‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 45 sur 64 · VICTOR HUGO. S · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO. S

no VICTOH nUGO

Au lieu d'être en harmonie avec les sentimeats et les actions des hommes, la nature peut aussi leur servir de repoussoir. Elle fait ressortir la cruauté humaine par son calme et sa douceur, et les rois Pyrénéens préparent les vols et les meurtres

Tandis que les oiseaux, sous les feuilles naissantes, Joyeux, sentant venir les souffles infinis, Commencent à choisir les mousses pour leurs nids.

Hugo, comme Lamartine, avait autrefois senti dans la nature une amie qui nous invite et nous aime. Puis, le deuil et la contemplation de TOcéan furieux Tavaient amené à penser à peu près comme Leconte de Lisle, que la nature se rit des souffrances humaines et contemple uniquement sa propre splendeur. Or, cette conception était surtout de mise dans des épopées sombres, que remplissent la folie et les crimes des hommes :

Qu'est-ce que tout cela fait à l'herbe des plaines, Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines? Qu'est-ce que tout cela fait aux arbres des bois. Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois? L'eau coule, le vent passe, et murmure : Qu'importe?

Ainsi la nature est indifférente devant les crimes de Sigismond et de Ladislas, le soleil luit aux cieux pendant les crimes de Ratbert.

Une façon plus délicate et plus originale de faire intervenir la nature dans un récit épique consiste à mentionner un détail qui paraît inutile et qui cependant fait rêver. Regardez la fosse où les lions viennent de voir entrer Daniel :

Et les lions, groupés dans l'immense décombre, Se mirent à parler entre eux, délibérant.

On eût dit des vieillards réglant un différend,

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Au froncement pensif de leurs moustaches blanches. Un arbre mort pendait , tordant sur eux ses brandies.

Il est naturel que nous regardions Tarbre mort, pendant que les lions hésitent et n'agissent point. — Dans Àymerillot^ Charlemagne essaie en vain d'obtenir qu'un de ses capitaines se charge d'assiéger Narbonne :

Le bon cheval du roi frappait du pied la terre Gomme s'il comprenait ; sur le mont solitaire Les nuages passaient.

Et Ton sent que Charles les regarde avec impatience, et que le temps passe, aussi bien qu'eux. —

Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes.

Le roi écoule les torrents, et il doit avoir l'impression qu'eux aussi sont indignés. — Citerai-je encore V Aigle du casque ? Angus arrive pour le combat :

Il approche joyeux, fragile, triomphant,

Plume au front ; et le peuple applaudit cet enfant.

Et le vent profond souffle à travers les campagnes.

Rien de plus délicieux que ces indications discrètes et vagues^ dont l'imagination du lecteur fait ce qu'elle veut ; rien de plus naturel aussi, car il nous arrive à tous, en maintes circonstances, de chercher autour de nous, dans la nature, des confidents et des appuis, d'y trouver une hostilité ou une défiance, et de projeter ainsi nos sentiments sur les objets qui nous entourent. Hugo l'a fait plus que personne, et souvent môme les objets ont pris k ses yeux une forme et un aspect qui, sans s'écarter trop de leur forme et de leur aspect ordi-

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naîres, s'adaptaient à merveille à ses préoccupations, à ses rêveries. IJ serait curieux, par exemple, de noter après M. Mabilleau tout ce que la lune est devenue dans les vers du poète. S*il songe, dans les Châtiments, aux guillotinés du deux Décembre :

Tout à coup la nuit vint, et la lune apparut Sanglante, et dans les deux, de deuil enveloppée, Je regardai rouler cette tête coupée ;

s'il a une impression religieuse dans la campagne, la lune qui monte au ciel est une hostie énorme : « Dieu lui-même officie, et voici l'élévation ». Des soldats cheminent pendant les guerres d'Espagne ; leur capitaine a été tué, et, comme le croissant brille sur leurs têtes, ils croient voir reparaître dans le ciel le hausse-col de leur capitaine. Ailleurs, le même croissant est un « fer d'or qu'a laissé tomber dans les nuées le sombre cheval de la nuit ». Enfin, est-il besoin de citer la célèbre fin de Booz :

