INTRODUCTION XI
la conscieace, quoi qu'en dise un litre trompeur, c'est le justicier Hugo acharné contre les tyrans ; et la preuve, c'est que dans les Châtiments le poète a juré de poursuivre et d'écraser Napoléon III (A l'Obéissance passive). Napoléon III lui-même étant comparé à Gain (Sacer esio)^ Le satyre, «qui voit Jupiter lui-même s'incliner devant lui », ce n'est pas la personnification du panthéisme, c'est le vaniteux poète célébrant son apothéose. « La scène est superbe, dit M. Edmond Biré. Victor Hugo Ta traitée avec une prédilection marquée. On sent bien qu'il en est le héros, que le dieu Pan, c'est LUI. » — Je le veux bien ; mais alors c'est à luim^me qu'Olympio attribue la laideur, la difformité, la « monstruosité brutale » du satyre ! Et quanta /a Conscience^ comme l'examen du manuscrit de Hugo prouve qu'elle a été écrite antérieurement au coup d'Ëtat \ force est bien d'admettre la conclusion suivante : si le souvenir de cette pièce a pu susciter celle qui, dans les Châtiments^ porte le titre de Sacer esto^ Sacer estOy en revanche, n'a nullement inspiré la Conscience, et ce poème a bel et bien une signification désintéressée, une portée épique.
Que les vers de la Légende expriment souvent les opinions politiques, sociales et religieuses de Victor Hugo, la chose est indiscutable. Mais il y aurait queN que hardiesse à en conclure que l'œuvre, dès lors, ne peut être épique. Dante n'est-il pas un homme de parti farouche dans sa Divine comédie ? Le Paradis perdu
1. Voir P. et V. Glachant, les Mannscriis de Yicior Hugo, dans le volume intitulé Papiers d autrefois, 1899. in 18, p. 81. Je me servirai souvent de cette précieuse étude. Malheureusement» la première série seule de la Légende se trouve en manuscrit à la Bibliothèque Nationale et a pu être étudiée par MM. Glachant.
XII VIGTOU HUGO
n'est-il pas d'un puritain ? et ne trouve-t-on pas les opinions politiques de Virgile dans Tidentification, souvent visible, d'Auguste avec Énée, ses opinions philosophiques dans la peinture des Enfers ? Si nous passons aux épopées populaires et primitives, naturellement nous ne trouverons plus de trace certaine des auteurs, puisque les auteurs sont inconnus. Mais les épopées françaises, tout en traitant des mêmes person • nages ou des mêmes temps, ont, selon les âges, une inspiration successivement monarchique et féodale : n'est-ce pas la marque même des auteurs ? — Il y a toute une conception politique dans l Iliade^ et qui diffère singulièrement de la conception politique de VOdyssée ; il y a toute une conception sociale dans le bouclier d'Achille, et qui n'est pas celle dont témoigne la peinlu.ve d'Ithaque ou de l'île des Phéaciens ; il y a jusqu'à deux conceptions religieuses dans la NsxuTa et deux théories sur les Enfers. N'est-ce pas là la marque des Homères successifs auxquels les vénérables chefsd'œuvre homériques doivent leur naissance ? — A moins qu'on n'aime mieux dire (et avec raison) que c'est là la marque des temps : mais c'est aussi l'époque de Virgile qui a marqué sur VÉnéide^ celle de Milton sur le Paradis perdu, celle de Hugo sur la Légende.
Évitons, s'il se peut, toute exagération. Un trop grand nombre de pièces égarées dans la Légende et qui n'avaient sans doute pas été écrites spécialement pour elle, ne sont pas conçues dans l'esprit désintéressé qui convient au poème épique : nous ne tenons pas compte de ces pièces. A d'autres, vraiment dignes de l'épopée, s'ajoutent ou se mêlent brusquement des passages où l'auteur des Châtiments se souvient trop de son ancien rôle de satirique : nous faisons abstraction de ces pas-
INTRODUCTION XïII
sages. Mais ailleurs, mais dans la moitié au moins de Tœuvre, ce n'est point de la polémique ou de la satire r que prétend faire Hugo. Lui qu'on accuse sans cesse
^ de n'avoir pas d*idées propres, d'être resté au centre
de tout comme un écho sonore, d'avoir toujours adopté, plus ou moins consciemment, les opinions et les préjugés de ses contemporains, ce sont ces opinions et ces préjugés qu'il transporte dans Tétude de l'antiquité ou du moyen âge ; et ce qu'il faut chercher dans tel discours d'un Titan aux Dieux ou d'Ëviradnus à Ladislas et à Sigismond, ce n est point une préoccupation personnelle, c'est un anachronisme naïf.
Ceci nous conduit au reproche le plus grave et le plus juste qu'on puisse adresser à Hugo : c'est qu il n'a pas tenu les promesses de sa préface : u Tous ces poèmes, dit-il, ceux du moins qui résument le passé, sont de la réalité historique condensée ou de la réalité historique devinée. La fiction parfois, la falsification jamais ; aucun grossissement de lignes, fidélité absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations diverses. » Et le poète, voulant donner un exemple, ajoute : « La décadence romaine n'a pas un trait qui ne soit rigoureusement exact, x Hugo est sincère, mais il se trompe. Le poème Au lion d'Androclès^ où la décadence romaine est peinte, tout com» posé qu'il est de détails vrais, n'en forme pas moins un ensemble faux, parce que tous les témoignages favorables à l'empire romain ont été négligés, parce que tous les témoignages défavorables ont été i accueillis et accumulés, quelle qu'en fût la valeur
et quelle qu'en fût la date. Mais le plus souvent les détails eux-mêmes sont loin d'être exacts. Il eût fallu à Hugo pour remplir son programme une
xnr VICTOR hugo
érudition patiente, un sens critique, un souci de la science qui lui faisaient complètement défaut. A ses yeux rintuition suppléait aux recherches, et l'imagination — la sienne — avait plus de flair que Thistoire pour découvrir la vérité. On sait quelle étrange idée Tauteur, parfois très perspicace, de William Shakespeare s'était faite de certains écrivains : il lui eût suffi d'ouvrir le poème de Lucrèce pour s'apercevoir que ce qu'il en disait ne lui convenait guère, et lorsque, dans la Légende même, il a voulu faire parler Aristophane, il s'est trouvé que l'idylle sortie de sa bouche ne pouvait sortir que de celle de Théocrite. Éviter de telles méprises e'iait facile : Hugo n'y apas seulement songé. Et de même on a peine à croire jusqu'où va son dédain superbe pour la chronologie. Le poème des Quatre jours d*Elcii$, tel qu'il a été publié en 1883, nous peint l'état de nt.ilie sous Othon III, c'est-à-dire au x® siècle ; mais il devait d'abord s'appliquer au règne supposé de Ratbert, c'est-à-dire au xiii® : ce qui ne laisse pas de rappeler les procédés de la tragédie impériale, où sans scrupule un don Sanche était transformé en un Ninus IL Au reste, £!l€iis est plein de faits précis qui peuvent servir à le dater. Je prends un certain nombre de ces faits, je les examine : nous sommes successivement au x®, au xnr, au XIV», au xv^, au xvie siècle. On ne saurait unir plus d'élasticité à plus de précision. C'est qu'en effet Hugo, qui lisait uniquement les livres que personne ne lit et qui les lisait hâtivement, n'en aime pas moins à faire parade de sa fantaisiste érudition. Il fait un beau fracas de termes techniques, mais invente ou estropie un certain nombre de ces termes, et il les substitue l'un à l'autre dans ses manuscrits avec une parfaite indifférence. Met-il en avant des noms historiques, Sigis-