CHAPITRE VII Xja versification
Des moyens artistiques par lesquels Hugo poète épique a réalisé son œuvre, le premier à étudier est la versification, bien qu'il faille terminer seulement par là une étude sur un Racine ou sur un Boileau : rime et rythme sont en effet pour Racine une simple décoration ajoutée à un édifice, lequel serait solide et majestueux sans elle, mais rime et rythme sont chez Hugo générateurs d'images, dMdées et de développements, ils tiennent à l'architecture même de Tœuvre. Il y a donc intérêt à savoir bientôt quelle est la véritable constitution du vers de la Légende et quel parti le poète a tiré de cet instrument admirable. D'ailleurs, n'est-ce pas dans la Légende des siècles que le vers de Hugo est arrivé à sa perfection ? et Théodore de Banville n'a-t-il pas écrit : toute la science de la versification « se trouve réunie en un seul livre, la Légende des siècles de Victor Hugo, qui doit être la Bible et l'Ëvangile de tout versificateur français > ?
J*ai déjà eu plusieurs fois Toccasion de montrer que Hugo avait en main u Toutil universel » et que, si son
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génie avait ses tendances et ses habitudes bien marquées, rien cependant ne lui était vraiment impossible. Aussi pourrions-nous aisément citer de longues séries de vers qui sonneraient à notre oreille comme des vers de Racine, de Boileau, surtout de Corneille, et où nous trouverions appliquée la règle de VArt poétique ordonnant de diviser nettement Talexandrin en deux parties égales de six syllabes chacune :
Que toujours dans vos vers le sens, coupant les mots, Suspende rhémistlche, en marque le repos ;
par exemple, les beaux vers de Tange Liberté à Satan :
La croissance du mal augmente ton tourment,
Le mal qu'on fait souffrir s'ajoute au mal qu'on souffre ;
par exemple, ces vers du Détroit de l'Euripe :
Ungouffre estmoins mouvant sous des pieds plus hardis... Consentir à mourir, c'est consentir à vaincre.
Mais on sent bien que ce n'est pas là le vers ordinaire de Hugo, et lui-même s'est vanté de n'avoir pas laissé à Talexandrin cette rigidité de construction et cette symétrie :
Nous faisons basculer la balance hémistiche... J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin.
Qu'est-ce à dire? Que Hugo a assoupli le vers, lui a donné une liberté d'allure et une richesse d'effets inconnue jusqu'à lui, mais sans en changer le caractère essentiel ? C'est ce que je pense avec Guyau, avec M. Souriau et M. Stapfer; — ou bien que Hugo a fait une révolution dans la métrique, et que son vers est
chose toute nouvelle ? C*est ce qu'admettent Becq de Fouquières, M. Legouvé et M. Renouvier. Mais je crains que ces auteurs, et même le dernier, le profond » philosophe qui a écrit sur Hugo des pages si dignes
d'attention, ne se soient laissé tromper par les innovations que se sont permises les successeurs de notre' poète. Certes, le vers de Leconte de Liste ou de M. Goppée par endroits, celui de nos décadents ou de nos symbolistes presque partout diffère essentiellement du vers classique; mais ne diffère-t-il pas aussi du vers de Hugo ? Voilà la question , et qu'il ne faut pas trancher à la légère.
Prenons au hasard un court passage du Cyrano de Bergerac de M. Rostand :
J'inscris les noms. Approchez-vous, jeunes héros I ^ Chacun son tour ! Je vais donner des numéros I
I Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste?
Vous, Monsieur ? Non ! Vous? Non I Le premier duelliste,
Je Texpédie avec les honneurs qu*on lui doit!
Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt t
Sur ces six vers, deux ont évidemment une césure à l'hémistiche ;
Allons, quel est celui — qui veut ouvrir la liste? Vous, Monsieur? Non! Vous? Non! —Le premier duel-
[Uste...
I Deux, évidemment, n'en ont pas^ puisque la sixième
^ syllabe ou ne termine pas un mot ou est une syllabe
muette :
J'inscris les noms. Approchez-vous, jeunes héros! Que tous ceux qui \e\iient mourir lèvent le doigt!
VICTOR ULGO 6
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Dans les deux derniers enfin on parviendrait à trouver à rhémistiche une césure imparfaite, s'il le fallait absolument :
Chacun son tour I Je vais — donner des numéros ! Je l'expédie avec — les honneurs qu'un lui doit I
Mais, rapprochés des deux autres vers où cette césure n'existe pas, il est plus rationnel d'admettre qu'ils en manquent de même. Si bien que le morceau comprend deux vers coupés au milieu, — deux vers divisés en trois fois quatre syllabes :
J'inscr.'s les noms, —Approchez-vous, —jeunes héros! Chacun son touri — Je vais donner— des numéros 1
— et deux vers où cinq syllabes se trouvent, tantôt entre quatre et trois, tantôt entre trois et quatre :
Je l'expédie — avec les honneurs — qu'on lui doit! Que tous ceux — qui veulent mourir — lèvent le doigt !
Autrement dit, il n'y a pas de place fixe pour les césures dans les vers de M. Rostand. Le poète les coupe où bon lui semble, à ses risques et périls, et ceux-là seuls doivent être réputés mauvais qui ne paraissent pas harmonieux à une oreille suffisamment exercée. Ce qui est vrai des vers de M. Rostand est-il vrai des vers de V. Hugo ?
A prioriy cette conception me paraît bien invraisemblable. C'est une grosse affaire, et qui demande du temps, que d'habituer son oreille et celle des autres à de nouveaux procédés musicaux. Il a fallu, même aux auditeurs de Meyerbeer, un apprentissage pour goûter Wagner ;Meyerbeer n'avait pu être goûté
que grâce à ses prédécesseurs Rossini et Spontini, et Guillaume Tell on la Fies^a/e auraient échoué si le public n'avait été préparé à les comprendre par les ouvrages antérieurs. De même pour la musique du vers. Je ne sais ce qu'il faut augurer du vers sans règles de nos jeunes poètes ; mais si d'ores et déjà il peut être écrit et entendu, c'est qu'il a été préparé par des hardiesses comme celles de Leconte de Lisle^ mettant à rhémistiche, dans ses derniers poèmes, des syllabes atones ou des mots sans valeur propre :
Serait-ce point quelque jugement sans merci?
