CHAPITRE VIII La composition
Nous avons vu quelle importance a la rime dans la versification de Hugo et comment il lui arrive de troubler l'ordonnance des poèmes. A côté de cette influence perturbatrice de la rime, il convient de signaler celle des images, bien que les deux influences se réduisent souvent à une seule, les images étant souvent suscitées par la rime même. Or, aller de rime en rime et d'image en image, c'est proprement imiter Tenfant qui va de fleur en fleur tout en se dirigeant versTécole : ni l'enfant ni le poète n'arrivent très vite à leur but. Beaucoup de poèmes de Hugo deviennent ainsi inter* minables, même quand le sujet en est très simple, même quand il ne comporte qu'une seule idée. Le poème sur Bazaine, le Prisonnier^ commence par : « Cet homme a pour prison Tignominie immense », et se termine par: « Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé? » On pourrait Faire suivre les deux phrases sans qu'on sentit entre elles de lacune, et cependant elles sont séparées par cent deux vers. Ce n'est rien. Le poème de Masferrer compte 690 vers et se résume exactement ed teci : Mas-
ferrer, biea que bandit, ne veut pas s'abaisser jusqu'à devenir un des rois des Pyrénées. Le ver de terre emploie six cents vers à faire son éloge, et le colosse de Rhodes emploie quatre grandes pages à dire : « je suis énorme, je sauve les marins, je ne saurais périr. »
Soyons justes, d'ailleurs ; la rime et les images ne sont pas seules coupables de cette prolixité. La principale cause en est la rhétorique même de Hugo, c'est-àdire la façon dont Hugo conçoit le développement des idées. Cette rhétorique est toute différente de celle des classiques.
Les classiques analysent les idées, c'est-à-dire qu'ils en distinguent soigneusement les différentes nuances, et qu'à ces différentes nuances ils consacrent des paragraphes successifs qui ne se mêlent point entre eux. Racine veut-il mettre dans la bouche d'Âgrippine deis plaintes contre Néron, elle énumère d'abord ce qu'elle a fait pour son fils, puis ce que son fils a fait pour elle, et elle conclut avec indignation :
Et lorsque, convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier, C'est vous qui m'ordonnez de me justifier I
Corneille fait-il défendre le meurtrier de Camille par le vieil Horace, celui-ci soutient: d'abord qu'Horace n'a point commis de crime, puis que Rome n'a rien à craindre du meurtrier, puis que le supplice du vainqueur d'Albe est impossible. Chacun de ces paragraphes est lui-même subdivisé d'une façon très méthodique, et l'orateur conclut par une double péroraison, où il s'adresse d'abord au roi, puis à Horace. Et maintenant prenons les plaintes du marquis Fabrice après la mort d'Isora. Ici l'idée n'est point analysée ; Fa-
brice n'insiste point : d'abord sur la douleur qu il éprouve à perdre le seul être qui lui fît aimer la vie, — puis sur ce qu'a d'odieux la mort d'un enfant, — puis sur la lâcheté de Ratbert quia employé la ruse comme auxiliaire de sa cruauté, — enfin sur la terrible imprévoyance qui l'a empêché, lui, Fabrice, de se méfier d'un monstre tel que Ratbert. Non, tout ce que Fabrice pourrait dire successivement, il le dit dès le début, et, par la suite, il le répète :
Tuée! ils Tont tuée! et la place était forte! (Vers 1) Us sont venus, j'ai dit: Entrez ; c'étaient des loups \(V,34) Vraiment ! est-ce donc trop espérer que de croire Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire, Massacrer des enfants, broyer des orphelins? [V, 5$-58) grand vainqueur d'enfants de cinq ans!... (K S8)
Objectera- t-on que ces répétitions sont ici un trait de vérité, et qu'une douleur comme celle de Fabrice ne saurait ordonner savamment ses plaintes ? Revenons alors à ce poème du Prisonnier^ où le poète parle luimême. Ce que disait le premier vers : « Cet homme a pour prison l'ignonimie immense », est répété par les vers 31 et 32:
Ce misérable est seul dans son ombre; son front Est plié, car la honte est basse de plafond;
par les vers 59 et 60 :
Donc cet homme est muré Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré;
parle vers 89 :
... Aucun mur n'égale en épaisseur la honte;
et par le vers iOO :
11 habite la honte, éternel cabanon.
Et que serait-ce, si je voulais parler des romans, ou reviennent sans cesse ces mois qui sont des aveux d*une composition lâche : « nous Tavons dit, insistonsy, revenons-y » ? Là, la diffusion ne se contient pas dans rintérieur d*un chapitre, elle noie sous son flot monotone plusieurs chapitres à la fois. Dans VHomme qui rity le livre deux de la deuxième partie est consacré à montrer Tamour qui naît et qui devient de jour en jour plus profond entre Gwynplaine, le défiguré, et Dea, Taveugle. Il y a d'admirables traits dans les longues pages de Hugo, mais elles ne sont certes pasconçues d'après la méthode analytique des classiques. Le chapitre ii s'étant terminé, de cette façon piquante : « Gwynplaine adorait Dea, Dea adorait Gwynplaine. — Tu es si beau I lui disait-elle », le troisième chapitre est chargé d'expliquer ce dernier mot. Il porte pour titre : Oculos non habet et videt^ « Elle n'a pas d'yeux, et cependant elle y voit bien ». Conçu comme le poème le Prisonnier, ce chapitre sépare par un développement de deux pages deux phrases qui pourraient se suivre ; nous lisons totlt ail début : à Uiië seule femme sur la terre voyait Gwynplaine. C'était cette aveugle » ; et tout à la fin : « C'est que Dea, aveUgle, voyait l'ftme i : L'effet est curieux, le mot a sa profondeur, et cette fois il semblé bien que lé sujet est épuisé l Non pas ; voici un quatrième chapitre : tes Amoureux assortis, et un cinquième : le Bleu dans le noir, qui emploient sept pages encore à nous présenter les mêmes idées. .
Le défaut e«l rarement poussé aussi loin dans les poé-
sies épiques ; mais elles sont parfois composées de la même manière. De distance en distance s'échelonnent i des vers qui répètent Tidée essentielle ou qui énoncent/ les idées successives : ce sont les vers jalons, les vers^ conducteurs ; et il arrivait à Hugo d'écrire ces vers d'avance, comme on peut le voir dans le manuscrit de la Légende pour la pièce biblique des Lions. Dans les intervalles, les métaphores éclatent sans interruption comme les fusées d'un feu d'artifice, les énumérations s'allongent, les digressions se multiplient et, avec elles, des procédés que lancienne rhétorique n'ignorait pas, mais dont nul n'a usé avec plus d'intempérance que Hugo. Déjà le Tityre de Virgile exprimait sa reconnaissance pour son bienfaiteur de cette façon quelque peu conventionnelle :
Aussi Ton me dira que les cerfs ont des ailes, Que la mer sur ses bords laisse les poissons nus, Que, bannis Tua chez l'autre en des champs inconnus, L'Ibère boit le Tigre et le Parthe le Tage, Avant que de mon cœur s'échappe son image ^
Mais, après tout, Tityre se contentait de cinq vers. Elciis est moins discret :
Combattre des soldats, Oh I tant que vous voudrez ! mais des prêtres, non pas I La cave du lion est effrayante, et Taire De Taigle a je ne sais quel aspect de colère;...
« on sent que l'aquilon.... ; on sent que l'ouragan... ; mais... » : en voilà pour 23 vers. — Tout cède à l'homme, dit l'Océan dans le poème qui porte ce titre ; tout cède à l'homme, mais moi, je ne lui cède pas : cette