; Et le porc murmura : — Grâce I il m'a secouru. Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.

Nous sommes classiques plus que nous ne pensons, et nous portons nos dédains classiques même dans le sentiment religieux. Nommer un animal aussi vil qu'un pourceau nous semble grave ; mais que cet animal regarde Dieu et que Dieu le regarde, voilà qui est grotesque I Pourquoi ? Si Dieu a pris la peine de créer le pourceau et s'il pèse avec justice et bonté toutes les actions des hommes, un pourceau secouru ne pèse pas un

1. Hugo a parfois commis la même faute antérieurement à ses derniers écrits, mais d'une façon tout exceptionnelle. Voy . par exemple les Misérables, Ille p , VII, 2, et cf. Renouvier, Victor Hugo, le phildsophe^ p. 178.

LKS IDÉBS MORALES 147

monde opprimé, mais le pourceau peut demander grâce à Dieu pour son bienfaiteur, et Dieu peut écouter la requête du pourceau.

Deux autres animaux, qui jouent un rôle dans la Légende^ ont eu le don d*exciter chez certains critiques le rire ou la nausée — selon les tempéraments. Ce sont le crapaud et Tàne du poème qui porte pour titre le Crapaud. Un crapaud regarde le soleil couchant et parait heureux. Un homme passe et lui met son talon sur la tôte, une femme vient et lui crève Tœil du bout de son ombrelle, des enfants accourent et torturent le pauvre blessé.

Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;

C'était de la fureur et c était de Textase ;

Un des enfants revint, apportant un pavé

Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,

Et dit : — Nous allons voir comment cela va faire. —

Or, en ce môme instant, juste à ce point de terre,

Le hasard amenait un chariot très lourd

Traîné par un vieux àne éclopé, maigre et sourd ;

Cet &ne harassé, boiteux et lamentable,

Après un jour de marche approchait de Tétable:

Il roulait la charrette et portait un panier;

Chaque pas qu'il faisait semblait Tavant-demier ;

Cette bête marchait, battue, exténuée;

Les coups l'enveloppaient ainsi qu une nuée ;

Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur

Cette stupidité qui peut-être est stupeur;

Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue

Et d*un versant si dur, que chaque tour de roue

Était comme un lugubre et rauque arrachement;

Et rêne allait geignant et Tànier blasphémant ;

La route descendciit et poussait la bourrique ;

L'àne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,

Dans une profondeur où l'Jiomme ne va pas.

Les enfants, entendant cette roue et ce pas.

Se tournèrent bruyants et virent la charrette : ~ Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête!

Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend

Et va passer dessus, c'est bien plus amusant.

Tous regardaient.

Soudain, avançant dans Tomière Où le monstre attendait sa torture dernière, L*âne vit le crapaud, et, triste, —hélas! penché Sur un plus triste, — lourd, rompu, morne, écorché, 11 sembla le flairer avec sa tête basse ; Ce forçat, ce damné, ce patient fit grâce ; Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang, Résistant à Tànier qui lui criait : Avance I Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence, Avec sa lassitude acceptant le combat, Tirant le chariot et soulevant le bât, Hagard il détourna la roue inexorable, Laissant derrière lui vivre ce misérable ; Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

Alors, lâchant la pierre échappée à sa main, Un des enfants — celui qui conte cette histoire — Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire, Entendit une voix qui lui disait : Sois bon !

Notez qu'il s'agit ici de bonté et ûoq plus proprement de pitié ; notez qu'il n'y a plus ici de théorie dangereuse pour la justice. Aussi, malgré la répugnance que cet âne et ce crapaud meurtri causaient à des goûts littéraires trop délicats, se serait-on laissé aller à l'admiration que méritaient de tels vers, si Hugo n'avait pas ajouté, dans une sorte d'hymne à la bonté :

Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,

Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,

Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange

Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange, ^

Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton.

Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.

Je confesse que le rapprochement est inattendu. Mais,

s'il a fait sourire, c'est surtout parce que nous sommes

trop disposés à faire passer les qualités intellectuelles

avant les qualités morales. Comment comparer un trait

P débouté à un chef-d'œuvre de l'art et un àne à Platon ?

I Pascal avait raison cependant. Pascal disait que la

I charité est à une distance infiniment plus infinie des

esprits que les esprits des corps. Il entendait charité au

sens théologique; mais la pensée reste vraie quand on

entend par là Tamour et la bonté.

Avons-nous eu tort de penser que les idées morales de Hugo poète épique tenaient à un vigoureux optimisme, et à un optimisme fécond? On a nié que l'optimisme fût fécond, et Ton a eu raison si on a voulu parler d'un optimisme égoïste et béat. On a dit que le pessimisme l était, et Ton a eu raison si on a visé le pessimisme de grands esprits capables d*aimer« la majesté des souffrances humaines > et d'oublier leur propre misère pour adoucir celle d'autrui. Mais ce pessimismelà n'est que l'apanage du petit nombre, il se dénaturerait et se transformerait en lassitude morne s'il entrait dansl'àme d'un peuple. Le peuple a besoin de croire et d'espérer pour agir, et Toptimisme de Hugo est pour lui un cordial autrement puissant que le nihilisme artistique d'un Leconte de Liste ou le désespoir hautain d'un Vigny. A ce titre, et l'épopée devant tendre à la fois à réfléchir et à élever l'Âme d'un peuple^ quel est, des trois poètes, celui qui mérite le mieux le nom de poète épique?

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