II
choisit par amour du nom. M. Victor Hugo prit le premieï* venu, un tout jeune homme.
On se leva avec le soleil, on déjeuna de lait et de miel tel qu*il sort de la ruche et qui fut trouvé excellent; puis on partit, les hommes à pied et les femmes à dos de mulet. On monta, et de temps en temps on se retournait pour regarder la vallée. Les habitants et les habitations devenaient imperceptibles , et il semblait qu'on voyait le pays de Lilliput. Les maisons , presque toutes peintes , faisaient Teffet de joujoux. L*Aveyron était un filet d'argent dans du velours vert. On monta encore, et, lorsqu'on se retourna, on ne vit plus rien, les nuages étaient sous les pieds des voyageurs et masquaient la terre.
On était au sommet. Une construction se dressait sur le plateau, avec cette inscription : Temple de la Nature. Les prêtres de ce temple étaient un ménage d'aubergistes qui débitait des libations d'un mélange de lait et de kirsch.
Il restait à visiter la Mer de Glace ; les femmes, déjà satisfaites de leur expédition, laissèrent les hommes y aller seuls. MM. Victor Hugo, Nodier et Gué, guides en tête, se dirigèrent vers le glacier, s'aidant de leurs bâtons ferrés et s'accrochant par moments aux rhododendrons, qui sont nombreux et vigoureux dans la montagne.
Le guide de M. Victor Hugo, nouveau dans
le métier, se trompa de sentier et Taventura sur une langue de glace entre deux fentes qui se rapprochaient de pas en pas; la langue devint bientôt si étroite que le guide s'inquiéta, mais il ne voulut pas s'avouer en faute, et il alla de Tavant, disant que la route allait bientôt s'élargir ; elle se rétrécit encore et ne fut plus qu'une mince tranche entre deux abîmes. Le guide saisit la main de M. Victor Hugo et lui dit : — Ne craignez rien. Mais il était tout pAle. A quelque distance, une des fentes cessait, et la languette rejoignait un plateau, mais il fallait aller jusque-là. Il n'y avait pas place pour deux de front; le guide n'avait qu'un pied sur le niveau et marchait de l'autre sur la pente glissante du gouffre ; le jeune montagnard, au reste, ne bronchait pas, ^et supportait la pression du voyageur avec la solidité d'une statue. Ils arrivèrent au plateau, mais là le danger n'était pas fmi. Le plateau auquel l'arête se rattachait était plus haut qu'elle de cinq à six pieds et coupé à pic.
— Il faut que nous nous quittions la main, dit le guide. Restez appuyé sur votre bâton, et fermez les yeux de crainte du vertige.
Il grimpa au mur de glace et, après quelques secondes qui parurent des quarts d'heure à M. Victor Hugo, se pencha, lui tendit les deux mains et l'enleva lestement.
Le plateau était connu du guide, qui s'y orienta sans peine. D'ailleurs M. Victor Hugo aperçut bientôt MM. Nodier et Gué qui le cherchaient, effrayés. Le guide de M. Nodier, voyant d'où venait l'autre, devina l'imprudence qu'il avait commise et l'en réprimanda durement : il avait compromis la vie d'un voyageur et l'honneur de sa profession, c'était une tache pour tout le corps des guides, etc; Le jeune Suisse, si ferme devant l'abîme, le fut moins devant le reproche, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
Les voyageuses furent reprises au Temple de la Nature, et frissonnèrent au récit du péril- Cela leur lit voir des précipices partout; elles n'osèrent pas redescendre à mulet; mais leurs pieds étaient moins sûrs que ceux des bêtes , et elles furent emportées plus vite qu'elles n'auraient désiré sur les versants rapides de la montagne. Elles glissaient, s'asseyaient à terre, refusaient de se relever, en voulaient aux hommes de les avoir amenées , se fâchaient, pleuraient. Parvenues à la vallée, elles rirent de leur frayeur, et leurs larmes, celles du guide, le danger de M. Victor Hugo, tout cela devint de la joie.