La soif de lor et du meurtre les assembla.
Et si ces hardiesses sont exceptionnelles et tardives dans Leconte de Lisle, aussi bien que dans les Parnassiens, n'y a-t-ii pas lieu de penser que le grand mattre des vers avant eux, Victor Hugo, — Victor Hugo, dont la longue carrière s'étend entre les décadents et les Parnassiens d'une part, et de l'autre les ennuyeux, les monotones pseudo-classiques du commencement du siècle, — a peu à peu déshabitué Toreille française des vers de ceux-ci et peu à peu Ta rendue capable d'accepter les vers de ceux-là, sans aller lui-même aussi loin que nos versificateurs nouveaux ?
Si nous laissons la théorie pour les faits, nous trouvons dans Hugo un type de vers, que le passage de M. Rostand nous a montré deux fois, et où il ne faut point chercher une césure à l'hémistiche : c'est le vers ternaire, divisé en trois fois quatre syllabes :
Je suis le mal, — je suis la nuit, — je suis l'effroi.
On s'adorait — d'un bout à Tau — tre de la vie.
Ceux qui punis — sent, ceux qui ju — gent,ceux qui vont;
vers où, exceptionnellement, un des deux premiers membres de quatre syllabes peut se terminer par une syllabe muette :
L'onde est libçe,— le vent est pur, — la foudre est juste. Croître le lis, •— fleurir l'arbre, — rire le jour.
Ce vers, qui a été la grande innovation de Hugo et des romantiques (on l'appelle d'ailleurs le vers romantique), parait donner raison à M. Renouvier. Mais il importe de faire plusieurs remarques. D'abord, Hugo, timide encore, a toujours fait terminer un mol avec la sixième syllabe dans ce vers comme dans le- vers ordinaire, et jamais il n'a osé dire comme M. Rostand ou M. Richepin:
Empanaché — d'indépendance — et de franchise. Quand devant lui —Jérusalem— se prosterna.
En second lieu, les vers ternaires sont innombrables et sans valeur propre dans les nouveaux poètes ; ils sont relativement rares et dénotent une intention particulière dans les poèmes de Hugo. Enfin, ces vers, n'ayant rien d'extraordinaire aux yeux des nouveaux poètes, sont mêlés à des vers d'une constitution quelconque ou se suivent au nombre de deux ou de plusieurs ; Hugo, les regardant comme exceptionnels, les emploie toujours isolément et les fait précéder ou suivre de vers coupés à l'hémistiche, afin que le contraste même prouve au lecteur qu'il y a eu de la part du poète une intention. Ainsi, dans le Petit roi de Galice:
LA TERSiriCATION 185
Guerroyer tout le jour, — la nuit garderie camp, Marcher à jeun, — marcher vaincu, — marcher malade, Sentir suinter le sang — par quelque estafilade;
OU dans Éviradnus:
La lune éclaire, — auprès du seuil, — dans la vapeur, Un des grands chevaliers -r adossés aux murailles.
Certains effets sont plus compliqués et plus savants. Un vers ternaire de la Paternité est suivi d'un vers coupé toutes les trois syllabes, puis d'un vers coupé uniquement à rhémistiche :
Il est sans peur,— il est scois feinte,— il est sans tache, Croit en Dieu, — ne ment pas, — ne fuit pas, — ne
[hait pas; Les défis qu'on lui jette — ont pour lui des appas.
Quand Roland donne son cheval au petit roi de Galice pour le faire échapper à ses assassins, la surprise et Télan fougueux de Tenfant sauvé sont traduits par un vers ternaire ; puis sa fuite éperdue est caractérisée par un vers régulier où la césure est à peine sensible à rhémistiche ; enfin un vers, régulier encore, mais oii la coupe principale est immédiatement suivie d'une coupe secondaire extraordinaire, marque le trouble et rinquiétude qui Tagitent:
« Va! »» L'enfant-roi —bondit en selle — éperdument,
Et le voilà qui fuit sous le clair firmament,
A travers monts et vaux, — pâle, — à bride abattue.
Plus loin, deux vers ternaires se répondent à six lignes de distance dans la prière du petit roi au Crucifix:
J'ai vu le jour, — j'ai vu la foi, — j'ai vu rhonneur... Doux au faible, — loyal au bon, — terrible au traître.
C'est parce que le dévouement de^ Roland lui a montré le jour ^ la foi ei l'honneur y que le petit roi promet d'être doux au faible^ loyal au bon et terrible au traître.
Des précautions que prend Hugo pour amener ses vers ternaires et deThabileté avec laquelle il les construit, nous sommes déjà tentés de conclure que Timmense majorité de ses vers doit témoigner à la fois et d*une souplesse très grande et d'une obéissance très réelle à la règle de Thémistiche. Et telle est bien la vérité. Seulement, il faut entendre que la règle de Thémistiche n'obligera pas le vers à être toujours coupé en deux parties égales par le sens, comme le veut la formule déjà citée de Boileau. Boileau lui-même n'obéit pas à la lettre à sa propre règle, et beaucoup de vers de lui deviennent ridicules, si on veut les couper d'une façon trop nette par leur milieu :
Mais je ne trouve rien —de beau dans ce Voiture. Vous, mon Dieu, mêlez-vous — de boire, je vous prie. Et qu'Horace, jetant — le sel à pleines mains...
Et que dire de ce vers de Corneille :
Cet hyménée à trois — également importe ?
