LE MYTHE ET LK WKRVKILLEUX
Et le puissant donjon, féroce, échevolé,
Dit ; Me voilà î sitôt que la bise a sifllé ;
11 rit quand Téquinoxe irrité le querelle
Sinistrement, avec son haleine de grêle ;
11 est joyeux, ce burg, soldat encor debout.
Quand, jappant comaio un chien poursuivi par un loup.
Novembre, dans la brume errant de proclie en proche,
Répond au hurlement de janvier qui s'appn>che«
Le donjon cric: En guerre ! 6 tourmente, es-tu là?
11 craint peu 1 ouragan, lui qui vit Attila,
Olï ! les lugubres nuits ! Combats dans la bruine ;
La nuée attaquant, farouche, la ruine!
Un ruissellement vaste, affreux, tom^nliel.
Descend des profondeurs furieuses du ciel ;
Le burg brave la nue: on entend les gorgones
Aboyer aux huit coins de ses tours octogones ;
Tous les monstres sculptés surTédifice épars
Grondent, et les lions de pierre des remparts
Mordent la brume, Tair et Tonde, et les tarasques
Battent de Taile au souffle horrible des bourrasques :
L'îVpre averse en fuyant vomit sur les griffons :
Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds,
Les guivres, les dragons, les méduses, les divcs.
Grincent des dents au fond des chambres effondrées ;
Le château de granit, pareil au preux de fer,
Lutte toute la nuit, résiste tout l'hiver;
En vain le ciel s'essoulUe, en vain janvier se rue ;
En vain tous les passants de cette sombre rue
Qu on nomme rintini, Tombre et rimmensilé.
Le tourbillon, d un fouet invisible h{\lé.
Le tonnerre, la trombe où le typhon se dresse,
S acharnent sur la haute et fîère forteresse :
L^orage la secoue en vain comme un fruit mùr;
Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur.
Le fôhn bruyant s'y lasse, et sur cette i^ùrasse
L'aquilon s'époumonne et Tau tan se harasse.
Et tous ces noirs chevaux de Tair sortent fourbus
De leur bataille avec le donjon de Corbus,
Aussi, malgré la ronce et le chanlon et Therbe, Le vieux burg est resté triomphant et superbe : 11 est comme un pontife au cœur du bois pn^fond, Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le frtuil : Le soir, sa silhouette immense se découpe :
11 a pour trône un n>c. haute et sublime croupe ;
Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant, Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent, Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l'orme. Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme Les nuages, ce dais livide de la nuit.
Y a-Uil dans toute la mythologie grecque un seul mythe qui pous représente avec plus de force, d'éclat et de puissance, avec plus de vivante poésie, cette lutte contre les éléments qui est la source de tant de récits mythiques ? Au temps d'Homère, Corbus serait devenu un dieu ou un demi-dieu comme Hercule, vainqueur des éléments et des monstres, mais un dieu d'une physionomie très particulière, géant vieilli, brisé, ' majestueux malgré tout, auquel rapproche de ses éternels ennemis aurait redonné, avec la joie sauvage de la lutte, toute sa vigueur et toute sa puissance d'autrefois. Hugo n'a pas poussé jusque-là sa personnification ; mais ce n'est pas certes que le goût du merveilleux lui ait manqué ; c'est au contraire parce que le merveilleux n'a pas été pour lui une machine épique dont il convînt d'user avec plus d'habileté que de conviction, ainsi que Voltaire et Chateaubriand avaient usé du merveilleux chrétien, et Ronsard ou même Virgile du merveilleux du polythéisme * ; l'auteur de la Légende des si^c/es usait spontanément, etcomme par un besoin
1. Il soutenait, dit M. Stapfer, rapportant une conversation de Hugo, « que les poètes modernes n'ont plus le droit de chercher le merveilleux dans leur imagination, mais qu'ils doivent le prendre dans la création môme, où il existe en réalité ». Les artistes Juges et parties^ p. 40.
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I de sa nature, d*un merveilleux original, dont la ma-
tière lui était fournie par ses convictions les plus ar- I dentés et par ses rêves les plus chers. Et par là encore,
^ Hugo, se séparant nettement des auteurs d'épopées
artificielles, ressemblait à ces auteurs d'épopées primitives, dont il avait déjà l'imagination mythique.
Indiquons rapidement de quels éléments se composait pour Hugo ce que nous venons d'appeler la matière du merveilleax épique.
« Je suis plus sûr de Texistence de Dieu que de la mienne propre », écrivait Hugo à George Sand. Et pour lui Dieu n'était pas, comme pour certains métaphysiciens, la conclusion d'un syllogisme; il n'était pas, comme pour certains déistes, un gendarme universel^ protégeant par la terreur qu*il inspire aux simples la propriété. Tordre social et les bonnes mœurs : c'était un ami puissant^ à la fois terrible et doux, dont l'âme ne peut se passer, qu'elle cherche et qu'elle trouve toujours, à qui, dans toutes nos misères, nous devons demander un secours et une consolation. Que de mots décisifs, souvent sublimes, nous pourrions prendre çà et là dans l'œuvre de Hugo, notamment dans les Misérables I « La pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même que l'âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu. » — Aussi, l'action de la Providence peut-elle être sentie dans tous les événements, même les plus humbles. La petite Cosette tient Jean Yaljean par la main pendant qu'il fuit devant Javert : t II lui semblait qu'il tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand parla main : il croyait sentir un être qui le menait, invisible. • Et ailleurs : « Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penchésurce qu'on pourrait appeler son propre abtme...