Les guides de MM. Nodier et Gué et celui des voyageuses présentèrent leur livret : ils sont obligés de faire attester par le voyageur la manière dont ils l'ont conduit. Le guide de M. Victor
Hugo dut aussi présenter le sien ; il était tout décontenancé et trembla fort quand M. Hugo le lui rendit : il rayonna de bonheur en lisant : — Je recommande Michel Devouassous, qui m'a sauvé la vie.
MM. Nodier et Victor Hugo commençaient à voir le fond de leurs dix-sept cent cinquante francs ; ils durent songer au retour. On reprit assez tristement le chemin de la France. On revint lentement, en s'arrêtant partout où il y avait une ruine, ou une bibliothèque, car M. Nodier préférait les livres aux pierres. A chaque endroit où Ton descendait, les deux amis s'emparaient de Taubergiste et le questionnaient tous deux à la fois, Tun sur les restes de vieille architecture, l'autre sur les étalages de bouquinistes. L'aubergiste s'embrouillait dans cet -interrogatoire entre-croisé et répondait de travers. M. Nodier s'impatientait:
— Mon cher, disait-il à M. Victor Hugo, vous êtes possédé par le démon Ogive.
— Et vous, par le diable Elzevir.
On resta un peu à Lyon, où le chanteur Martin donnait des représentations. Madame Nodier, qui ne manquait jamais une occasion de spectacle, voulut y aller et y entraîna tout le monde, excepté M. Victor Hugo, peu épris d'opéra-comique. — A Satoris, on était en train de déjeuner à un rez-de-chaussée dont les fenêtres
ouvertes laissaient entrer le clair soleil d'août. Pendant qu'on mangeait avec Fappétit et l'entrain du voyage, une malheureuse fille d'une quinzaine d'années, qui voyait ce bon repas de la rue, vint à la fenêtre et apparut, en haillons, maigre, souffreteuse, dégradée, dans ce rayonnement du ciel. M. Nodier tira de son gousset la première pièce de monnaie qu'il rencontra sous sa main; au moment où il la tendait à la mendiante, madame Nodier lui fit remarquer que c'était une pièce de vingt francs.
— Bah ! dit-il, je n'en serai pas plus pauvre dans l'éternité.
Et il donna le louis.
Les deux voitures rentrèrent à Paris le 2 septembre; il était temps : M. Charles Nodier n'avait plus en tout que vingt-deux francs et M. Victor Hugo que dix-huit. On se serra la main à la barrière, et la calèche gagna le Marais et la berline le faubourg Saint-Germain.
Voici une lettre écrite par M. de Lamennais à M. Victor Hugo à propos de ce voyage :
«t A la Chênaie, le à novembre 1825.
« Je vous félicite, mon cher ami, sur la manière dont vous avez employé la belle saison. Si j'étais riche et que j'eusse du loisir, j'aimerais les voyages; c'est une source inépuisable d'in-
struction. On apprend peu de choses dans les livres, et aujourd'hui moins que jamais. J'avais lu beaucoup d'ouvrages sur l'Angleterre et sur l'Italie avant d'y aller. Ces deux pays m'ont paru tout autres, à bien des égards, qu'on ne me les avait montrés. On ne voit guère, il est vrai, quand on ne voit qu'avec les yeux; ils ne sont guère bons que pour faire des cartes de géographie; l'imagination, l'esprit seuls saisissent le reste. J'ai connu des gens qui ne pouvaient souffrir cette belle campagne de Rome, modèle de grandeur et même de grAce dans son apparente désolation. Quand le soir on passe devant le tombeau de Métella et les catacombes de Saint* Sébastien, et qu'à travers les ombres des vieux Romains et des souvenirs de vingt siècles, seuls habitants de cette solitude, on arrive au Mont- Sacré, tout ce qui se remue dans l'âme est inexprimable. Pas une chaumière, pas un arbre, quelques aigles qui planent sur ce sol désert où une multitude de petites collines, semblables aux flots de la mer, forment d'immenses ondulations, une lumière douce et moelleuse qui s'épaissit pour devenir la nuit, voilà tout, mais c'est Rome encore avec sa puissance, avec son empire, et vous êtes subjugué par son fantôme même. Pardon de cette promenade lointaine à laquelle je ne songeais pas il y a deux minutes. C'est à
VOUS, c'est à Nodier de peindre ces merveilleuses scènes; pour moi pauvret, je ne sais que les sentir. Genève, au bord de son lac, triste, froide, pesante, élevant de temps en temps un cri aigre et discordant, ressemble à un cormoran sur un rocher. Ce serait l'honorer beaucoup trop que de Toffrir en sacrifice à la ville éternelle. Quand l'industrie sera tout à fait divinisée, on pourra tout au plus la traîner à son autel. Le mot du ministre est juste et remarquable. Ces gens-là ont donc quelquefois des remords de raison?