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à Toccident, et Ruth se demandait, Immobile, ouvrant l'œil à demi sous ses voiles, Quel Dieu, quel moissonneur de Téternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

On sent parfois le procédé dans cette série de transformations ; mais des vers aussi beaux montrent qu'il y a aussi — et surtout — autre chose. Quand on voudra inventer un nouveau jeu de société, un jeu innocent, plus innocent que bien d'aulres, on pourra chercher à combien de métaphores se prêtent le soleil et les étoiles, mais on atteindra difficilement à la vérité d'impression et à la magie de style de Hugo.

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C'est que le poète ne fait nul effort pour trouver ces correspondances mystérieuses entre la nature et notre âme. Qu'on se rappelle les vers qui précèdent, dans Booz endormi :

Ruth songeait et Booz dormait ; Therbe était noire ; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; Une immense bonté tombait du firaïament ; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

« Une immense bonté tombait du firmament », alors que Dieu préparait dans le mystère Thymen béni de Booz et de Ruth ; et c'est au contraire de la cruauté que Ton sent respirer partout dans le lieu sinistre où les infants d'Asturie préparent leur crime :

Un précipice obscur, sans pitié, sans merci, Aveugle, ouvre son flanc, plein d'une pâle brume, Où rYbaïchalval, épouvantable, écume.

Tout àTheureje montrais la nature matérielle involontairement, inconsciemment d accord avec la nature morale. Maiùtenant c'est la nature matérielle qui prend une valeur et une vie morales. On a beau faire, quand on étudie Hugo, on ne peut regarder longtemps les objets inanimés sans les voir vivre, penser, agir. A la simple peinture se substitue sans cesse la création de la vie^ le mythe. Encore une fois je m'arrête, avant de me laisser aller à cette étude du mythe, qui s'offre obstinément et que je dois réserver. Mais on n'aurait qu'une idée trop insuffisante de la nature, telle que la représente Hugo, si je ne citais au moins un exemple de la vie effrayante qu'il met en elle. Voici comment se nourrissent et se développent les arbres, d'après le Satyre :

fT4 vurruH ausa

Prpnils. iAoïii.' — La. *i»r»t âoraàt; L'irin» aoparbe F luiiie -e zioue ivçf -me i^Ttr? ^oaa 5e< pieife; Larrurine ^îfi-i^-.ime mx aniiis rons repliés. Aux aulle Jet-* jeruit» lAns jl Droioniteor aoire^

D*»:H:eiid. 3ii»nire, itteiiir .' iinflrî et tâche de la boire

Les irbres âoar uitant ie màehoirç» >jai rongent Les eieausnts. ep.irs ^an»t r ur âoupie et ^yani; Ua tevorent la iiiue. \ls ievoreiitle vent; T^ut leur tst bon. l;i anit L.i mort: la p ourriture Voit La rose et .ui va porrer «i nourriture; L herbe vontre broute in *>>nâi âssi bot» tontfos; A toute heure, an encemi Le ^'nquement confus Des <:ni>âes ^^us La ient «les plantes : on Toît paître Au l«:>uu «ie toutes ports, riounensité champêtre; L'arUre tnnstorme tout .lins son puissant progrès ; Il faut da sable, il faut «le Tarsile et du grès; n en faut au lentis^^ue, il en faut à ryense. Il en faut à la mnce, et la terre joyeuse Regarde la forêt formidable manger.

Une imagioation qai pénètre aossi profondément dans les secrets de la natare visible, ne peut qu*être tentée de dépasser cette nature. Après avoir rendu avec force et après avoir animé d'une vie nouvelle tout le réel, elle voudra rendre aussi ce qui est simplement imaginaire, elle voudra voir l'invisible, elle voudra exprimer l'inexprimable. Comment ? par une hallucination, spontanée ou volontaire. Quand Hugo regarde « le mur des siècles », il ne voit d'abord que ténèbres informes; mais il insiste, il s'hypnotise lui-même^ et pou à peu une image apparaît.

