CHAPITRE VI L'homme, Tanimàl, la nature, le mystère
Si Tœuvre épique de Victor Hugo avait pris la forme traditionnelle d'un poème en douze (ou en vingt-quatre) chants, où est exposée une action suivie, — - après avoir étudié la façon dont le poète rend et comprend l'histoire, après avoir résumé sa philosophie, après avoir analysé les idées morales qui sont l'àme de Tœuvre, j'aurais maintenant à faire connaître les personnages qui y jouent un rôle, leur physionomie, leur caractère et les traits essentiels qui les distinguent les uns des autres. Mais, dans la Légende de& siècles^ il n'y a pas d'Achille et d'Hector, de Pénélope et d'Ulysse, de Ganelon et de Roland longuement exposés à nos regards et à notre attention : il n'y a qu'un héros, rhomme^ lequel, subissant des incarnations successives à la façon d'un Vichnou ou d'un Bouddha, mais des incarnations infiniment plus nombreuses et fréquentes que celles de Bouddha ou de Vichnou, paraît à nos yeux sous des traits et des noms différents dans les différents morceaux, en apparence indépendants, qui composent cette épopée d'un nouveau genre. Ëludier un à un les per-
l'UOMME, L*ANIMAL, LA NATURE, LB MYSTÈRE 151
sonnagesdecespetilspoèmesseraitunetàchesîngulièremeatlongueetfastidieuseiquelqucsremarquessuffîront. L^épopéene comporte pas les études psychologiques fines, subtiles, complexes, qui font le charme de la tragédie, quand elle estrœuvre d'Euripide ou de Racine, ou du roman, quand il est signé M*** de Lafayette, Lesage, Balzac, Daudet, George Eliot. Même dans les poèmes homériques, où le souple génie grec a tant de finesse et de maturité, les principaux personnages : un Agamemnon, un Achille, une Hécube, ont moins de complexité et sont moins riches en traits individuels qu'ils ne le deviendront dans les tragédies postérieures; quant aux personnages secondaires, leur caractère pourrait souvent être résumé en une phrase, il se résume parfois dans Tépithète dont le nom du héros est escorté. Ce qui est exceptionnel dans Homère devient fréquent dans un bon nombre d'épopées populaires. Et si Ton considère, d'une part que le principal défaut de Hugo dramaturge a été de ne pas créer des personnages suffisamment vrais et vivants, d*autre part que la brièveté de ses fragments épiques lui rendait l'analyse psychologique beaucoup plus difficile dans Tépopée que dans le drame, on se doutera bien que les personnages dont Hugo nous conte les actions auront souvent la raideur des chevaliers de nos anciennes épopées françaises (je mets à part la Chanson de Roland) et témoigneront chez le poète d'une tendance excessive à la généralisation. Il est certain que les personnages de la Légende se divisent trop nettement en brebis et en boucs ou, pour laisser de côté les métaphores, en bons et en méchants; que les bons sont trop uniformément candides et les méchants trop uniformément noirs. Il est certain qu'on éprouve trop rarement, en regardant les
figures tracées par Hugo, Timpression qu'on a devant soi la vie, habilement saisie et naïvement rendue.