En somme, la règle de Thémistiche est observée, quand Tarrêt après la sixième syllabe, môme sans être le principal arrêt du vers, est assez sensible pour permettre à l'oreille et à l'esprit du lecteur de s'assurer que le compte des syllabes est exact. Cette définition
admise, il est facile de voir que Hugo, sauf dans de très rares cas où il s*agit de produire uq effet puissant, observe la règle et tient essentiellement à Tobserver.
Une preuve, c'est qu'il ne fait pas comme les Verlaine, les Richepinet les Rostand. 11 ne met jamais à la sixième syllabe des e muets ou des mots sans consistance (relatifs, articles, courtes prépositions), sur lesquels il est impossible de s'arrêter. "
Une autre preuve, c'est que Hugo oppose volontiers les deux hémistiches d'un même vers, ou qu'il se sert souvent du vers léonin, c'est-à-dire du vers où le milieu et la fin riment ensemble, pour insister sur la ressemblance de deux faits ou la persistance d'une idée :
Et râne allait geignant — et Tànier blasphémant
Je vois ce qu'ils ont vu, ^ je crois ce qu'ils ont cru.
Une foule avilie, — une race flétrie.
Et Paul était heureux, — c'est charmant d'être heureux.
Une autre preuve encore, c'est que ceux qui analysent ses vers sans tenir compte de l'arrêt à l'hémistiche laissent perdre quantité d'effets et de beautés, évidemment cherchés par le poète. Voici des vers du Mariage de Roland, c'est-à-dire de la lutte entre Roland et Olivier, où il paraît d'abord naturel de ne voir aucun arrêt après la sixième syllabe :
Lile à leurs noirs assauts Tressaille au loin; — l'acier mord le fer; — des mor-
[ceaux...
Durandal— sur son front brille; — plus d'espérance. L'homme a fui. — Les héros achèvent — sans colère. Le duel reprend.— La mort plane, — le sang ruisselle ;
OU, lorsque Olivier offre à Roland désarmé le sabre du géant Sinnagog :
« Acceptez-le. » —Roland sourit :— « lime suffit... »
Mais qu^on rétablisse l'arrêt classique, et aussitôt Tacier s'oppose vaillamment au fer ; Durandal se rapproche du front d'Olivier el brille d'une lueur sinistre; le batelier fuit, mais les héros ne lui ressemblent guère ; la mort attire nos regards quand elle plane sur les héros ; et Roland, à qui on offre le sabre, répond nonchalamment par un sourire :
L*île à leurs noirs assauts Tressaille au loin; Tacier —mord le fer; des morceaux... Durandal sur son front— brille; plus d'espérance. L'homme a fui. Les héros— achèvent sans colère. Le duel reprend. La mort — plane, le sang ruisselle. « Acceptez-le >>. Roland — sourit : « Il me suffit... »
De même dans le Petit roi :
Le jeune roi captif a quinze ans; ses voleurs Sont ses oncles ; de là —
Qu'attendez-vous ? de là sa confiance ? Oh 1 non, il sait trop bien quels tigres il a pour oncles :
Le jeune roi captif a quinze ans; ses voleurs Sont ses oncles; de là — son e£froi; pas de pleurs...
Dans le Satyre et dans Après la bataille, je trouve deux vers où le sens exige un arrêt après la cinquième syllabe ; qu'on en ajoute un après la sixième, et l'on voit, d'une part Junon se tortiller en riant, de l'autre le cheval du général Hugo faire un saut brusque en arrière :
Pour que la reine — pût — se tordre — en liberté...
Le coup passa si près que le chapeau tomba Et que le cheval — fit — un écart en arrière.
Un dernier motif d'admettre que Hugo tient à la césure médiane, c'est le nombre et importance des effets qu'il produit par la subordination de cette césure à une césure plus importante placée en avant ou en arrière. L'oreille, qui s'attend à un sérieux arrêt après six syllabes, est frappée par le fait que cet arrêt est réduit le plus possible, tandis qu'un arrêt assez long s'imposeen un au Ire endroit. L'intelligence avertie cherche la raison de cette anomalie, la trouve, et, s'il y a lieu, admire. Quand notre oreille se sera habituée au vers nouveau, quand elle ne s'attendra plus à aucun arrêt régulier, que d'effets seront devenus impossibles ou du moins se seront fortement atténués I Je ne sais si les jeunes poètes ont assez songé àcette conséquence fâcheuse de leur réforme. Pour Hugo, je suis certain qu'il la pressentait et qu'il n'avait garde de s'y exposer.
Les analyses de vers étant très longues, je ne puis multiplier ni les exemples ni les explications. Mais voyez comment une forte coupe placée plus loin que l'hémistiche, tantôt fait tomber le vers, tantôt l'allonge et aide puissamment à l'effet produit par la pensée et l'expression :
Laissez tomJïër exprès des épia, — disdit-il.
Cette coliectibh dé ihonstt*es — se coiicertè.
Faces se réiiversarit en arrière, — livides.
Les pierres sous leurs pas roulent,— les branches cassent.
Léâ flots le lotlg du bord glissent, — vertes couleuvres.
' Un fort arrêt avant le milieu du verd oppose la petitesse du premier membre à la grandeur du second: Pacheco voulant que le petit roi de Galice vive, le m6D-
tre tout abaissé, tout humilié devant lui, donc nullement dangereux :
Nuîlo mort, c'est un spectre : il reviendrait. Mais, bah ! Ayant plié — • le jour où mon bras le courba, Que m'importe après qu'il reparaisse I
L*enfer lui-même se sent mesquin devant la scélératesse de Ladislas et de Sigismond :
Du reste, en voilà deux de pris, deux âmes telles Que l'enfer môme — rêve étonné devant eUes.
Un arrêt avant, un arrêt après le milieu du vers, et nous sentons la stupéfaction des deux rois devant Tapparition soudaine d^Ëviradnus :
Tous deux — laissent tomber la marquise, —de sorte Qu'elle git à leurs pieds et paraît une morte.