Il nVst pas (lo brouillards, comme il n'est point d'algè- Qui ri^sistont, au fond des nombres ou des deux, [bres, À In lUiti^ oalmo ot pi^ofonde dos yeux; Jp np^rtinhUs* l<? mur d\\bonl confus et vague,

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Où la forme semblait flotter comme ime vague, Où tout semblait vapeur, vertige, illusion ; Et, sous mon œil pensif, Tétrange vision Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre.

ff Plus claire », mais sans arriver jamais à une clarté parfaite. Quand Boileau voulait que Ton s*exprimàt toujours clairement, il admettait que Ton n'essaierait de rendre que ce qui se conçoit bien ; et lorsque Hugo a suivi le conseil de Boileau pour le fond, il l'a aussi suivi pour la forme. Mais ce qui est ^obscur et confus de soi doit être rendu avec une certaine obscurité : sinon il n'est pas rendu tel qu'il est. Déjà Goethe disait, en pensant seulement à la poésie du sentiment : « On a tort de croire que la poésie doive exprimer absolument des pensées précises ; il lui suffît d'une intonation qui éveille Timagination et provoque Tàme à la rêverie ; si cette intonation se rencontre, la poésie est excellente. » Combien plus est-il nécessaire de ne pas exiger une absolue précision de la poésie du mystère et de la poésie de l'invisible 1 Cette poésie, Hugo Ta cultivée avec prédilection depuis son exil. Son imagination Ty portait, et aussi sa solitude en face de Tocéan ^ Pourquoi ne pas lui appliquer ce qu'il dit lui-même d'un de ses personnages dans les Travailleurs de la mer ? t La solitude dégage une certaine quantité d'égarement sublime. C'est la fumée du buisson ardent. Il en résulte un mys-

i. Le 17 novembre 1859, au lendemain même de la première Légende^ Hugo, en remerciant Villemain du plaisir que lui pro curait la lecture du livre sur Pindare^ ajoutait : « J'ai besoin quelquefois de ces repos dans cette solitude et devant cet Océan , au milieu de cette sombre nature qui m'attire souverainement et m'entraîne vers les ondes éblouissantes de Tlnfini ». Correspondance^ u, 221.

térieux tremblement d'idées qui dilate le docteur en voyant et le poète en prophète. » Voyant, prophète, à" la façon d'un Job, d'un Ezéchiel et d'un auteur d'apocalypse, Hugo a trop voulu Têtre et c'a été un tort grave ; mais il l'a été vraiment, et Montégut a dit de lui avec justice : « Dans cette région où le fantastique se mêle au surhumain, il n a pas d'égal & .

Malheureusement il est impossible de décrire le monde fantastique de Hugo et de commenter des vers apocalyptiques, comme ceux où sont décrits l'intérieur de la terre percée paille Titan Phtos, l'ombre terrible ouest transporté Dante, latrompettedu jugement, ou l'entrée de l'ange Liberté dans l'enfer. Je voudrais seulement montrer par un exemple quelle impression de terreur sait produire Hugo quand il propose, je ne puis dire à nos yeux, je n'ose dire à notre intelligence, disons à notre sens du mystère, ces obscures visions dont il a le secret.

Kanut a vu un jour son père endormi, il l'a tué ; personne n'en a rien su, il a re'gné, il a été un grand roi, les prêtres à sa mort ont déclaré qu'il était un saint. Cependant, la cérémonie des obsèques terminée et le soir venu, Kanut sort de son tombeau, se fait un linceul en coupant avec son épée un pan du manteau de neige qui recouvre le mont Savo, et cherche à trouver l'endroit où siège le rémunérateur suprême, Dieu.

Kanut quitta le mont par les glaces saisi ;

Et, le front haut, tout blanc dans son linceul de neige,

Il entra, par delà l'Islande et la Norvège,

Seul, dans le grand silence et dans la grande nuit;

Derrière lui le monde obscur s'évanouit;

11 se trouva, lui, spectre, âme, roi sans royaume.