Maintenant, n'a-t-on pas trop insisté sur ce défaut? Ne Ta-t-on pas exagéré ? N'a-t-on pas, en posant une règle en somme exacte, trop négligé les exceptions'? Qu'on lise le Cimetière (TFylau, par exemple , et l'on verra combien, dans ce merveilleux récit de combat, capitaine, lieutenant, sergent, soldats, peints d'un mot, sont vrais et vivants et se distinguent lumineusement les uns des autres. Qu'on parcoure aussi la galerie des tyrans de Hugo : on verra qu'ils sont tous sombres et sinistres, mais pourra-t-on dire qu'ils sont des répliques de la même médaille, qu'ils sont tous le même tyran, le même monstre ? Zim-Zizimi s'ennuie et cherche en vain dans la cruauté une sensation nouvelle. Le sultan Mouradest un violent que les résistances exaspèrent : un de ses tributaires, un boyard, a refusé le tribut et fait planter aux bords d'une route sur trente pals les trente membres de l'ambassade turque. Mourad accourt, bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers et les fait maçonner dans un large mur qu'il surmonte de cette inscription « : Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, tailleur de pieux. » Hatbert est avant tout un avare et un fourbe ; quiconque est riche est destiné à être sa victime, mais Ratbert ne l'attaquera pas ouvertement. Fabrice a confiance en lui et le reçoit dans son château :
i. Reproduisons une importante remarque de M. Renouvier [Victor Hugo, le philosophe^ p. 116) : « L'analyse psychologique des impressions et des sentiments des personnages de roman, dans les Misérables, dans les Travailleurs de la mer, dans l'Homme qui rit, est toujours vraie et pénétrante, quelque extraordinaires ou fantastiques que soient les circonstances où les place le narrateur »,
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il poarra donc mourir par la hache ; mais Onfroy se I déBe et lui ferme les portes de sa ville : il mourra par
^ le poison. Sîgismond el Ladislas sont à la fois des
^ ambitieux et des débauchés : ils tuent la marquise Ma-
haud parce qu'ils Taiment et que cet amour risque de transformer deux complices en rivaux et en ennemis. Il arrive même qu*une seule pièce contienne des Qgures de tyrans très soigneusement nuancées et rendues nettement distinctes. Les infants d*A.sturie, qui viennent d'enlever leur neveu le petit roi de Galice et qui vont sans doute le tuer quand ils en sont empè- ^ chés par Tintervention de Roland, sont au nombre de
dix. Les peindre tous avec le même soin eût été une maladresse, puisque notre attention se fût éparpillée. Mais il en est quatre dont la physionomie ressort avec un fort relief : Materno Thyène, ou le féroce, ' digne de ses surnoms ; — Rostabat le géant, énorme
bète brute qui ne sait dire un mot ni au cours de la discussion au sujet du petit roi ni dans les pourparlers avec Roland, mais qui, la bataille engagée, fond sur le chevalier avec le bruit d*un mur qui s'écroule ; — don Santos Pacheco, qui a gardé dans le crime une bonhomie bavarde, railleuse et crâne, dédaignant de pousser la cruauté plus loin qu il n'est nécessaire, s amusant à ridée que son neveu, de roi devenu aspirant moine, servira la messe avec une sonnette à la main, au lieu de tenir une lance et de monter à cheval, contantà Roland toute la machination tramée contre Tenfant pour le plaisir de scandaliser cet intrus avant de le ► pendre, et en6n montrant une bravoure provocante
quand Tintrus, au lieu de se laisser pendre, se montre prêt à exterminer tous ses adversaires. — Quelle différence entre Pacheco et don Ruy le subtil 1 Celui-
ci parle le moins possible, et presque uniquement pour réparer les imprudences de son frère ; lui-même est aussi prudent que cruel. Quand on propose de laisser vivre le petit roi, lui objecte qu'on peut revenir, même d'un couvent, et que la mort seule ne rend pas ceux qu'on lui confie ; quand on songe à jeter le petit roi dans un puits, lui a déjà étudié le puits et remarqué qu'il n'est pas assez profond ; quand on irrite maladroitement Roland, lui cherche à Tamadouer et propose au chevalier un bon petit traité en forme, qui sera avantageux pour tous ; quand ses frères et ses soldats se font tuer, lui disparaît, on ne sait par où ni comment. Et voilât des traits, qui, sans constituer une étude profonde, suffisent à donner un air de vérité à des poèmes assez courts.
Si maintenant nous cherchons quels genres de figures Hugo aime à peindre, nous constatons vite, avec Baudelaire, qu'il a une égale prédilection pour les forts et pour les faibles : la moyenne de l'humanité Tintéresse moins. Homère nous peint volontiers ses héros très grands et très forts, soulevant aisément des rochers que plusieurs hommes ordinaires auraient peine à mouvoir. Les auteurs de la Chanson de Roland font donner par leurs chevaliers : Roland, Turpin, Olivier, Roland .surtout, des coups extraordinaires qui fendent à la fois homme et cheval, couverts pourtant de solides armures. C'est ainsi que la naïveté des peuples jeunes et de leurs poètes se représentait, un peu grossièrement, l'idéal. Très épique aussi en cela, Hugo, qui a peint magnifiquement les titans de la mythologie grecque, peint volontiers des guerriers et des chevaliers qui ressemblent à des titans ; des tyrans devant lesquels tout s'incline et tremble; des justiciers invincibles qui,
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seuls, font reculer une nuée d'assaillants; des révoltés sublimes, comme Welf, ou Masf errer, devant lesquels échouent toute la force et toute la ruse des rois. Et en face de ces figures gigantesques Hugo peint avec amour les faibles et les victimes: en face des tyrans le peuple, enfacedeSigismondet de Ladi&las Mahaud, en face de lord Tiphaine Tenfant Angus.