Que les fortes césures se multiplient : nous voyons les mouvements de Ladislas, les gestes inquiets deThomme primitif qui tremble devant ses dieux et devant ses rois, les oiseaux haletants sous l'implacable soleil de TEspagne :
Ladislas •— furtif — prend — un couteau 9ur la nappe.
L'homme fuit dans les trous, au fond des bois, sous Et, soulevant le bloc qui ferme son rocher, [terre
Écoute — s'il entend — les rois — là-haut — marcher.
L'air, — rare et brûlant, — manque — aux oiseaux
[éperdus.
Si les césures s^effacent, si Ton ne sait où les placer, le vers marque la rapidité et Télan. Ainsi, dans Plein ciel, Taérostat
Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit Dans le précipice des astres ;
et, dans le Mariage de Roland^
Le fleuve à grand bruit roule une eau rapide et jaune,
Une objection est à prévoir. Quel que soit le nombre des cas où la césure à l'hémistiche est forte; où, plus faible, elle dénote évidemment une intention ; où, plus faible encore, elle sert le poète par son effacement même, il reste encore bien des cas où la césure est faible, où elle est en contradiction avec le sens, et où pourtant aucune intention du poète n'est visible. Dans ces cas-là du moins, ne faut-il pas admettre que la règle de l'hémistiche est décidément violée, et ne faut-il pas scander uniquement comme le demande le sens? Non, car l'analogie indique que ces cas-là ne peuvent être traités autrement que les précédents. Non, 'car le désir d'éviter la monotonie suffit à expliquer la faiblesse de la césure médiane. Non, car un contraste discret entre le sens et le rythme, loin d'être un défaut, a toujours passé pour une beauté chez les Grecs et chez les Latins^ Non, car ce contraste est souvent le seul moyen de sauver les vers du prosaïsme. Non, enfin, car, si la césure n'avait pas le droit d'attirer un peu l'attention concurremment avec le sens, autant en faudrait-il dire de la rime. Or, rime et césure une fois effacées, comment les vers lus à haute voix se distingue* raient-ils encore de la prose?
1. Voir, par exemple, Plessis, Ty^aité de métrique grecque et latine y § 51, et Excursus I.
Du temps que j'étais écolier, je ne sais qui avait persuadé à l'un de mes meilleurs camarades qu'il fallait lire les vers comme de la prose. Une troupe d'acteurs en tournée vient au théâtre municipal jouer Angelo; nous nous y rendons, et après le premier acte, oubliant qu'An^eZo était en prose, mon ami s'écrie avec enthousiasme : «c Comme voilà des vers bien dits I je n'en ai pas reconnu un seul ! » Tous ceux qui désirent reconnaître les vers, — au moins dans les œuvres qui ne sont pas écrites en prose, — admirent le poète qui a si bien su donner à l'alexandrin une variété,une souplesse, une plasticité qu'on ne lui avait jamais connues, sans en altérer pourtant le caractère essentiel.
11 a su aussi lui donner une beauté particulière par remploi de sons merveilleusement appropriés à l'idée qu'il s'agit de rendre. On Ta déjà remarqué sans doute pour un certain nombre des vers que j'ai cités. Le fracas d'un fleuve, par exemple, pourrait-il être mieux marqué que par ces r multipliées et par ces mots courts qui se précipitent l'un sur l'autre :
Le fleuve à grand bruit roule une eau rapide et jaune?
De même toute la sauvagerie pittoresque du valloii d'firnuU est dans ce ters :
Tant la ravine est fauve et tant la roche est âpre.
Dans les vers que voici, on entend s'éerouler le géant Rostabai vaincu par Roland ;
Comme sur ses deux pieds de devant l'ours s'abat, Après s'être dressé pour étreindre le pâtre, Ainsi Rostabat tombe...
Voici au contraire des sons aigus, Vi et Tti, comme amortis par le murmure des f et des 5, de façon à nous faire entendre des armes qui se heurtent, mais dans le lointain :
Le cliquetis confus des lances sarrasines.
Voici des /"multipliées et mêlées à des / : ce sont des souffles parfumés qui sans cesse s'élèvent et qui flottent dans Vair limpide :
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle, Les soufQes de la nuit flottaient sw Galgaia.
Et ne parlons pas ici de hasard : le dernier de ces adorables vers n'a pas été trouvé du premier coup; on voit dans le manuscrit de Booz qu'il a été substitué à un vers, beau déjà, mais moins beau :
Un souffle tiède était épars sur Galgaia.
Quelle musique dans les vers qui entourent la chanson de Joss dans Éviradnus l
Écoutez I — Comme un nid qui murmure invisiJsle, Un briiit confus S'dpprochei et dès Hrés^ défi ttilic, Des pas, sortent du fond vertigineux des bois. Et voici qu'à travers la grande forôt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lime.
On entend frissonnei' et vibrer moliemelit, Communiquant au bois son doux fréthissemént, La guitare des monts d*Inspruck, reconnaissable Au grelot de son mancbe où sonne un gr^iin de table } Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce fri^ioil
Prend un sens et devient une vague chanson.
La mélodie encor quelques instants se traîne Sous les arbres bleuis par la lune sereine. Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau se pose ; tout se tait.
Et Tart de Hugo ne se borne pas à donner à chaque vers sa valeur musicale et expressive : dans un^ seul et même vers deux hémistiches peuvent s'opposer d'une façon saisissante. Quand la statue de don Alonze caresse de la main le vieux don Jayme brisé par Tangoisse, ou quand un rouge-gorge chante dans la gueule du lion de Waterloo, le poète oppose une bonté ou une grâce infinies à une grandeur effrayante : le premier hémistiche est coupé en deux parties égales et ne comprend que des sons doux à Toreille; le second comprend deux membres inégaux qui se heurtent, et des mots sonores, d'une sonorité — au moins dans le premier exemple — presque brutale :
Que dans l'ombre, d'un geste auguste et souverain, Caressait — doucement — la grande main — d'airain.