« Vous voulez que je vous parle de ma santé ; elle est fort mauvaise ; depuis quatre mois, je ne puis travailler. Mes affaires non plus ne vont pas trop bien, et cela me tracasse à cause de mes dettes. Il faut pourtant se résigner à tout. Adieu, mon ami : offrez mes hommages affectueux à madame Hugo, et embrassez pour moi votre chère petite fille. Mille compliments à M. Nodier; je le remercie de s'être souvenu de moi. D'autres aussi s'en souviennent, mais pas dans le même sens. Un peu d'estime et d'affection de la part des gens qu'on honore aide beaucoup à soutenir les combats de l'amphithéâtre.
« Vale et me ama. »
Madame Victor Hugo ne croyait pas si bien dire au déjeuner de Sallanches : le livre ne fut jamais fait. M. Victor Hugo seul fit sa part; M. Nodier attendit pour commencer la sienne que les dessins fussent prêts; la gravure prit des mois, et donna le temps à Féditeur de faire faillite, ce qui dispensa M. Nodier de s'exécuter.
En janvier 1826, M. Victor Hugo publia, après l'avoir remanié et récrit en grande partie. Bug jargal qui avait d'abord paru dans le Conservateur littéraire ; — en octobre, une réimpression de ses premières Odes^ augmentée d'odes nouvelles et de Ballades, avec une préface qui arborait résolument le drapeau de la liberté littéraire. Les par-
tisans des règles établies se jetèrent avec violence sur la préface et sur les vers, qui eurent aussi leurs partisans, moins nombreux, mais aussi énergiques.
Il y avait alors un journal auquel le nom de ses rédacteurs, MM. Guizot, Dubois, Jouffroy, Cousin, etc., donnait une certaine importance, surtout dans les salons. Le Globe, universitaire et gourmé, avait pour les novateurs une sorte de bienveillance protectrice. Il s'interposait entre les combattants, enseignant le progrès à droite et la modération à gauche. M. Dubois fit un article plus chaleureux que Fauteur ne Tavait attendu, et presque enthousiaste de Tode intitulée /^ Deux Iles.
M. Victor Hugo ne fermait jamais sa porte, même pendant ses repas. Un matin, il déjeunait* quand la domestique annonça M. Sainte-Beuve. Elle introduisit un jeune homme qui se présenta comme voisin et comme rédacteur d'un journal ami : il demeurait rue Notre-Dame-des-Champs et il écrivait dans le Globe. Le Globe ne s'en tiendrait pas, dit-il, h un seul article sur Cromwell: c'était lui-même qui ferait les autres. 11 avait demandé à s'en charger, redoutant un retour de M. Dubois, qui n'était pas tous les jours d'une humeur si admirative et qui redeviendrait bien vite professeur. L'entrevue fut fort agréable, et
l'on se promit de se revoir ; ce qui était d'autant plus facile que M. Victor Hugo allait se rappro* cher encore de son critique et loger lui-même rue Notre-Dame-des-Champs.