Le grand-père d'Angus, en mourant, lui a ordonné, pour venger une vieille querelle de famille, de provoquer, quand il aurait seize ans, le cruel, le sinistre, le redoutable lord Tiphaine. Le moment est venu ; les combattants arrivent dans le champ clos. Comme Hugo slntéresse à cet enfant, comme il le plaint, comme il nous force à le plaindre 1
Fanfares, c est Angus.
Un cheval d*un blanc rose Porte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor, Qui semble presque femme et qu*on sent vierge encor Doux être confiant comme une fleur précoce.
Il a la jambe nue à la mode d'Ecosse ; Plus habUlé de soie et de lin que d'acier.
Il vient gaîment, suivi d'un bouifon grimacier; Il regarde, U écoute, il rayonne, il ignore; Et l'on croit voir l'entrée aimable de l'aurore. On sent que, dans ce monde étrange où nous passons, Ce nouveau vemi plein de joie et de chansons, Tel que Toiseau qui sort de l'œuf et se délivre. Aie mystérieux contentement de vivre...
Être de même taille et de même équipage,
Combattre homme contre homme ou page contre page»
S'adosser à la tombe en face d'un égal,
Être Ajax contre Mars, Fergus contre Fingal,
C'est bien, et cela plait à la romance épique;
Mais là le brin de paille, et là la lourde pique,
Ici le vaste Hercule, ici le doux Hylas !
Polyphème devant Acis, c'est triste, hélas!
Le péril de l'enfant fait songer à la mère ;
Tous les Astyanax attendrissent Homère,
Et la lyre héroïque hésite à publier
Les combats du chevreuil contre le sanglier.
L'huissier fit le signal. Allez I
Tiphaine, après avoir laissé Angus s'escrimer et se fatiguer en vain, se décide à frapper enfin son adversaire harassé ] il pousse un si effroyable rugissement qu' Angus, perdant la tête, s'enfuit.
Tremblant, piquant des deux, du côté qui descend, Devant lui, n'importe où, dans la profondeur fauve, Les bras au ciel, Tenfant épouvanté se sauve. Son cheval l'aime et fait de son mieux. La forêt L'accepte et i*enveloppe, et l'enfant disparaît. Tous se sont écartés pour lui livrer passage...
Le bois, calme et désert sous le bleu firmament, Remuait mollement ses branchages superbes ; Les nids chantaient, les eaux murmuraient dans les herbes; On voyait tout briller, tout aimer, tout fleurir. Grâce! criait l'enfant, je ne veux pas mourir! .
Peut-on s'empêcher de se rappeler ce que Fénelon dit d'Homère : « Homère ne peint point un jeune homme qui va périr dans les combats, sans lui donner des grâces touchantes : il le représente plein de courage et de vertu ; il vous intéresse pour lui, il vous le fait aimer, il vous engage à craindre pour sa vie... C'est une espèce de trahison : le poète ne vous attendrit avec tant de grâce et de douceur, que pour vous mener au moment fatal où vous voyez tout à coup celui que vous aimez, qui nage dans son sang, et dont les yeux sont fermés par Téternelle nuit, jd
D'où vient le goût de Hugo pour ces deux extrêmes : l'énormitéetla petitesse, lafaiblesse et la force? De son habitude d'opposer le bien et le mal, le mal ayant souvent pour lui la force, et la faiblesse se confondant souvent
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avec rinnocence? Oui, en partie. — De son amour bien connu de Tantithèse ? en partie encore. Mais il y a une raison plus profonde. Physiquement et intellectuellement, Hugo, avec sa vigueur de taureau, sa santé inébranlable, son infatigable activité d'esprit, Hugo était une sorte de géant. Il a eu pour tout ce qui était fort une sympathie qu^on peut dire fraternelle. Mais pour tout ce qui était faible, c'est un sentiment presque paternel qu'il a éprouvé, une commisération désintéressée et douce, et comme un besoin de protection et de patronage. Ces deux affections si différentes et qui se concilient si bien, il les .a éprouvées pour tout ce qu'il a trouvé de fort et de faible, non seulement dans l'humanité, mais dans la nature : pour le lion et Taigle, pour la mer et les montagnes, comme pour les guerriers et les justiciers surhumains; pour l'àne et le crapaud, pour la fleur qu^on coupe et Tortie qu'on hait, aussi bien que pour les femmes et les enfants. Et cette sorte de projection, à la fois inconsciente et tyrannique de la personnalité du poète dans la nature est un trait de plus qui rapproche Hugo des poètes épiques primitifs.