Et l'oiseau — gazouillait — dans le lion — pensif.
L'enjambement, ou rejet, est aussi employé par Hugo avec une habileté souveraine. Le poète lui fait rendre toutes sortes d'intentions diverses : le mépris :
On entend quelquefois Les pages d'une voix féminine et hautaine Dire : Ahl oui-da, le Cid! c'était un capitaine D'alors. || Vit-il encor, ce Campéador-là?
rétonnement :
Çà» le premier qui monte à cheval, je le tue,
Dit Roland. — Les infants se regardaient entre eux,
Stupéfaits. Il
le contraste avec une idée exprimée au vers précédent :
Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes Joyeuses, ||
Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, \\ afin de faire honneur à ce vieillard.
un mouvement brusque :
J'ai cru que le bateau se couchait et l'amarre À cassé. Il
la lassitude, le laisser-aller du sommeil ou de la mort:
Cependant, par degrés, Le narcotique éteint ses yeux d'ombre enivrés ; Zéno Tobserve, un doigt sur la bouche, elle penche La tête, Il et, souriant, s'endort, sereine et blanche.
la rapidité surtout :
Tiens, roi, pars au galop, hâte-toi, cours, regagne Ta ville, || et saute au fleuve et passe la montagne.
Si, à la fin du rejet, se trouve un e muet qu'il soit difficile de prononcer, on a l'impression de quelque chose de fuyant et d'illimité ; ainsi l'aérostat de Plein ciel parait une montagne envolée :
Le haut d'une montagne a, sous Torbe étoile , Pris des ailes, .|| et s'est tout à coup envolé.
Quand des vers sont construits d'une façon très souple et hardie, quand ils se permettent de nombreux enjambements, il est toujours à craindre que Toreille ue perçoive plus très bien le compte de leurs syllabes et ne les distingue plus très bien les uns des autres. Force est donc de renforcer la rime, la rime étant comme une sonnerie automatique qui nous avertit du passage de chaque vers. Ce n'est donc pas uniquement par l'effet d'un caprice, c'est pour un motif très sérieux que les romantiques et Hugo se sont attachés à employer des rimes riches. Par une anomalie singulière, Hugo a employé beaucoup de rimes dites normandes {mer : aimer) ou de rimes analogues ; la pièce des Trois cents où les noms propres abondent en contient des quantités [Béhémos : mois; Hystaspès : épais ; Thryos : chariots ; Eleusis : assis) ; mais, ce cas excepté et quelques négligences mises à part, Hugo est très soigneux de sesrimes. L'est-il autant que le veut Théodore xie Banville, quand il affirme que, sans consonne d'appui (c'està-dire, par exemple, sans Yr qui précède Vi dans rive et dans arrive)^ il n'y a « pas de rime, et, par conséquent, pas de poésie »? Quand Hugo a des idées imporr tantes ou des sentiments touchants à exprimer, il sait généralement se garder de la superstition de la consonne d'appui et de la rime trop riche ; quand il s'attarde et s'amiise^ alors en effet se multiplient dés rimes à faire tressaillir d'aise Banville ou Théophile Gautier. La Chanson des aventuriers de la mer^ notamment, esi amusante à cet égard :
Puis, trois de nous, que Heri iiè ginè, Ni loi, ni Dieu, ni souverain,
LA YERSlPIGVTIOIf 197
Allèrent, pour le prince Eugène Aussi bien que pour Mazarin, Aider Fuentes à pYendre- Gêne Et d'Harcourt à prendre Turin.
I A Notre-Dame de la Garde,
Nous eûmes un charmant tableau ; Lucca Diavolo par mégarde Prit sa femme à Pier*Angelo ; Sur ce, range se mit en garde Et jeta le diable dans Teau.
Le début du Régiment du baron Madruce est de même rendu très pittoresque par ses rimes, comme aussi par l'emploi spirituel des sons et des césures. Mais on comprend aisément que, plus les rimes sont riches, plus elles sont rares; il en est donc qui reviennent fort souvent : /)otn< el poing, faire et sphère, cœur ei vainqueur, toiles et étoiles, sur elle et surnaturelle, nuées et dimi- \. * nuées (ou continuées). Dès que Ton est un peu familier ' avec les vers de Hugo, on sait que certaines rimes s'ap-
pellent et on les attend. La chose est souvent fâcheuse ; non pas toujours : Tétonnant artiste trouve le moyen de tirer parti de ses défauts mêmes. Quand nous lisons dans le Jour des rois :
Ils ont vers Gésufal envoyé leurs anciens.
Pieds nus, la corde au cou, criant miséricorde,
nous sommes presque fiers de deviner, grâce à la rime, ce qu'a fait le tyran :
Fidèle à sa promesse, il a serré la corde.
Nous lisons dans le Petit roi de Galice, au milieu de la description de Taride vallon d*Ernula :
L'&ne a soif ; le cheval souffle et baisse un œil terne ;
la pitié que nous éprouvons pour ces pauvres bétes fait que nous désirons autant qu'elles la citerne qui évidemment va venir :
Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne.
Le nom de GcCiffer^ duc d'Aquitaine , dont Hugo aime à nous entretenir, rime si bien et si souvent à fer ou à enfer ^ qu'il finit par être aux yeux du poète et aux nôtres un symbole de barbarie et de cruauté.
Nous touchons à une'différençe capitale entre la versifîfisition de Hugo, et la versification de nos classiques, deux-ci subissaient la rime comme une nécessité ; Hugo, plus vraiment poète en cela, y voit une source de beautés précieuse. Les classiques n'ajoutaient la rime qu'à des vers déjà conçus par la raison ; Hugo fait de la rime une créatrice d'images, d'idées, de développements. Boileau appelle la rime une esclave, dont lé seul rôle est d'obéir; Hugo l'appelle une esclave reine Enclave reine^ expression admirablement juste, car Hugo, quand il le veut, commande à la rime avec beaucoup plus d'autorité que Boileau ou que n'importe quel autre poète classique, mais il lui plaît aussi de la laisser souvent commander. Dans tous les cas, la rime de Hugo n'a presque jamais la physionomie terne , banale qu'elle a quelquefois chez Racine, plus souvent chez Boileau, presque toujours chez Voltaire, dont les rimes sont faites avec des épithètes et des mots sans valeur {incroyable : effroyable; horrible : terrible). Horrible et terrible seuls sont fréquents chez Hugo, mais ils rendent une impression qui lui est si naturelle!
