‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 56 sur 64 · LE MYTHK ET LE MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

LE MYTHK ET LE MERVEILLEUX

* Ggure ». Ils veulent rinlerroger, ils veulent faire mon-

tre de leur puissance ; mais un brin de paille ayant été posé devant eux par Tapparilion, Vâyou, le dieu S» du veut, ne peut le faire envoler; A.gni, le dieu du feu,

' ne peut le brûler. Indra, le dieu de l'espace, célèbre h

son tour sa grandeur suprême :

Etant i'énomiité, je vois immensité ;

Je vois toute la nuit et toute la clarté;

Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre,

Et ma prunelle atteint rextrémité de Tombre...

Je sais tout! je vois tout I

— Vois-tu ce brin de paille ?

Dit Tétrange clarté d*où sortait une voix.

Indra baissa la tète et cria : Je le vois, Lumière, je te dis que j'embrasse tout Têtre ; Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître De mon regard, jamais éclipsé ni décru!

A peine eut-il parlé qu elle avait disparu.

Le poème s'appelle Suprématie, — Même conclusion et même méthode dans le puissant poème du Titan. Hugo emprunte à l'antique mythologie la défaite du Titan, son agitation sous la montagne qui l'écrase, la forme que Tantiquité donnait à la terre et au séjour des dieux. Mais quelle nouveauté dans la fuite de Phtos à travers la terre, dans le spectacle chaotique qui s'offre à ses regards avant que le dernier bloc qui s'oppose à sa délivrance ait cédé, dans le spectacle qui s'offre ensuite de l'immensité radieuse, et dans la réapparition du Titan devant les Olympiens I ^ Le Satyre est plus remarquable encore pour le mé-

lange des merveilleux. Aux traits qui sont grecs par leur origine s'en mêlent de fort nombreux qui ne sont grecs que par l'inspiration et le toutaboutit à undénoue-

ment d^une éclatante etmonstrueuse poésie panthéislique qui rappelle rinde. Je ne puis citer, parce qu'ils exigeraient un trop long commentaire, quelques-uns des plus beaux passages, notamment la version non*velle donnée par Hugo du mythe de Cad mus. Mais voici ce qu'a inspiré au poète Tindication donnée par quelque archéologue d'un {oavov naïf, d'une vieille statue de bois où Zeus était représenté triopas, avec trois yeux, pour marquer que sa vue s'étendait partout :

Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l'aigle; Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle; On voyait dans ses yeux le monde commencé ; Et dans l'un le présent, dans l'autre le passé ; Dans le troisième errait l'avenir comme un songe.

Et comment se fait-il que les signes du zodiaque fussent à la fois des monstres (chien, lion, capricorne ...) et des astres?

Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine

Ajoutât des clous d'or à sa conque d'ébène,

Ces êtres merveilleux que le Destin conduit,

Étaient tout noirs, ayant pour mère l'âpre nuit ;

Lorsque le jour parut, il leur livra bataille ;

Lutte affreuse 1 il vainquit ; l'ombre encore en tressaille ;

De sorte que, percés des flèches d'Apollon,

Tous ces monstres, partout, de la tête au talon,

Eii souvenir du sombre et lumineux désastre,

Ont maintenant la plaie incurable d'un astre.

Cela est délicieusement hellénique, n'est ce pas? Eh bien I regardez :

Tout en parlant ainsi, le satyre devint

Démesuré; plus grand d'abord que Polyphème,

Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème

Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux;

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Puis plus grand que Titan, puis plus grand que TAthos ;

L'espace immense entra dans cette forme noire ;

Et comme le marin voit croître un promontoire^

Les dieux dressés voyaient grandir Tétre effrayant ;

Sur son front blêmissait un étrange orient ;

Sa chevelure était une forêt ; des ondes,

Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches piM)fondes;

Ses deux cornes semblaient le Caucase et TAtlas ;

Les foudres Tentouraient avec de sourds éclats ;

Sur ses flancs palpitaient des pi*és et des campagnes,

Et ses ditformités s'étaient faites montagnes;

Les animaux qu avaient attirés ses accords,

Daims et tigres, montaient tout le long de son corps ;

Des avrils tout en fleur verdoyaient sur ses membres ;

Le pli de son aisselle abritait des décembres,

Et des peuples errants demandaient leur chemin,

Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main.

Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante ;

La lyre, devenue en le touchant géante,

Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris,

Les ouragans étaient dans les sept cordes pris

Comme des moucherons dans de lugubres toiles ;

Sa poitrine terrible était pleine d'étoiles.

4. C'est daos une nouvelle classe de meryeilleux que je mettrais le poème des rrois Cents, Xercès fait donner trois cents coups de fouet k rHellespont :

Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune. Alors ce Dieu, qu adoi*e et que sert la Fortune, Mouvante comme lui, créa Léonidas, El de ces trois cents coups il fit trois cents soldats. Gardiens des monts, gardiens des bois, gardiens des villes, Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.

« Quel mythe superbe, s'écrie Paul de Saint-Victor, et tel que le génie grec n'en apas créé de plus beau I cette tlagellation qui se fait légion; Tinsulte fécondée, enfantant ses vengeurs! » J'ai le regret de ne pas partager Tenlhousiasme du critique. Hugo a fait ici du merveilleux par verbalisme, comme il avait tait ailleurs par

verbalisme des personnifications. Son esprit, habitué à rapprocher les mots elles sons, n*a pu s'empêcher de chercher et de trouver un rapport entre les coups de fouet de l'Hellespont qui étaient au nombre de trois cents et les Spartiates de Léonidas qui étaient trois cents aussi. Et, sans doute, bien des mythes, grecs ou non, sont nés de rapprochements de cette sorte; mais le mal ici. est que l'intervention de Neptune rapetisse la lutte héroïque de la Qrèce contre TAsie. L'énorme noirceur cherchait à tuer Vétoile : la vraie poésie, le vrai merveilleux était dans le triomphe de cette petite et vacillante étoile sur cette noirceur énorme.

5. On peut réserver une catégorie spéciale au merveilleux qui n'a d'autre raison d'être que de rendre possible une allégorie ou un symbole. Le tonnerre se retirant quand le Cid arrive, parce qu'on n'a plus besoin de lui pour frapper les tyrans, est une allégorie, et.assez froide. — Puissance égale bonté, où l'esprit du mal emploie tout ce qu'il a remarqué déplus beau dans la nature pour en faire, après des efforts prodigieux, une araignée, tandis qu'il suffit à Dieu de regarder de son regard tranquille l'araignée pour en faire le soleil, est un symbole, aussi bien que la Conscience. — Le poème consacré à Nemrod, le Glaive, est surtout un composé d'allégories et de symboles ; et, à côté de ces œuvres, je pourrais citer la pièce jouée dans C Homme qui rit par Gwynplaine, Ursus, Homo et Dea: Chaos vaincu. L'homme ébauché, «à peine distinct des brutes», est en lutte avec un loup et un ours, représentant « les forces féroces de la nature, les faims inconscientes, l'obscurité sauvage » ; c'est <c le chaos combattant l'homme », et l'homme râle, accablé. Tout à coup un chant se fait entendre dans l'ombre, une blancheur

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