Pour en revenir à l'humanité, si Hugo néglige le plus souvent les êtres médiocres, qui sont le plus grand nombre, il aime d'un ardent amour d'artiste ceux qui réunissent en eux la faiblesse et la force : les nobles vieillards, qui ont perdu leur vigueur, mais à mesure que croissait leur majesté.
Les femmes regardaient Booz plus qu*un jeune liomnie. Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première. Entre aux jours éternels et sort des jours changeants. Et Ton voit de la flamme aux yeux des jeunes gens. Mais dans Tœil du vieillard on voit de la lumière.
Le marquis Fabrice est un beau spécimen de cette vieillesse vénérable. Sans doute, Hugo lui a attribué une crédulité excessive aux promesses du bandit couronné Ratbert ; il a mis dans sa bouche quelques paroles d*une tendresse faussement naïve et quelques accents déclamatoires, qui rappellent fâcheusement le Triboulet et le Saint- Yallier du Roi s'amuse; mais, ces réserves faites, c'est une touchante et noble figure que celle de ce vieux héros, ne vivant plus que pour sa petite fille, et se laissant abuser par Ratbert, parce que Ratbert a feint d'être aimable pour Isora.
Tout à rajustement de son ange de reine,
11 habillait l'enfant, et, tandis qu'à genoux
Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux
Et, les parfumant d'amhre, en lavaient la poussière,
Il nouait gauchement la petite brassière,
Ayant plus d'habitude aux chemises d'acier...
Tout est derrière lui maintenant; tout a fui; L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge; Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir. Vieillir, sombre déclin ! l'homme est triste le soir; Il sent l'accablement de l'œuvre finissante.
On dirait par instants que son âme s'absente. Et va savoir là-haut s'il est temps de partir.
Il n'a pas un remords et pas un repentir ;
Après quatre-vingts ans son âme est toute blanche.
Sur ce que Hugo pense de Thumanîté en général, de ïhomme^ nous avons déjà donné bien des indications en parlant de la philosophie de l'histoire, de la métaphysique, des idées morales du poète. Il nous suffira maintenant de deux autres indications, plus précises. Pascal a défini l'homme un roseau pensant ; le poète traduit cette définition dans le style concret et saisissant qui
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lui est propre. Le dernier degré de la petitesse est Tatome; Tiadice de riDtelIigence est la largeur du front (et il n'est pas défendu à ce propos de se rappeler que Hugo avait un front énorme) : « Atome au large front », voilà donc comment Thomme est défini dans le poème de Plein cieL Et voici maintenant ce que le Satyre, aux premiers temps du monde, dit de la nature deThomme, de sa faiblesse et de son avenir:
L'honinie ébauché ne sort qu'à demi du chaos.
Et jusqu'à la ceinture il plonge dans la brute ;
Tout le trahit ; parfois, il renonce à la lutte.
Où donc est Tespérance? Elle a lâchement fui.
Toutes les surdités s'entendent contre lui ;
Le sol l'alourdit, Tair renfièvre, Teau Tisole;
Autour de lui la mer sinistre se désole...
Ainsi la chose vient mordre aussi Thomme, et prend
Assez d*àme pour être une force, complice
De son impénétrable et nocturne supplice;
Et la matière, hélas I devient fatalité.
Pourtant qu'on prenne garde à ce déshérité !
Dans Tombre. une heure est là qui s'approche etfrissonne»
Qui sera la terrible et qui sera la bonne.
Qui viendra te sauver, homme, car tu l'attends.
Et changer la figure implacable du temps !
Qui connaît le destin? qui sonda le peut-être ?
Oui, l'heure énorme vient, qui fera tout renaître.
Vaincra tout, changera le granit en aimant.
Fera pencher l'épaule au morne escarpement.
Et rendra l'impossible aux hommes praticable.
A?ec ce qui Topprime, avec ce qui l'accable.
Le genre humain se va forger son point d'appui ;
Je regarde le gland qu'on appelle aujourd'hui.
J'y vois le chêne ; un feu vit sous la cendre éteinte.