Souvent la rime de Hugo lui obéit en esclave^ et il est un versificateur sisûr^qu'il la trouve tout naturellement,
expressive, pour lui donner sa place dans un ensemble qui parait ne pouvoir pas être conçu autrement, même en prose :
L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot, Il livre au hasard somhre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille, Car les petits enfants ont faim. Il part le soir, Quand l'eau profonde monte aux marches du musolr. 11 gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles. Sa femme est au logis, cousant les vieilles toiles. Remmaillant les filets, préparant Thameçon, Surveillant Tâtre où bout la soupe de poisson.
Rien que des substantifs! rien que des verbes! rien que des mots importants ! et rien qui ne paraisse essentiel ! Quelle que soit la sûreté de versification de Hugo, il ne se peut pas cependant que la rime vienne toujours naturellement, qu'elle soit toujours une esclave obéissante. Mais elle ne devient pas banale pour cela, car le poète en fait la génératrice même du vers, la rime reintf. Un mot placé à la rime en appelle un second, qui devra être un mot important. Vieillard appelle brouillard, Tadjectif va^ue^ appelle le substantif values, le verbe fausse appelle le substantif fosse^ favori appelle mari. Comment Hugo emploiera-l-il brouillard, vagues^ fosse, mari, il n'en sait rien ; ce qu'il sait, c'est, que les vers seront faits pour les mots, et qu'ainsi les vers pourront être des chevilles, les mots n'en seront pas. Faut-il citer quelques-uns de ces vers chevilles, qui sont détestables ? Lord Tiphaine tue Ângus avec joie ; alors l'aigle d'airain qu'il asurson casque est indigné, et comme il faut une rime piquante à casque, nous lisons ce vers baroque sur le meurtrier : « Ainsi rit dans son antre infâme la tarasque ». Jésus rendait la vie aux nerfs d'une main desséchée : Hugo, qui a des rensei-
gnements vagues sur Tonde d'Esther, ajoute ce vers stupéfiant : « Et cet homme égalait David et Mardo* chée ». Passons bien vite, et voyons plutôt quels dons magnifiques la rime reine fait à la poésie de Hugo :
Quelques-uns sont bergers dans les grands terrains va-
[guet...
Mer de plaines ayant les collines pour vagues.
Fabrice, autrefois illustre, est maintenant oublié à Final:
Et ce vieillard Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard.
— La parole qu'un roi fausse Derrière les gens trahis N'est plus que la sombre fosse De la pudeur d'un pays.
— Je remarque en mes tristesses Que la gloire aux durs sentiers Ne connaît pas les altesses
Et s'en passe volontiers.
Un soldat vêtu de serge Est parfois son favori ; Et Tépée est une vierge Qui veut choisir son mari <•
1. Autant il est légitime d'affirmer que, d'une façon générale, la rime est pour Hugo une « source d'images »» autant il est difficile d'en donner en toute sécurité des preuves précises. M. Dupuy, dans son excellent livre sur Victor Hugo, cite un exemple qui paraît d'abord tout à fait topique :
Cela se dit pendant que les ^eux, pêle-môle.
Boivent Tombre et le rêve à l'obscure mamelle Du sommeil ténébreux et muet, et pendant Que l'enfant songe, assis sous le soleil ardent.
« Assurément, dit M. Dupuy, le terme pêle-mêle a provoqué
Si la rime crée des idées et des images, on comprend qu^elle doit influer sur la composition d'un poème. Pour employer la rime qui séduit son oreil'e, le poète allonge, complique, dérange parfois son développement. Dans les Sept merveilles du mondes Hugo fait dire au colosse de Rhodes qu'il est plus puissant que la mer, puisque sa lueur protège contre elle les marins, leur montre le port et les sauve :
Je suis le Dieu cherché par tout ce qui chancelle Sur le frémissement de Tonde universelle ; Le naufragé m'invoque en embrassant l'écueil... La ville semble un rêve aux lueurs de ma torche ; . Pour les marins perdus c'est l'aurore qui point.
Dans le passage que je viens de citer les idées se suivent; mais c*est parce que j'ai supprimé deux vers. Le poète a voulu faire rimer torche avec écorche, écueil avec œil; il a donc écrit :
Le naufragé m'invoque en embrassant Técueil ; La nuit, je suis Gyclope, et le phare est mon œil ; Rouge comme la peau d'un taureau qu'on écorche, La ville semble un rêve aux lueurs de ma torche.
l'arrivée de la rime mamelle, u La chose serait assurée, en effet, si le mot pêle-mêle s'était imposé au poète dans ce passage et si l'image de la mamelle n'avait pas pu lui venir spontanément. Mais il semble, au contraire, qu'il était peu utile ici (dans le Petit roiy v. 165) de dire si les soldats dormaient pêle-mêle ou non, et il est certain que la mamelle a fourni à Hugo quantité d'images dont la rime ne peut avoir ét^ la génératrice [Sacre de la femme, v. 92; Détroit de VEuripe^ v. 78; Zim-Zizimi, v.l5; Confiance du marquis Fabricey v. «66; Baron Madruce^ v. 117; le Lapidé, y, 58; Paroles dans l'épreuve, v. 11, etc., etc.). Dès lors, je crois que Hugo s'est proposé simplement de dire : « les gueux dorment » ; que le verbe trop inexpressif dormir a été de prime abord remplacé par une image, et que l'image, comportant le mot mamelley mamelle à son tour a amené péie-méle à la rime.