Quelques semaines après , M. Victor Hugo était dans une maison séparée de la rue par une avenue plantée d'arbres , et continuée par un jardin dont les faux ébéniers touchaient aux fenêtres de son appartement. Une pelouse s'étendait jusqu'à un pont rustique que l'été baignerait dans le verdoiement des branches.
M. Victor Hugo allait quelquefois lire les journaux sous les arcades de l'Odéon. Un jour de février 1827, il trouva la presse libérale en grand émoi ; un scandale avait eu lieu la veille chez l'ambassadeur d'Autriche. Le duc de Tarente, invité au bal de l'ambassade, avait été surpris d'entendre l'huissier l'annoncer : M. le maréchal Macdonald. Quand le duc de Dalmatie était entré, l'huissier avait annoncé : M. le maréchal Soult. Les deux ducs se demandaient ce que cela voulait dire et si c'était une erreur de l'huissier, lorsque 'le duc de Trévise était arrivé et avait été annoncé aussi : M. le maréchal Mortier. La même suppression de titres étrangers s'était faite pour le duc de Reggio. Il n'était plus possible de douter ; il y avait volonté et préméditation de l'ambassadeur; l'Autriche, humiliée de
titres qui rappelaient ses défaites, les niait publiquement ; elle avait invité les maréchaux pour les dégrader de leurs victoires, et elle souffletait l'empire sur leur face. Ils étaient aussitôt sortis tous ensemble de l'hôtel.
Le sang de soldat que M. Victor Hugo avait dans les veines lui monta au visage ; il lui sembla qu'on insultait son père , et il fut saisi d'un irrésistible besoin de le venger. Il fit VOde à la Colonne.
L'ode, publiée immédiatement par les Débats en premier Paris, et répétée par plusieurs journaux, produisit un effet profond. La presse de l'opposition, jusqu'alors hostile au poète royaliste, l'acclama cette fois ; en revanche, la presse ministérielle cessa de le louer; attaquer l'Autriche, c'était attaquer les Bourbons, qu'elle avait ramenés en France ; glorifier les maréchaux , c'était glorifier l'empire. L'ode fit aux royalistes purs l'effet d'une désertion.
Ce fut le début de la rupture. Devant l'affront autrichien, M. Victor Hugo avait senti qu'il n'était plus Vendéen, qu'il était Français :
Contre une injure ici tout s'unit, tout se lève, Tout s'arme , et la Vendée aiguisera son glaive Sur la pierre de Waterloo I
11 avait entrevu une France plus grande que
les partis , qui ne rejetterait rien de son histoire et qui dirait à la colonne impériale :
Au bronze de Henri mon orgueil te marie.
Ce n'est plus seulement l'armée qu'il accepte comme dans l'ode « à son père, » c'est aussi l'empereur. « Buonaparte » est devenu « Napoléon, » le « tyran » est oublié, et « l'éperon de Napoléon » vaut la sandale de Gharlemagne. »
M. Taylor était alors commissaire royal à la Comédie-Française. Il demanda à M. Victor Hugo pourquoi il n^écrivait pas pour le théâtre.
— J'y pense, dit M. Victor Hugo. J'ai même commencé un drame sur Gromwell.
— Eh bien, finissez-le et donnez-le-moi. Un Gromwell fait par vous ne peut être joué que par Talma.
Pour engager 'FaiTaire, il réunit le poète et le tragédien dans un dtner au Rocher de Cancale.
J^e dîner était nombreux, mais MM. Victor Hugo et Talma, placés l'un à côté de l'autre, purent causer à leur aise.
Talma avait alors soixante-cinq ans ; il était
fatigué et malade; il mourut quelques mois après ; il se sentait finir. Il parla de sa profession avec amertume : les acteurs n*étaient pas des hommes, pas même lui, malgré son succès et sa réputation; applaudi et traité presque en ami par Tempereur, il lui avait demandé la croix, et l'empereur n'avait pas osé la lui donner. Même dans son métier, il n'était arrivé à rien.
