LK MYTHE ET LE MERVEILLEUX
surgit : c'est Tesprît, c'est Tàme qui naît. L'àme repousse la nuit et relève Thomme ; les brutes sont terrassées ; la face du monstre humain s'épanouit.
6. Nous voici arrivés aux formes du merveilleux qui caractérisent le plus le génie de Hug>, à celles qu^ nos réflexions sur la matière du merveilleux chez notre poète nous préparaient surtoutèi comprendre. Je nepuis les étudier toutes. Un certain nombre d'ailleurs nous sont déjà bien connues par des citations antérieures : lePar^ ricide; la Révolution^ où les statues des rois s'animent et marchent ; la Paternité, où la statue d'un père caresse le fils affligé ; Sultan Mourad et la Vision de Dante, qui nous font assister aux jugements suprêmes de Dieu. Parcourons quelques autres poèmes, pour voir avec quel naturel et avec quel art à la fois Hugo se sert du merveilleux.
Le poème où le merveilleux est employé de la façon la plus discrète et la plus délicate est sans doute la Rose de V Infante, « Le ciel esta Dieu, mais j'ai la terre », disait Philippe II, l'orgueil invétéré et raisonné ; « ceci est à moi», disait sa fille, l'orgueil naissant et naYf. Or tout est à Dieu et rien n'est à l'homme. Fidèle serviteur du Tout-Puissant, le vent s'élève et détruit la rose, dont se jouait l'Infante, ainsi que l'Armada invincible, dont se jouait le roi. C'est tout; et il faut admirer ici la même réserve que nous avons déjà admirée dans la composition de ce beau poème.
Dans Zim-Zizimiy ce n'est plus la discrétion qui Ara ppe, mais une indécision et un mystère qui ne sont pas moins poétiques. Ni sa grandeur, ni ses victoires, ni ses
voluptés, ni ses crimes ne rendent joyeux Zim-Zizimi. 11 s'ennuie assis lout seul à sa table, et « cherche à qui parler dans cette solitude » :
Le trône où Zizimi s'accoude est soutenu Par dix sphinx au front ceint de roses, au flanc nu ; Tous sont en marbre blanc; tous tiennent une lyre ; L'énigme dans leurs yeux semble presque sourire ; Chacun d'eux porte un mot sur sa tête sculpté, Et ces dix mots sont: Gloire, Amour, Jeu, Volupté, Santé, Bonheur, Beauté, Grandeur, Victoire, Joie Et le sultan s'écrie: — Sphinx dont l'œil flamboie,... Tenez moi compagnie, ô sphinx qui m'entourez Avec vos noms joyeux sur vos tètes dorés, Désennuyez le roi redoutable qui tonne ; Que ma splendeur en vous autour de moi rayonne ; Chantez-moi votre chant de gloire et de bonheur; trône triomphal dont je suis le seigneur, Parlez-moi! parlez-moi, sphinx couronnés de roses 1 — Alors les sphinx, avec la voix qui sort des choses, Parlèrent; tels ces bruits qu'on entend en dormant.
Bruits lugubres ! Personne n'est plus grand que Téglath-Phalasar, dit un des sphinx ; mais, pendant qu'il triomphe, des potiers font sécher au soleil les briques qui serviront pour sa tombe. — Bélus a été grand, dit un autre, mais sa tombe ne sert plus qu'à fournir de pierres les frondes des pâtres, et si le voyageur, tâlant la voûte de son bâton, demande : est-ce ici qu'était le dieu Bélus? le séoulcre est si vieux qu'il ne s'en souvient plus. — Cléopâtre a rendu fous d'amour les conquérants et les rois ; « en la voyant, Vénus, le soir, rentrait jalouse souslanue ». Maintenantelleest couchée à jamais. Voulez- vous la voir au lit? Venez, mais bouchez-vous le nez en passant la porte.
Le sultan écoutait, morne et pâle.
