LE MYTHE ET LE UERVEILLEUX
quand Tsavellas, indigné des succès des bourreaux, les souflelte.
Mais ce sont surtout les forces de la nature, les objets qui nous entourent, toutes les choses inanimées qui sont personnifiées avec éclat. L'Océan, qui, dans les Pauvres gens, blanc d'écume, jette son noir sanglot au ciel, aux vents et à la nuit, est ailleurs un vieillard, efifarouché par la sonde, qui, à travers le verre de son onde, regarde inquiet le vaisseau de l'homme. Le vent, c'est l'immense canaille (entendez le mot dans son sens étymologique), c'est Teffroyable meute de Tombre ; c'est la cavalerie qui poursuit la pluie effarée à Thorrible crinière; ou bien, hagard, soufflant dans son clairon, il dénoue sa longue et folle tresse au-dessus des marins épouvantés. L'hiver boiteux fait marcher l'un après l'autre son jour court et sa longue nuit. Le jour lui-même est un Sisyphe qui, périodiquement, réussit pour quelques heures à soulever le triste roc des ténèbres, mais sur qui la nuit ne manque jamais de retomber. Montagnes et vallées, fleuves et bois ne sont pas autour d'Angus, autour de Roland, autour des héros, quels qu'ils soient, de la Légende^ un décor plus ou moins poétique, mais des témoids curieux, des amis ou des adversaires. On sait avec quelle fougue et quelle joie l'épée de Roland, Durandal, combat contre les infants d'Asturie ; on sent vraiment en elle une âme ; et ce n'est pas là un privilège de Durandal : l'épée du colonel de Pontmercy a de même une àme, elle ne veut pas être mêlée aux luttes de la rue. La vue du carnage fait frissonner les drapeaux des armées en plis voluptueux, et les vaisseaux grecs secouent aux vents leurs banderoles en entendant les paroles patriotiques de Thémistocle. Dans celte poésie étonnante,
un breuvage même a en lui une vie mythique et, si Mahaud s'endort, c'est de par Tobscure volonté du philtre qu'on lui a fait boire.
A quoi bon multiplier les exemples ? Il n'y aurait lieu d^nsister que sur les cas où le mythe de Hugo cesse d'être une indication rapide, et se développe, et s'organise, et prend l'ampleur d'un chapitre de la' mythologie grecque. Mais ici les citations ne pourraient qu'être fort longues, et je donnerai seulement la peinture du château de Corbus et de sa lutte contre l'hiver. On n'aura pas de peine à remarquer comment au mythe fondamental de ce saisissant morceau vingt autres, cent autres mythes se mêlent.
L'herbe verte, * Le lierre, le chiendent, l'églantier sauvageon
Font, depuis trois cents ans, Tassant de ce donjon; Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade. Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade ; Il tombe; les fossés s'emplissent des créneaux; La ronce, ce serpent, tord sur lui ses anneaux ; Le moineau franc, sans même entendre ses murmures, Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres ; L'épine sur son deuil prospère insolemment ; Mais, Thiver, il se venge ; alors, le burg dormant S'éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières, Quand l'eau glisse des toits et s'engouffre aux gouttières, . Il rend grâce à l'ondée, aux vents, et, content d'eux.
Profite, pour cracher sur le lierre hideux, Des bouches de granit de ses quatre gargouilles.
Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles,
Hélas ! et €orbus, triste, agonise. Pourtant
L'hiver lui plaît ; l'hiver, sauvage combattant.
Il se refait, avec les convulsions sombres
Des nuages hagards croulant sur ses décombres,
Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron.
Avec des souffles noirs qui sonnent du clairon,
Une sorte de vie effrayante, à sa taille ;
La tempête est la sœur fauve de la bataille;