M. Victor Hugo se récria.
— Non, insista le grand tragédien, l'acteur n'est rien sans le rôle, et je n'ai jamais eu un vrai rôle. Je n'ai jamais eu de pièce comme il m'en aurait fallu. La tragédie, c'est beau, c'est noble, c'est grand; j'aurais voulu autant de grandeur avec plus de réalité. Un personnage qui eût la variété et le mouvement de la vie, qui ne fût pas tout d'une pièce, qui fût tragique et familier, un roi qui fût un homme. Tenez, m'avez -vous vu dans Charles YI? J'ai fait de l'effet en disant: Du pain ! je veux du pain l C'est que le roi n'était plus là dans une souffrance royale, il était dans une souffrance humaine; c'était tragique et c'était vrai; c'était la souveraineté et c'était la misère; c'était un roi et c'était un mendiant. La vérité ! voilà ce que j'ai cherché toute ma vie. Mais que voulez -vous? je demande Shakspeare, on me donne Ducis. A défaut de vérité dans la pièce, j'en ai mis dans le costume. J'ai joué Marins,
jambes nues. Personne ne sait ce que j'aurais été si j'avais trouvé Fauteur que je cherchais. Je mourrai sans avoir joué une seule fois. Vous, monsieur Hugo, qui êtes jeune et hardi, vous devriez me faire un rôle. Taylor m'a dit que vous faisiez un Gromwell. J'ai toujours eu envie de jouer Gromwell. J'ai acheté son portrait à Londres. Si vous veniez chez moi, vous le verriez accroché dans ma chambre. Qu'est-ce que c'est que votf e pièce ? Ça ne doit pas ressembler aux pièces des autres.
— Ce que vous rêvez de jouer, dit M. Victor Hugo, c'est justement ce que je rêve d'écrire.
Et il exposa au tragédien quelques-unes des idées dont il allait faire la Préface de Cromwell : le drame substitué à la tragédie, l'homme au personnage, le réel au convenu ; la pièce libre d'aller de l'héroïque au positif; le style ayant toutes les allures, épique, lyrique, satirique, grave, bouffon ; la suppression de la tirade et du vers à effet. Ici, Talma l'interrompit vivement :
— Ah! oui, s'écria- t-il; c'est ce que je m'épuise à leur dire. Pas de beaux vers !
Il écouta avec grande attention les théories du poète.
— Et votre Cromwell est fait dans ces idées ? lui demanda-t-il.
— Tellement que, pour bien marquer tout de
ÇROMWELL. 161
suite sa volonté d'être réel , son premier vers est une date :
Demain vingt cinq juin mil six cent cinquante sept.
— Vous devez en savoir des scènes par cœur, dit Talma.Yous seriez bien aimable de nous en dire une.
Les autres convives joignirent leurs instances îiux siennes. M. Victor Hugo dit la scène où Milton adjure Cromwell de renoncer à se faire roi. f^ scène était mal choisie ; ce n*était, en somme, ({u'un long discours, qui, si accidenté qu'il fût par rémotion du raisonnement et par la coupe de la phrase, ne tranchait pas absolument avec les tirades tragiques ; de plus, c'était Mil ton qui parlait tout le temps, et Talma n'aurait eu qu'à l'écouter. Il trouva les vers très-beaux, ce qui était un éloge suspect après son cri contre les « beaux vers » et demanda autre chose. M. Victor Hugo dit la scène du Protecteur interrogeant Davenant sur son voyage. Cette fois, on était loin de la tragédie! A chaque détail local, à chaque touche de réalité franche :
Logez-vous pas toujours chez votre môme hôtesse? A la Sirène? . . .
Vous avez un chapeau de forme singulière. Excusez ma façon peut-être familière,
lî. u
Vous plairait-il, monsieur, l'échanger pour le mien?
