LE MYTHE ET LE MERVEILLEUX
inanimé de ce qui a vie et pensée ; peut-être même les distinguent-ils trop et risquent-ils de méconnaître les ressemblances et les rapports qui unissent toutes les parties de la nature. Il n'en était certes pas de même au début des civilisations. L'homme se distinguait mal de ce qui Tentourait ; il distinguait mal sa sensation de Tobjet qui l'avait causée, son idée de la sensation qui en avait été Torigine, le mot dont il se servait de ridée que ce mot était simplement chargé de ren< dre ; si bien que le mot, Tidée, la sensation prenaient un corps, la matière prenait une âme, et le mode particulier d'existence qui était le sien, l'homme le donnait à tout en lui et autour de lui. En même temps, rhomme, ayant conscience de sa faiblesse, sentant peser sur lui toutes sortes de tyrannies obscures, tourmenté par le sentiment du divin, attribuait aux êtres créés par son imagination unegrandeur et une puissance mystérieuses, et, sans cesser do les concevoir comme des hommes, il les craignait comme des dieux. Ainsi la mer devenait Poséidon, c'està-dire un dieu à la forme et aux sentiments humains ; et de même le feu devenait Hëphaistos, Tamour Ëros, la santé Hygie, la fortune Tychè ; la grâce ou les heures devenaient aussi des divinités humaines, et, Artémis ayant été appelée )taXX(TC7) , la très belle, ou Apollon àpKxxaiToç, le très bon, ces épilhètes elles-mêmes se personnifiaient et devenaient la nymphe Callistos, le dieu champêtre Aristée. Retenu par sesconvictions religieuses, qui en faisaient un monothéiste résolu, il était impossible que Hugo arrivât Jusqu'oti étaient arrivés les peuples antiques : qu'il créât des divinités. Les idées scientifiques de son teaip<x, à l'inOuence desquelles son génie, tout poétique qu'il
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fût, n'avait pu eutièrementse soustraire, devaient même Tempêcher de développer complètement ses mythes et de dessiner en toute naïveté les figures qu'il attribuait aux idées aussi bien qu'aux choses. Mais ce furent là les seules barrières que son génie mythologique se laissa opposer. Pour lui, disait déjà excellemment Nisard, « le monde moral et le monde physique se confondent; les sentiments sont des sensations ; les idées ont des contours; l'abstrait prend un corps, et l'invisible même veut qu'on le voie. — Gomme Léonard de Yinci, qui regardait tout pour tout dessiner, jusqu'aux rides des vieilles murailles, où il trouvait des airs de tête, des figures étranges, des confusions de bataille, des habillements capricieux, le poète coloriste a tout regardé pour le peindre. Par la puissance du même don, tout ce qu'il voit le regarde à son tour. Toute chose lui est comme un de ces portraits de maître, qui, dans les musées, semblent suivre de l'œil les visiteurs. Il n'y a pas, dans la nature telle qu'il la sent, d'objets inanimés ; tout a vie, et le sait ; il n'y a pas d*aspects, mais des visages. C'est la pensée de Pascal retournée: Tunivers connaît l'homme, et s'il écrasait l'homme, il saurait qu'il l'écrase.» »
Il est curieux de voir l'auteur du Salyre^ dans un sujet 0(1 il pourrait se contenter d'imiter fidèlement les Grecs, rivaliser sans effort avec eux, agrandir TOlympe sur lequel il a fait monter son chèvre-pieds, et enrichir la mythologie antique à laquelle il emprunte ses principaux personnages. Aux nymphes et aux naïades il ajoute les Nuées et l'Ondée, à côté de la Nuit et du Chaos il place la Chose et l'Ombre, il complète les Heures par l'Hiver et Avril, et sur le même rang que ces abstractions déifiées que nous montre Eschyle : la Force et la
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î Violence, il met la Cause, l'Énigme, la Haine, Tlndi-
gence et Tlnconnu. Mais, après tout, il pourrait n'y avoir là qu'une imitation rafQnée.et c'est lorsque Hugo
l ne se propose pas de traiter un sujet mythologique
que sa création mythologique est le plus digne de remarque. Or, Hugo crée des mythes partout, sans relâche, et il les crée parles mêmes procédés instinctifs qui ont constitué les mythologies primitives.
11 crée des mythes avec des mots, avec des lettres, avec la forme même des lettres. A la montagne dont le nom — la Jungfrau — signifie la vierge, il ne se contente pas de donner un front qu'elle livre aux seuls baisers des étoiles, il en fait la Jeanne d'Arc de THelvétie. — Beaucoup de ses titres sont faits avec des allitérations : Nomen^ Numen^ Lumen dans les Contempla^ tions ; Foi^ Loi ou Buvard^ bavard dsins les Misérables; LeXy rear, fex dans V Homme qui rit; Vis et tnV dans Quatrevingt-treize; et il ne faut pas seulement voir là un goût fâcheux pour le calembour : au calembour ou, si Ton
^ veut, à la ressemblance fortuite de certains mots Hugo
attribue une portée et comme une intention mystérieuses. Pour lui les mots sont des êtres vivants dont les ressemblances ne sauraient être l'effet d'un pur hasard, et ces trois sons si voisins : Nomen^ Numen^ Lumen, doivent révéler un rapport profond entre le verbe, la divinité etla lumière, comme cette presque équivalence
I des mots vis et vir fait pressentir une lutte terrible
entre la force et l'homme, entre la caronade lâchée dans l'entre-pont et le hardi matelot qui veut l'arrêter. —
^ Dans la pièce des Contemplations que je viens de citer,
le mot Jéhovah ayant sept lettres et la grande Ourse ayant sept étoiles, ce sont les lettres qui ont formé la constellation ; dans une pièce de Foute la Lyre, Jésus
ayant été attaché à la croix par quatre clous et les fîvangélistes étant au nombre de quatre, ce sont les quatre clous qui sont devenus Fange et les animaux dont ces évangélistes sont escortés. — Citerai-je un exemple plus afQigeant, emprunté au poème Z>i>u? L'homme est aux prises avec un problème éternel dont Vx est la divinité. Mais la lettre X a quatre bras ; ces quatre bras font ressembler TX à une croix ; TX est la croix de Jésus. Et voilà, comment le poète, après avoir nié la divinité du Christ, est amené à l'admettre un instant par la forme d'un signe de Talphabet.
Les mythes qui portent sur des sentiments, des idées, des abstractions, sont heureusement beaucoup plus nombreux. On en trouve de fort remarquables dans Éviradnus^ où V Épouvante hkiWe sur d'horribles casques désormais inactifs ; où l'on voit la halte des marcheurs mystérieux de lanuitque Taubcefface ensesblancheurs; où les panoplies formidables sont le vide fait spectre et /?ien devenu géant. — Dans le Petit Roi de Galice, des satyres tètent la nymphe Ivresse ; le meurtre est un usurier qui jette les morts par-dessus les morts et rit, comme s'il entassait de For. — Le sombre Esprit humain est debout sur le tillac du vaisseau Lévialhan dans Pleine mer. La guerre, « se dressant comme un pâtre éveillé, lève à l'horizon sa face de fantôme » dans le Glaive. Les vieilles victoires s'animent, s'irritent, sont humiliées dans VAnnée terrible. D'ailleurs, les victoires sont souvent personnifiées dans les vers de Hugo et, comme des êtres humains, elles changent selon les circonstances de sentiments et d'allure : ce sont les victoires chantantes, quand elles suivent le Gid ; les victoires rampantes, quand Todieux sultan Mourad opprime les peuples ; les victoires effarées,