Nu, face à face avec l'immensité fantôme;

Il vit l'infini, porche horrible et reculant

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Où l'éclair quand il entre expire pâle et lent,

L'ombre, hydre dont les nuits sont les pâles vertèbres.

L'informe se mouvant dans le noir, les Ténèbres ;

Là pas d'astre ; et pourtant on ne sait quel regard

Tombe de ce chaos immobile et hagard ;

Pour tout bruit, le frisson lugubre que fait l'onde

De l'obscurité, sourde, elTarée et profonde;

Il avança disant : — C'est la tombe ; au delà

C'est Dieu. — Quand il eut fait trois pas, il appela;

Mais la nuit est muette ainsi que l'ossuaire.

Et rien ne répondit ; pas un pli du suaire

Ne s'émut, et Ranut avança ; la blancheur

Du linceul rassurait le sépulcral marcheur;

Il allait. Tout à coup, sur son livide voile

Il vit poindre et grandir comme une noire étoile ;

L'étoile s'élargit lentement, et Ranut,

La tàtant de sa main de spectre, reconnut

Qu'une goutte de sang était sur lui tombée.

Sa tête, que la peur n'avait jamais courbée.

Se redressa, terrible, il regarda la nuit,

Et ne vit rien, l'espace était noir, pas un bruit.

— En avant! dit Ranut, levant sa tète fière.

Une seconde tache auprès de la première

Tomba, puis s'élargit; et le chef cimbrien

Regarda l'ombre épaisse et vague, et ne vit rien.

Comme un limier à suivre une piste s*attache,

Morne, il reprit sa route, une troisième tache

Tomba sur le linceul. Il n'avait jamais fui;

Ranut pourtant cessa de marcher devant lui,

Et tourna du côté du bras qui tient le glaive;

Une goutte de sang, comme à travers un rêve,

Tomba sur le suaire et lui rougit la main;

Pour la seconde fois il changea de chemin.

Gomme en lisant on tourne un feuillet d'un regi^^tre,

Et se mit à marcher vers la gauche sinistre ;

Une goutte de sang tomba sur le linceul;

Et Ranut recula, frissonnant d'être seul.

Et voulut regagner sa couche mortuaire ;

Une goutte de sang tomba sur le suaire.

Alors il s'arrêta, livide, et ce guerrier,

Blême, baissa la tête et tâcha de prier;

Une goutte de sang tomba sur lui. Farouche,

La prière effrayée expirant dans sa bouche,

(1 se remit en marche; et, lugubre, hésitant,

Hideux, ce spectre blanc passait; et, par instant,

Une goutte de sang se détachait de Tombre,

Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre.

Il voyait, plus tremblant qu'au vent Je peuplier.

Ces taches s'élargir et se multiplier;

Une autre, une autre, une autre, une autre, 6 deux funè-

Leur passage rayait vaguement les ténèbres ; [bres !

Ces gouttes, dans les plis du linceul, finissant

Par se mêler, faisaient des nuages de sang;

Il marchait, il marchait ; de l'insondable voûte

Le sang continuait à pleuvoir goutte h goutte.

Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s'il tombait

De ces pieds noirs qu'on voit la nuit pendre au gibet.

Hélas! qui donc pleurait ces larmes formidables?

L'infini. Vers les cieux, pour le juste abordables,

Dans l'océan de nuit sans flux et sans reflux,

Kanut s'avançait, pâle et ne regardant plus.

Enfin, marchant toujours comme en une fumée,

11 arriva devant une porte fermée

Sous laquelle passait un jour mystérieux;

Alors sur son linceul il abaissa les yeux ;

C'était l'endroit sacré, c'était l'endroit terrible ;

On ne sait quel rayon de Dieu semble visible ;

De derrière la porte on entend l'hosanna.

Le linceul était rouge et Ranut frissonna.

Et c'est pourquoi Kanut, fuyant devant l'aurore Et reculant, n*a pas osé paraître encore Devant le juge au front duquel le soleil luit; C'est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit. Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première. Sentant, à chaque pas qu'il fait vers la lumière, Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir, Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir.

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