Talma applaudissait : — A la bonne heure ! c'est cela! c'est ainsi qu'on parle! — Et, la scène finie, il tendit la main à l'auteur en lui disant : — Dépêchez-vous de finir votre drame, j*ai hâte de le jouer.
Quelque temps après, Talma était mort. M. Victor Hugo, n'ayant plus d'acteur, ne se pressa plus, et put donner à son drame dés développements que n'aurait pas comportés la représentation.
Il travaillait souvent en marchant ; il n'avait qu'un pas à faire pour être sur le boulevard Montparnasse; il se promenait là, parmi les allants et venants nombreux qu'y attirent les cabarets des barrières, les boutiques en plein vent, les spectacles forains et le cimetière. En regard du cimetière, il y avait dans ce moment une baraque de saltimbanques. Cette antithèse de la parade et de l'enterrement le confirmait dans son idée d'un théâtre où les extrêmes se toucheraient, et ce fut là que lui vint à l'esprit le troisième acte de 3/arion de Lorme où le deuil du marquis de Nangis contraste avec les grimaces du Gracieux.
Une des modes d'alors était d'aller manger des galettes au Moulin de Beurre^ ainsi nommé parce .que le propriétaire s'était enrichi à vendre
du beurre. Le moulin était dans la campagne , du côté de Vanvres. Une fois là, on ne revenait pas dtner à Paris, on se répandait dans les guinguettes environnantes. Un dimanche, M. Abel llugo, cherchant où manger, entendit une musique sous des arbres. C'étaient
Les vagues violons de la mère Saguet.
Il y alla et vit une maisonnette entre une cour fleurie de plates -bandes et un jardin ombragé. Il dîna sous une tonnelle, et dîna si bien qu'il y amena tous ses amis. Il fut félicité hautement de sa découverte, et on ne le nomma plus que le Christophe Colomb de la mère Saguet. Il fut engagé d'honneur à y diner souvent. 11 passait par la rue Notre-Dame-des-Champs et emmenait quelquefois son frère. On s'y rencontrait ; la réputation du lieu s'était faite rapidement, et attirait les peintres et les sculpteurs, nombreux de ce côté de Paris. MM. David, Charlet, Louis Boulanger, les Devéria, l'excellent architecte Robelin, se donnaient de fréquents rendez-vous sous les tonnelles. Le grand talent de la cuisinière, c'était surtout la jeunesse et la bonne humeur des dîneurs. La mère Saguet n'avait guère pour garde-manger que sa bassecour. Le premier plat était les œufs, et le second
les poulets, qu'elle accommodait sommairement; elle les coupait en deux, les mettait à cuire sur le gril et leur adjoignait une sauce piquante. Avec cela, du fromage et du vin blanc tant qu'on on voulait, on avait de quoi rester à table depuis six heures jusqu'à dix et s'en aller radieux.
Un jour que M. Victor Hugo allait chez la mère Saguet avec M.David, ils rencontrèrent, rue Montparnasse, une fille de treize à quatorze ans en guenilles; M. David la regarda, s'arrêta, lui parla , et prit note de son nom et de son adresse. M. Victor Hugo, étant allé voir M. David dans son atelier la semaine suivante, y trouva la pauvre petite toute nue, grêle, étiolée, flétrie par la misère, et pourtant belle : M. David en faisait la jeune fille du Tombeau de Botzaris, laquelle, dans sa pensée , représentait la Grèce , alors opprimée et soulTrante. Elle semblait heureuse de penser que son corps chétif allait acquérir l'éternité du marbre. Hélas! le marbre n'a pas été plus épargné que la chair. Au moins ce sont les Français qui ont fait une cible du tombeau du (]id : ce sont les Grecs eux-mêmes qui ont fait une cible du tombeau de Botzaris. M. David, sorti (le France en décembre 1851, alla en Grèce : une balle avait frappé le front; une autre avait cassé une main. Cette douleur ajoutée à l'exil navra le pauvre grand sculpteur; il redemanda sa statue
blessée et mutilée pour la guérir et la réparer. Mais il mourut avant d'en avoir eu le temps.