202 VICTOB HUGO
La comparaison : < Rouge comme la peau d'un taureau », n a que le t^rt de n*être guère en situation ; mais le vers : « La nuit, je suis cyclope^ et le phare est mon œil », jette au milieu du développement une idée qui lui est tout à fait étrangère : celle des aspects fantastiques du colosse. — Que celte idée étrangère ait besoin de plusieurs vers pour s'exprimer; que, chemin faisant, le poète rencontre encore, par Teffet de la rime, une autre idée inattendue, on voit combien le développement ébauché aura de la peine à reprendre , et combien la composition générale du poème sera cahotée et irrégulière. En pareil cas, le poète ne marche plus droit, mais en zigzags ; il paraît se griser de mots et de rimes ; Louis Veuillot dit méchamment — et spirituellement — que la rime lui monte au cerveau.
Et, comme toujours, au sein des défauts les beautés abondent. S*il est, daps les poèmes de Hugo, une partie où la tyrannie de la rime se fasse sentir, ce sont ces énumérations que le poète prodigue, dans les Trois cen/5, dans Zim-Zizimi, dans ^a^fter^, en maints endroits. Or, ces énumérations, interminables, sont parfois très belles. Théophile Gautier a fait de celle qui ouvre Ralbert un éloge enthousiaste, et Montégut, juge plus prudent, en a dit aussi : « Il me semble voir un basrelief de bronze coulé d'un seul jet. — Procédé puéril! répondez-vous. — Eh bien ! essayez. » Nous n'essaierons pas de refaire Ténumération de i^a^fr^r/, mais nous pouvons essayer de deviner comment elle a été faite. Prenez un certain nombre de noms italiens authentiques, et des noms forgés à la physionomie sufQsamment vraisemblable; quelques faits exacts, d'autres faits... qui auraient pu l'être; des souvenirs plus ou moins précis des arts et des mœurs de la première Renaissance
italienne. Reliez le tout par des rimes riches, des rimes imprévues, des rimes pittoresques ; et, en vérité, vous aurez une énuméralion qui vaudra celle de Hugo, si seulement vous avez son génie. Les noms propres Ancône^ Malaspina, ViçencCy Savoie^ Montferrat,,. font surgir trône^ i'uina^ naissance^ envoie, ingrat,,, y que le poète encadre de son mieux; Ranuce étant caporal de la ville d'Anduze, Foulque, qui le suit, a pour cimier la tête de Méduse; Âfranus étant évêque de Fréjus^ Marc, son voisin, a pour devise Imperium fit jus (c'est de la force que naît le droit), à moins que ce ne soit cette sinistre devise qui ait déterminé le choix de Tévéché ; Albert Cibo étant nommé à la rime, tombeau devient nécessaire au vers suivant; le mot de tombeau évoque devant Tespritdu poètela vision d'un chevalier en marbre blanc couché dans Fattitude du repos ou de la prière, la blancheur du marbre fait songer à la noirceur probable de Tàme, et voilà une très poétique antithèse :
Le sombre Albert Cibo, Que le marbre aujourd'hui fait blanc sur son tombeau.
Au total, une longue série de bouts-rimés; et, au total aussi, une page splendide, vraiment épique d'allure et de couleur :
Ratbert, fils de Rodolphe et petit-fils de Charles,
Qui se dit empereur et qui n'est que roi d'Arles,
Vêtu de son habit depatrice romain,
Et la lance du grand saint Maurice à la main,
Est assis au milieu de la place d'Ancône.
Sa couronne est larmet de Didier, et son trône
Est le fauteuil de fer de Henri l'Oiseleur.
Sont présents cent barons et chevaliers, la fleur
Du grand arbre héraldique et généalogique
Que ce sol noir nourrit de sa sève tragique.
Spinola, qui prit Suze et qui la ruina,
Jean de Carrara, Pons, Sixte Malaspina
Au lieu de pique ayant la longue épine noire,
Ugo, qui fit noyer ses sœurs dans leur baignoire,
Regardent dans leurs rangs entrer avec dédain
Guy, sieur de Pardiac et de l'Ile-en-Jourdain ;
Guy, parmi tous ces gens de lustre et de naissance,
N'ayant encor pour lui que le sac de Vicence,
Et du reste n'étant qu'un batteur de pavé
D'origine quelconque et de sang peu prouvé.
L*exargue Sapaudus que le saint-siège envoie,
Sénèque, marquis d'Ast, Bos, comte de Savoie,
Le tyran de Massa, le sombre Albert Gibo
Que le marbre aujourd'hui fait blanc sur son tombeau,
Ranuce, caporal de la ville d*Anduze,
Foulque, ayant pour cimier la tête de Méduse,
Marc, ayant pour devise : Imperium fit jus,
Entourent Afranus, évéque de Fréjus.
Là sont Farnèse, Ursin, Gosme à l'âme avilie ;
Puis les quatre marquis souverains d'Italie;
L'archevêque d'Urbin, Jean, bâtard de Rodez,
Alonze de Silva, ce duc dont les cadets
Sont rois, ayant conquis l'Algarve portugaise,
Et Visconti, seigneur de Milan, et Borghèse,
Et l'homme, entre tous faux, glissant, habile, ingrat,
Avellan, duc de Tyr et sieur de Montferrat;
Près d'eux Prendiparte, capitaine de Sienne,
Pic, fils d'un astrologue et d'une égyptienne,
Aide Aldobrandini, Guiscard, sieur de Beaujeu,
Et le gonfalonier du saint-siège et de Dieu,
Gandolfe, à qui, plus tard, le pape Urbain fit faire
Une statue équestre en l'église Saint-Pierre,
Complimentent Martin de la Scala, le roi
De Vérone, et le roi de Tarente, Geoffroy ;
A quelques pas se tient Galco, comte d'Athène,
Fils du vieux Muzzufer, ce rude capitaine
Dont les clairons semblaient des bouches d'aquilon ;
De plus, deux petits rois, Agrippin et Gilon.