Misérable homme, fait pour la révolte sainte.
Ramperas-tu toujours parce que tu rampas?
Ainsi, par son intelligence, Thomme est destiné à s^élever de plus en plus au-dessus de la matière et de Tanimalité ; mais sa nature rattache à la matière « et
jusqu'à la ceinture il plonge dans la brute » : quoi d'étonnant dès lors si la Légende des siècles a fait, à côté de l'humanité, une large place à ranimalilé et à la nature matérielle ?
La poésie classique du xvii<^ siècle, s'étant donné pour objet essentiel la peinture de notre nature morale, n'admettait que bien rarement dans ses vers les objets extérieurs, les plan tes, les animaux mêmes. La Fontaine est une exception qui confirme la règle, puisque Boileau n'a cru devoir nommer dans son Art poétique ni la fable ni le fabuliste. Et quand on ornait les vers de comparaisons empruntées à ces objets, à ces plantes, à ces animaux, on exigeait qu'ils fussent nobles^ c'est-à-dire qu'une convention tacite les eût distingués de leurs congénères et leur eût conféré un droit tout spécial de frayer ainsi avec les muses. Il n'y avait aucun inconvénient, par exemple, à comparer Louis XIV à un lion; mais, Homère ayant quelque part comparé Ajax à un âne, Boileau est fort embarrassé devant cette extraordinaire incongruité, et son trouble ne s'apaise que lorsqu'il a fait cette remarquable découverte : l'âne, qui n'est pas un animal noble chez nous, était un animal noble chez les Grecs. Tout a bien changé au xix« siècle, et nos poètes ont été moins timorés. Mais le plus hardi de tous a été Victor Hugo, car il n'avait pas, pour aller à rencontre des traditions classiques, ce seul motif que son goût était plus large et, dans certains cas, moins sûr : il était surtout poussé par la conviction qu'entre Ihomme et la nature existent des liens mysté-
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rieux et puissants , qu'il De saurait appartenir au poète de rompre, — au poète moins qu'à tout autre.
Et d*abord, quand même il y aurait entre les objets ou les êtres de la nature et nous une différence intime essentielle, ne suffîrait-il pas pour nous attacher à eux des analogies frappantes que ne peut manquer de remarquer un esprit réfléchi? La lumière ne nous charme-t-elle pas comme le bien, et les ténèbres ne nous répugnent-elles pas comme le mal? Les vagues ne sont^elles pas agitées dans la mer comme les passions dans notre âme ? Nos pensées vagabondes ne sont-elles pas comme les oiseaux du ciel ? Quand ces pensées sont toujours occupées des nécessités corporelles, santé, nourriture, ne rampent-elles pas à la manière des reptiles? Assujettir notre colère, n'est-ce pas dompter des lions ? et réprimer les haines et les jalousies, n'est-ce pas dominer des animaux venimeux? Ces assimilations sont empruntées à l'auteur des Élévations sur les Mystères ; et quand un Bossue! use ainsi hardiment de Tanalogie, comment un Y. Hugo ne verrait-il pas dans la nature entière un système de symboles ou d'hiéroglyphes ? Tout ce que Thomme trouve en lui-même, il le trouve aussi hors de lui, diaprés le poète, àTétat d^être ou d'objet distinct. La grandeur d*àme c'est le lion, et voilà pourquoi le lion de VArt d'être grand-père^ portant un petit enfant dans sa gueule, rend à un autre petit enfant cette proie qu'il a défendue contre une armée. L'aigle c'est la sublimité, et voilà pourquoi l'aigle, aux pieds de Jupiter, est le seul habitant de l'Olympe qui ne rie pas à l'entrée du satyre. La bonté, c'est Tàne ; la cruauté, c'est le tigre; l'inquiétude, c'est le vent. %
Mais ce n'est pas uniquement en un sens symbolique
162 VICTOR UUGO