— Voilà de sombres voix, dit-il, et je ferai Dès demain jeter bas ce palais effaré
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OÙ le démon répond quand on s'adresse aux anges. — Il menai^a du poing les sphinx aux yeux étranges.
Et son regard tomba sur sa coupe où brillait Le Tin semé de sau^e et do feuilles d œillet.
— Ah ! toi, tu sais calmer ma tcte fatigut^e ; Viens, ma coupe, dit-îL Ris, parle-moi» sois gaie.
> (^.hasse de mon esprit ces nuages hideux.
! Moi, le pouvoir, el loi. le vin. causons tous deux, —
\ La coupe étincelante» embaumée et fleurie,
Lui dit :
— Qu'est-ce qu'un sultan mort? Les taupes font leur liente Dans de la cendre à qui IVmpire fut donné.
Kt dans des ossements qui jadis ont régné ; Et les tombeaux des rois sont des trous è^ panthère. — Zim, furieux, brisa la coupe contre terre.
Pour éclairer la salle^ on avait apporté Au contre de la table un flambeau d*or sculpté .\ Sumatra, pays des orfèvres célèbres ; Cette lampe splendide étoîlait les ténèbres.
Zim lui parla:
— Voilà de la lumière au moins !
Les sphinx sont de la nuit les funèbres témoins; La coupe, étant toujours ivre, est à peu près folle ; Mais toi, flambeau, tu vis dans ta claire auréole. Tu jettes aux banquets un regard souriant
Et la lampe parle, sar Tordre du maître ; el la
|i lampe Q*esl pas plas consolante que la coupe et que
ij les sphinx. Qu'est-ce à dire? Est-ce que le flam-
>l beau, la coupe et les sphinx ont vraiment parlé ou est-
b ce le sultan troublé qui a cru entendre leur voix^ sourde
< comme les « bruits qu*on entend en dormant »? Nous
J n'en savons rien en vérité, et il est naturel que nous
! n'en sachions rien, pas plus que Zizimi lui-même ;
I mais Teffet mystérieux est produit, et nous sommes tout
h préparés au trait grandiose de la fin :
Zim se dressa terrible, et, sur les dalles sombres Que le festin couvrait de ses joyeux décombres, Jeta la lampe d'or sculptée à Sumatra.
La lampe s'éteignit.
Alors la nuit entra ; Et Zim se trouva seul avec elle ; la salle, Comme en une fumée obscure et colossale, S'effaça ; Zim tremblait sans gardes, sans soutiens La nuit lui prit la main dans l'ombre, et lui dit : Viens.
Dans les Chevaliers errants, le merveilleux, loin de constituer une invraisemblance, rend seul vraisemblables les drames que le poète met sous nos yeux. La victoire du vieillard Ëviradnus sur Ladislas et Sigismond serait impossible, sMl nepouvait les terrifier d'abord en leur citant le pacte qu'ils ont fait avec Satan, s'il n'était protégé ensuite par une puissance supérieure. Mais « sa grande épée est le contrepoids de Dieu », et c'est Dieu évidemment qui lui a révélé le texte exact du pacte infernal. — Roland, de son côlé, montre une force prodigieuse ; au milieu de ses plus grands périls, il est tranquille et se demande seulement si Ton songe à faire boire son cheval ; le mont Corcova regarde dé loin ses grands coups et son triomphe. Vous en étonnez-vous ? C'est alors que vous n'avez pas assez fait attention à ce mot important:
Prenez garde à vous, car je déclare, Infants, que j'ai toujours senti Dieu près de moi.
Lui aussi, le cheval du héros sent Dieu près de lui. Il ne lui suffit pas d'avoir des sentiments nobles, comme lâne du poème le Crapaud ; il ne lui suffit pas de comprendre ce qu'éprouve son maître, comme le cheval de Charlemagne dans Aymerillot ;ou de s'irriter quand on lui donne des conseils indiscrets, comme la jument et les chiens du Cid dans /e Cid exilé; il refuse de reculer quand le danger se présente, il approuve les