A la fin de Tété, M. Victor Hugo était un soir chez madame Tastu; elle le pria de dire une scène de Cromwell, qu'il venait d'achever. M. Tissot, qui était présent, trouva la scène trèsbelle, et demanda à l'auteur s'il avait traité avecun éditeur; sur sa réponse négative, il lui offrit d'en parler au sien. En effet, dès le lendemain, M. Ambroise Dupont vint acheter le manuscrit, et l'auteur s'occupa de la préface.
Le succès du Freyschiitz avait mis l'Odéon en goût d'importations dramatiques. Après Weber, vint Shakspeare. A la nouvelle que des acteurs anglais allaient représenter leur grand poète , toute la jeune génération s'émut et se passionna. M. Eugène Delacroix écrivait à M. Victor Hugo :
« Eh bien, envahissement général. Hamletlève sa tête hideuse, Othello prépare son oreiller essentiellement occiseur et subversif de toute bonne police dramatique. Qui sait encore? le roi Lear va s'arracher les yeux devant un public français ! 11 serait de la dignité de l'Académie de déclarer incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût. Apprétezvous dans tous les cas une bonne cuirasse sous votre habit. Craignez les poignards classiques. »
Au grand poète s'ajoutaient de grands acteurs, entre autres une actrice exceptionnellement douée, miss Smithson : mademoiselle Taglioni lui eût envié sa danse, madame Pasta son chant, et mademoiselle Mars sa voix. Elle ravissait les peintres par le goût de ses costumes. Elle réussit dé toutes les façons : M. Berlioz, alors violon à Torchestre de TOdéon, la demanda en mariage.
Ces admirables drames admirablement joués remuèrent profondément M. Victor Hugo qui écrivait dans ce moment la préface de Cromwell; il remplit de son enthousiasme pour « ce dieu du théâtre en qui semblent réunis , comme dans une Jrinité, les trois grands génies caractéristiques de notre scène , Corneille, Molière, Beaumarchais. »
La préface prit, comme la pièce, de vastes proportions. Le volume , qui en aurait fait deux aisément, fut imprimé très-vite et parut dans les premiers jours de décembre 1827-
L'effet du drame fut dépassé par celui de la préface. Elle éclata comme une déclaration de guerre aux doctrines reçues et provoqua des batailles de feuilletons. L'hostilité attaqua tout, les idées et le style ; voici quelques lignes d'un des journaux importants d'alors, la Gazette de France :
« Ce qui se fait remarquer dès les premières
lignes de cette préface, c'est le ton de hauteur dédaigneuse avec laquelle un jeune écrivain dont la réputation n'a point dépassé l'enceinte de quelques cercles amis parle de tout ce qui a d'autres idées que celles qu'il professe... Il fut un temps où il se contentait de faire des odes comme tout le monde.. • Il se bornait à recueillir par avance les palmes que promettait à son talent futur l'espoir que ses premiers essais faisaient naître et qui malheureusement sont encore incueillies, pour parler la langue romantique^ Aujourd'hui 9 il en est tout autrement. Le jeune poète modeste est devenu un professeur jetant avec fierté ses préceptes à son auditoire absent... Qui songe encore à reproduire cette vieille et ennuyeuse question du classique et du romantisme, dont l'ennui a fait justice depuis longtemps? Deux hommes seuls, M. Hugo et M. Darlincourt, qui l'ont fait en même temps et souvent dans des termes identiques : s'il y a entre eux quelque différence , elle est tout entière à l'avantage du dernier, dont la prose nous a semblé bien préférable, sous le rapport du goût et de la simplicité, à celle de l'auteur de Cromtte//... Son but avoué est de briser tous « ces fils d'araignée dont les milices de Lilliput ont entrepris d'enchaîner le drame dans son sommeil ; » c'està-dire, en français, de se rendre indépendant dos