que V. Hugo voit dans la nature entière une vie semblable à la nôtre. « Tout est plein d'âmes », a-t-il dit; et même dans le poème Dieu^ reprenant les théories de la Bouche d'ombrey l'ange du rationalisme a déclaré nettement à rhomme qu'il n'avait aucun droit à se regarder comme un élre à part dans la nature. Faire le bien et faire le mal, ce n'est pas seulement mériter et démériter au sens moral, c'est s'alléger et s'alourdir, c'est monter et choir aux sens propres de ces mots, et, par suite, c'est, par la métempsychose et pour l'expiation, subir des transformations successives en nombre indéfini. Tel tyran est vraiment, après sa mort, devenu un tigre et pourra devenir un écueil funeste aux vaisseaux. Que Ton s'étonne ensuite si l'écueil, comme le tigre, a une physionomie sinistre! si les choses, aussi bien que les animaux, agissent à certains moments à la façon des hommes : Taigle du casque, la statue de don Alonze, le cheval de Roland I
Victor Hugo croyait-il lui-même à son pythagorisme, à samétempsychose?Illesemblebien,àliresesœuvres; il le semblait aussi, à entendre parler le poète, — et nous avons sur ce point le témoignage de M. Stapfer. Hais il y croyait de cette foi de songeur que j'ai essayé de caractériser dans un chapitre précédent, foi profonde, mais intermittente et qui s'accommodait de toutes les contradictions. Et il semble bien qu'ici les contradictions soient flagrantes. Si Tâne incarne la bonté, l'âne est supérieur à l'homme, et ce devrait être une ascension dans l'échelle des êtres que de passer de l'état d'homme à l'état d'âne ; or, l'homme est grand par la liberté, et l'animal, d'après Hugo, n'est pas libre; il faut donc bien que Tâne soit inférieur â l'homme. De plus, la méte"ipsychose apour raison d'être et pour but
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Texpiation : mais comment le tyran, devenu tigre, méritera-t-il de descendre jusqu'au rocher ou de remonter jusqu'à rhomme> s'il n'est plus libre? Et enfin, si l'animal est inférieure Thomme, si l'animal expie> pourquoi est-ce à lui que Dieu se montrera de préférence, alors qu'il restera invisible au philosophe (voir le petit poème consacré àBalaam)?
Ici, il est vrai, Hugo a trouvé une explication singulièrement ingénieuse et profonde. Précisément parce que l'homme est libre, il doit ignorer certains secrets ; l'animal, au contraire, agissant en vertu d'un rigoureux déterminisme, ne pouvant vouloir aller vers le bien, ne pouvant vouloir aller vers Dieu, peut voirie bien et Dieu sans inconvénient,et le voir est pour l'àme puniele châtiment suprême : Virtutem videantintabescantque relicta,
Airrétons-nous, car les objections surgiraient de nou* veau, et l'on me dirait que le pourceau implorant la grâce du sultan Mourad, ou Tàne faisant un effort douloureux pour ne pas écraser le crapaud avaient bien l'air d'être libres. Si l'àne n'était pas libre, pourquoi Hugo entonnait-il un dithyrambe en son honneur et le mettait-il au-dessus de Socrate et de Platon?
Concluons tout simplement qu'en vrai poète, en poète qui a en lui le sens de la vie universelle comme on l'avait dans la jeunesse des peuples, en poète épique en un mot, Hugo n'a pas voulu admettre qu'il y eût comme un abîme entre la nature et nous ; il l'a rapprochée de nous par le sentiment et par l'identité de substance * ; puis, frappé par les diffé-
1. Il est même arrivé à Hugo (dans les Misérables, dans VHomme qui ri7, ailleurs encore) d'accorder nettement aux choses inanimées une dose plus ou moins .grande de liberté et, par suite, de responsabilité.
rences que cette identité laissait subsister et faisait même paraître plus éclatantes, il a imaginé plusieurs hypothèses pour résoudre cet embarrassant problème. Or, ces hypothèses n'importent guère, et Tesseatiel est que nous comprenions quel usage pourra faire le poète du merveilleux, des personnifications, du symbolisme qui sont impliqués dans ces abstruses et peu cohérentes conceptions. — Symbolisme, personnifications, merveilleux seront étudiés par nous plus tard, car leur étude se tient et Tétude du symbolisme ne peut elle-même être séparée de l'étude des images et des comparaisons de Hugo, par conséquent des moyens artistiques qu'il a employés à la réalisation de son œuvre épique. Il nous suffira maintenant de dire en quelques mots comment Hugo a compris la peinture de cette nature, que nous, pauvres esprits prosaïques, nous appelons la nature inanimée.