Si, après avoir montré brièvement comment naissent et comment sont construits les vers de Hugo, je voulais montrer comment ils se groupent, j'aurais un chapitre
à ajouter à un chapitre : car là aussi la maîtrise de Tartiste est incomparable. Tantôt il fait se suivre des séries de vers bien liés et baignés tous d'une égale lumière, comme dans le Roi de Perse^ Jean Chouan, Après la bataille^ Guerre civile et maintes parties du Gibet. Tantôt il mêle des vers d'une allure prosaïque et des vers éclatants, comme dans VAn neuf de l*hégire, où les derniers jours de Mahomet sont contés avec une simplicité pénétrante que relèvent des traits comme ceux-ci :
Et Tétendard sacré se déployait au vent...
Et son œil, voilé d'ombre, avait ce morne ennui
D'un vieux aigle forcé d'abandonner son aire.
Ici un vers, un hémistiche isolé éclatent et forcent Tattention. Là une transition est faite par un distique. Là un groupe de trois vers, laissant un vers en suspens et donnant l'impression de l'inachevé, détache, campe \xn personnage, comme dirait un peintre, ou, commeditM. Dupuy,« ébauche vivement un tableau » :
Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.
Ailleurs, un groupe de quatre vers sert à produire une impression plus pleine et plus calme :
Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul
Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul,
Pareil au sac d'argent qu'enfouit un avare.
Et, se penchant, il dit à haute Voix : Lazare !
Et maintenant, que ne faudrait-il pas dire de la puissante période poétique de Hugo, qui se déroule si
savamment pour aboutir à une fin si saisissante ? Les exemples en sont innombrables, et la variété de leur construction est extrême. Dans la description de la salle à manger d'Éviradnus^ les monstres qui forment les cimiers des casques s^animent à demi et semblent se rappeler leurs jours de guerre et de carnage; la période s'enfle et se précipite jusqu'à ce quelle tombe, comme surprise par le fantastique sommeil des monstres eux-mêmes, sur ce trait : « On dirait que TËpou*vante bâille». — Plus loin, Eviradnus, à la façon de Ruy Blas dans le conseil de Castille, évoque toutes les grandeurs et toutes les noblesses de la royauté dans des vers majestueux, qui aboutissent à celui-ci, frappant par sa brusque trivialité : <( Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux ». — Dans V Année terrible^ Napoléon III ne capitule pas seul à Sedan : une période enflammée rend la vie à nos vieux généraux vainqueurs, la donne même à nos victoires ; puis, victoires et héros^ comme s*abandonnant tout à coup.
Par la main d'un bandit rendirent leur épée.
— Une période du poème la Comète, où Hugo insiste sur Tincrédulité qui, d'après lui, accueillit la prédiction d'Halley, montre brusquement, dans un formidable crescendo, le météore qui s'annonce par une clarté blême, qui paraît, qui grandit, qui remplit le ciel :
Et Tastre effrayant dit aux hommes : me voici.
— Il y aurait lieu de citer, si elle n'était bien longue, et de commenter, si je ne l'avais fait ailleurs, la période ou plutôt la série de périodes de Charlemagne.
dsLïkS Aymeriiiot : c'est une des merveilles delaLégende. Contentons-nous d'une période très courte, mais dont la fin est sublime, dans le Détroit de VEuripe, Thémistocle répond à ceux qui n'osent pas combattre Xerxès à Salamine :
Combattre, c'est démence? Ah! soyons insensés!
Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais
Que du vaisseau qu'il monte un démon tient la barre ;
Ces Mèdes sont hideux, et leur flotte barbare
Fait fuir éperdument la flottante Délos;
Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots,
Et dispersé si loin devant eux les écumes
Que l'eau de THellespont va se briser à Cumes,
Je sais cela. Je sais aussi qu'on peut mourir.
Il me resterait à parler des morceaux lyriques que Hugo a introduits dans son épopée : du Romancero^ si piquant par endroits ; des charmantes chansons de Sophocle, de Joss, des aventuriers de la mer; du pittoresque chant des retires ; de la paraphrase du Cantique des cantiques ou du gracieux Chant des oiseaux dans /a Fin de Satan ; des sublimes strophes de Plein ciel. Mais la poésie lyrique de Hugo a été fréquemment étudiée, et ce n*est pas d'elle que je m'occupe. Je ne citerai donc que quelques vers, pour montrer, là encore, la variété de ton du poète. Voici, dans la Chanson des oiseaux^ du Rémi Belieau le meilleur :
Avril ouvre à deux battants
Le printemps; L'été le suit, et déploie Sur la terre un beau tapis
Fait d'épis, D'herbe, de fleurs, et de joie.
Buvons, mangeons, becquetons
Les festons De la ronce et de la viçne; Le banquet dans la forêt
Est tout prêt, Chaque branche nous fait signe.
Quelle différence avec la musique farouche du chant des reîtres !
Sonnez, clairons,
Sonnez, cymbales!
On entendra siffler les balles ; L'ennemi vient, nous le battrons ; Les déroutes sont des cavales Qui s'envolent quand nous soufflons ; Nous jouerons aux dés sur les dalles;
Sonnez, rixdales,
Sonnes, doublons I
Et enfin quelle envolée dans les strophes de Plein ciel où est célébrée l'ascension du symbolique aérostat 1
Vers Tapparition terrible des soleils,
Il monte ; dans l'horreur des espaces vermeils,
Il s'oriente, ouvrant ses voiles ; On croirait, dans l'éther où de loin on entend, Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,
Part pour une de ces étoiles ;
Tant cette nef, rompant tous les terrestres nœuds, Volante, et franchissant le ciel vertigineux,
Rêve des blêmes Zoroastres, Comme effrénée au souffle insensé de la nuit, Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit
Dans le précipice des astres I