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On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage... Dieu soulève l'âme comme Tocéan. » Le poète de r Année terrible commente le prosateur des Misérables : s'il s'agit, dit-îl,
De l'être dont je sens l'âme au fond de mon âme,... S'il s'agit du prodige immanent qu'on sent vivre Plus que nous ne vivons, et dont notre âme est ivre Toutes les fois qu'elle est sublime...
Quel ressort épique : Dieu agissant enThomme et lui donnant sa sublimité I et comme il vaut bien les divinités, souvent trop humaines, àe l'Iliade! D'autant que Dieu peut se rendre plus sensible, soit en faisant entendre sa voix aux oreilles humaines, soit en faisant descendre auprès de l'homme des esprits célestes, comme descendaient Gabriel dans le Poème* du Cid, Gabriel et Michel dans le Roland. Jean Yaljean « était mort. La nuit était sans étoiles et profondément obscure. Sans doute, dans l'ombre, quelque ange immense était debout, attendant l'âme ».
Qu'on ne croie pas que cette intervention d'un ange soit un pastiche du christianisme : le pastiche, qui se comprendrait dans la Légende^ ne se comprend plus dans les Misérables, Seul, le mot ange est un emprunt plus ou moins raisonné ; mais l'existence d'esprits mystérieux, pouvant servir d'intermédiaires entre Dieu et l'homme, est parfaitement d'accord avec la métaphysique de Victor Hugo. Pour lui, après la mort, l'âme expie ou reçoit sa récompense ; elle descend ou monte ; elle descend vers la matière ou elle monte vers Dieu en métamorphoses infinies : quelle hiérarchie d'êtres en cet univers I Ajoutons (et c'est un nouveau ressort pour le merveilleux épique) que les âmes des
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morts ne se désmtéresseni pas de ce qui se passe sur la terre et qu*elles viennent s*y mêler encore. Hugo, spirite, croyait avoir reçu des âmes des morts toutes sortes de révélations. « Une table à trois pieds, écrivait-il sur son manuscrit du Lion d'Androclês^ dicte des vers par frappements, et des strophea sortent de Tombre. 11 va sans dire que jamais je n'ai mêlé à mes vers un seul de ces vers venus du mystère, ni à mes idées une seule de ces idées ; je les ai toujours religieusement laissés à Tlnconnu, qui en est Tunique auteur ; je n'en ai même pas admis le reflet ; j'en ai écarté jusqu'à l'influence. Le travail du cerveau humain doit rester à part et ne rien emprunter aux phénomènes. » Croyons-en Hugo ; mais ce qu'il pouvait et ce qu'il devait emprunter aux phénomènes, c'était Tidée même de leur existence. L'esprit de l'évêque Myriel assiste sans doute k Tagonie de Jean Valjean, et peutêtre^ quand l'enfant Gwynplaine vient de sauver un enfant plus jeune que lui, quand il le porte au prix de mille fatigues et de mille dangers, peut-être est-il « suivi en cette voie douloureuse par des yeux ouverts dans les lointains de Tombre^ l'œil de la mère et l'œil de Dieu ».
Puisque Tàme descend, aussi bien qu'elle monte, le corps des animaux la reçoit et le regard de la bête est souventunregardhumain.il peut être davantage, et il y a dans la bête quelque chose de mystérieux qui a frappé Hugo, comme il avait frappé les poètes primitifs. Ceux-ci faisaient défendre Rama par un vautour dans le Ramâyana ; ils faisaient prédire la mort d'Achille par seschevauxdans C Iliade; ils faisaient éveiller Rustem en danger par son cheval dans les légendes qui ont formé le Shah .Vame/i ; ils faisaient soutenir, en champ
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l clos, la cause d'Âubry par son chien dans Macqire.
\ Hugo n'a pas été en face de la béte dans des disposi-
I lions moins favorables au merveilleux. Il afoit chanter
I au Satyre :
i Fussiez-vous dieux, songez en voyant ranimai!
Car il n'est pas le jour, mais il n'est pas le mal. ; Toute la force obscure et vague de la terre
V Est dans la brute, larve auguste et solitaire;
La sibylle au front gris le sait, et les devins \ Le savent, ces rôdeurs des sauvages ravins ;
Et c'est là ce qui fait que la thessalienne
Prend des touffes de poil aux cuisses de l'hyène, * Et qu'Orphée écoutait, hagard, presque jaloux,
Le chant sombre qui sort du hurlement des loups.
Peut-être dira-t-on que le Satyre exprime, et doit exprimer ici des idées antiques. Et Ton aura raison en ce sens que, pour le Satyre, l'animal semble ne devoir rien qu'àlui*méme, tandis que, pour Hugo, Tanimal doit son caractère mystérieux elle merveilleux de son action à ce qu'il peut voir Dieu et lui servir d'instrument docile. Quand le loup Homo a guidé Gwynplaine vers le bateau où Tattendent Dea et Ursus, l'écrivain ajoute : « Il y a des cas oti le chien sentie besoin de suivre son maître, d autres où il sent le besoin de le précéder. Alors la ^béte prend la direction de l'esprit. Le flair imperturbable voit clair confusément dans notre crépuscule. Se faire guide apparaît vaguement à la bête comme une nécessité. Sait-elle qu'il y a un mauvais pas, et qu'il faut aider l'homme à le passer ? Non, probablement; oui, peut-être ; dans tous les cas, quelqu'un le sait pour elle ; nous l'avons déjà dit, bien souvent dans la vie, d'augustes secours qu'on croit venir d'en bas viennent d'en haut. On ne sait pas toutes les figures