On sait quel a été le génie de Hugo comme peintre. Il en a abusé souvent, et certains poèmes, comme Mas ferrer^ sont remplis de descriptions sans fin; mais souvent aussi Hugo se contient et, s'il multiplie les descriptions, il ne leur donne qu'un développement raisonnable et proportionné à leur importance. Il se contente de parler des nuages en ces termes aussi sobres que justes :
Selon le plus ou moins de paresse du vent, Les nuages tardifs s'en vont comme en rêvant, Ou prennent le galop ainsi que des cavales ;
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et il réduit une description du milieu du jour en Orient à cette impression rapide et forte :
A rheure où les maisons, les arbres et les blés
Jettent sur les chemins de soleil accablés
Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière.
Les objets des descriptions sont des plus variés, et tous les spectacles de la nature sont reproduits dans la Légende des siècles. Hugo a toutes les couleurs et toutes les nuances à sa palette, et, s*il reproduit à merveille les paysages nets et précis, il excelle aussi dans les clairs obscurs : par exemple, il sait fort bien rendre la clarté indécise d'une aube de janvier dans les montagnes :
Une blême blancheur baigne les Pyrénées ; Le louehe point du jour de la morne saison, Par places, dans le large et confus horizon, Brille, aiguise im clocher, ébauche im monticule ; Et la plaine est obscure, et dans le crépuscule L'Egba, l'Arga, le Gl, tous ces cours d'eau rampants. Font des fourmillements d'éclairs et de serpents.
Ce que le poète peint le plus volontiers pourtant, ce sont les spectacles éclatants et grandioses; ce sont ces trois majestés : le ciel infini, la montagne et Tocéan. Voyez, par exemple, pour le ciel, Téblouissement du Satyre devant l'azur, ou Tengloutissement de laéroscaphe de Plein ciel dans Tespace vertigineux, au delà de t Tessaim prodigieux des Pléiades », au delà de « la fourmilière des soleils», la voie lactée. Voyez, pour la montagne, les éblouissantes images du Régiment du baron Madruce^ ou celle-ci que j'emprunte à une pièce de Toute la lyre :
Un jour, à l'heure où, dans les ombres, L'aube n'a pas atteint le front des Alpes sombres,
ibO VICTOR HUGO
Il partit. Le mont Blanc, éclairé seul encor, Comme un roi diligent, lorsque son camp sommeille, Avant tous ses guerriers tout armé se réveille, Sur les monts obscurcis levait son casque d'or.
Et que dire de TocéaD, sinon qu*il a été depuis Texil l'un des grands inspirateurs de Hugo? Quelle que soit la valeur du groupe destiné au Panthéon par le sculpteur M. Rodin, c'a été une idée heureuse, pour représenter le poète, de le montrer écoutant les voix de l'Océan, la voix tendre et rêveuse aussi bien que la voix irritée, égarée. Quels merveilleux vers en cent endroits, notamment dans les Pauvres gens :
Ciel 1 être en proie aux flots, c'est être en proie aux bétes I
Quelles peintures, — trop longues, trop encombrées d'érudition bizarre, ■— mais fortes, mais vivantes, mais {fUissantes,dans les romans, et notammentdansZ'/fomme qui rit : « Les navires sont des mouches dans la toile d'araignée de la mer... — Une lame de travers, colossale, vint, et s'abattit sur Tarrière. Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de vague tigre, flot féroce et définitif, qui arrive à point nommé, rampé quelque temps comme à plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince, fond sur le navire en détresse, et le démembre » !
Mais tenons-nous-en à la Légende: comment Hugo fait-il intervenir la nature dans les drames humains qu'il nous expose ?
La nature est pour une bonne part dans la formation même des personnages de ces drames. Les lions qui épargnent Daniel ont des sentiments et un langage différents selon qu'ils ont vécu dans le désert, dans laforêt, dans la montagne ou sur les plages de la mer: le milieu
l'homme, l'animal, la nature, le mtstére 167
où habitent les hommes influe aussi puissamment sur leur caractère, et Hugo a montré, chemin faisant, combien les paysans, surtout au bord des flots, sont accessibles aux terreurs des légendes, combien la montagne est chère à ses fils et leur inspire une humeur indépendante, combien les périls quotidiens rendent naturels aux pécheurs les dévouements héroïques et leur font un besoin de ces joies du foyer qu'ils sont sans cesse exposés à perdre. Mais c'est surtout dans la suite de rhistoire que l'influence du sol et du climat sur les caractères des peuples et des civilisations est importante à noter. Sans se l'être proposé expressément, Hugo a, par endroits, donné des modèles de cette géographie historique qui avaitinspiré à Michelet son beau lableau de la France, L'Asie « monstrueuse et fauve » de Xerxès, avec les pays étranges et si divers qui la composent, s'oppose fortement à la lumineuse Grèce, t terre où l'idéal se confond dans le réel », et nous comprenons aisément la lutte des deux races qui les habitaient. A l'autre extrémité de l'histoire, on voit que t les halliers » et « les loups » de la Vendée ont causé la chouannerie, aussi bien que les prêtres ou la royauté. Mais ce que Hugo a le plus puissamment fait ressortir, c'est le rôle historique de la montagne. La montagne, « où chaque pan de roche est une sentinelle » ; la montagne, noir complice des hommes de nuit, a été un des grands facteurs de la féodalité^ dans ce qu'elle a eu de plus oppressif et de plus odieux. La plaine était « ouvrière, et partant économe » ; quand elle avait assez amassé de richesses, la montagne «jetait sur la plaine ses rois », qui tuaient, brûlaient, pillaient surtout, puis « rentraient dans leurs monts comme une flotte au havre >. La montagne a fait aussi
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les mercenaires, en permettant aux Suisses de mettre au service des tyrans étrangers tout ce que leur avaient donné les monts sublimes :
La fermeté du pied dans les cols périlleux, Le mystérieux sang des mères aux yeux bleus, L'audace dont l'autan vous emplit les narines, Le divin gonflement de l'air dans les poitrines.
Mais la montagne devait aussi compenser ses méfaits par des services rendus à la liberté, et elle n'y a pas manqué :
Le mot Liberté semble une voix naturelle
De ses pics sous l'azur, de ses lacs sous la grêle.
De tout temps, elle a abrité des hommes hardis, qui « ont fait leur devoir d'être libres » et ont su défendre les sommets et les bois contre tous les oppresseurs ; aux époques les plus critiques, elle a suscité des Stauffacher ou des Guillaume Tell, et c'est elle qui a fait de la Suisse contemporaine le modèle et Texemple des peuples libres. N'est-ce pas elle aussi qui a produit et les vainqueurs de Roncevaux, et Pelage, et les soldats fidèles du Cid, « forte race d'hommes pleins de Tâpreté du lieu », qui, loin des villes corrompues, « vivaient avec les chênes de Dieu », leurs frères? Même au pied des Pyrénées, la plaine est farouche encore, et les hommes y ont une mystérieuse ressemblance avec leur pays :
Rien n'arrête le souffle immense dans les plaines : La liberté du vent leur passe dans le cœur... L'homme y féconde un sol plus âpre que la roche, Et de cette misère extrait de la fierté.
Là où, dans la poésie de Hugo, la nature se contente
l'homme, l'animal, la nature, le mystère 169
de servir de décor aux drames épiques, il arrive qu'elle leur fournit un décor admirablement approprié :
L'aube sur les grands monts se leva frémissante Le six janvier de Tan du Christ six cent soixante, Gomme si dans les cieux cette clarté savait Pourquoi l'homme de fer et d'acier se revêt Et quelle ombre il prépare aux livides journées.
Ainsi débute le poème le Jour des rois ; et quand le carnage a fait son œuvre,
Le couchant empourpra le mont Tibidabo ;
Le soir vint; tirant Tâne obstiné qui recule,
Le soldat se remit en route au crépuscule,
Heure trouble assortie au cri du chat-huant;
Lourds de butin, le long des chemins saluant
Les images des saints que les passants vénèrent,
Vainqueurs, sanglants, joyeux, les rois s'en retournèrent
Chacun* avec ses gens, chacun vers son état ;
Et, reflet du couchant, ou bien de l'attentat,
La chaîne des vieux monts, funeste et vaste bouge,
Apparaissait, dans l'ombre horrible, toute rouge ;
On eût dit que, tandis qu'en bas on triomphait,
Quelque archange, vengeur de la plaine, avait fait
Remonter tout ce sang au front de la ipontagne.
De même le supplice du crapaud nous paraîtra d'autant plus odieux que tout en lui et dans la nature sera plus porté à la douceur :
Le couchant rayonnait dans les nuages roses ; C'était la fin d'un jour d orage, et l'occident Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent ; Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie, Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie... Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils. L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière; Le soir se déployait ainsi qu'une bannière ; L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli; Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli. Le crapaud, sans eifroi, sans honte, sans colère, Doux, regardait la grande auréole solaire.