trois unités. Noos pourrions faire remarquer à l'auteur de cette phrase que , dans cette milice de Lilliput, il y a quelques nains qui ne sont pas si méprisables, et entre autres tous les hommes qui ont écrit pour la scène depuis le Cid jusqu'à Cromtoell; mais que seraient-ils ces hommes pour lui qui appelle Shakespeare (dont il ne sait pas même écrire le nom) le dieu du théâtre ?... Les personnes qui ne partageront pas les idées émises dans ce dernier passage, et nous croyons que le nombre en est considérable, ne pourront au moins en contester la nouveauté. C'est pour la première fois , sans doute , qu'on a imaginé de mettre l'auteur de quelques drames spirituels et libertins sur la même ligne que Molière et Ck>meil]e (car il faut remarquer que Racine n'est pas même cité, ces messieurs ne s'en occupent pas plus que s'il n'existait pas) . Ces bizarreries, qui n'ont rien de sérieux au fond, ont même un cAté plaisant dont on s'amuserait si elles étaient présentées avec talent : il faut être doué de quelque force pour s'attaquer à des géants, et, lorsqu'on entreprend de détrôner des écrivains que des générations tout entières sont convenues d'admirer, il faudrait les combattre avec des armes, sinon égales, du moins dans un «tyle assez élégant et assez pur pour montrer qu'on les comprend « et que ce n'est pas uniquement par
CROMWELL. iC9
impuissance qu'on s'attaque à eux ; mais quel tort peut-on espérer leur faire quand on écrit comme Tauteur de la préface dont nous parlons?... »
La défense ne fut pas moins ardente que Fattaque : les jeunes gens se déclarèrent énergiquement pour l'indépendance du théâtre , et la Préface de Cromwell devint le signe de ralliement.
Le Globe^ dans un article de M. de Rémusa t, maintint son rôle de médiateur. — Les amis toulousains de M. Victor Hugo sentirent que leur néo-tragédie allait disparaître dans cette irruption violente d'un art entier et sans scrupules. La mort de Talma leur avait porté le premier coup, la Préface de Croniwell les acheva. Ils se résignèrent de bonne grâce, et prirent noblement le parti de l'œuvre qui les tuait. M. Soumet écrivit à l'auteur : « Je lis et relis sans cesse votre Cromwell f cher et illustre Victor, tant il me parait rempli des beautés les plus neuves et les plus hardies ; quoique dans votre préface vous nous traitiez impitoyablement de mousses et de lierres rampants , je n'en rendrai pas moins justice à votre admirable talent et je parlerai do votre œuvre mîchel-angesque comme je parlais autrefois de vos odes. »
L'année finit tristement. jVfadame Foucher, malade depuis assez longtemps, avait cru que Tété et la campagne la remettraient; elle revint à Paris condamnée par les médecins. Elle se coucha pour ne plus se relever. Cette femme excellente garda, dans des souffrances intolérables, un calme et une bonté angéliques. I^ mal qui la tenaillait lui arrachait par instants un cri vite étouffé, et elle se remettait aussitôt ù sourire. Elle ne s'occupait que de son mari et de ses enfants, surtout d'une seconde fille ({u'elle avait eue quelques années auparavant et que sa maladie l'avait obligée de mettre en pension toute petite. Elle s'inquiétait du dîner ,
(lu linge, si Paul avait ce quil lui fallait, s'il était venu une lettre d'Alençon, où son fils Victor
était substitut du procureur du roi et s'était ma-
rié. Rien n'était touchant comme cette martyre attentive au bien-être des autres.
La mort ne l'effraya pas. Le prêtre qu'elle avait demandé la trouva tranquille et sereine. Elle aurait pu se confesser en public. Toute sa vie avait été un long dévouement. Elle avait eu cette perfection de la vertu qui est l'indulgence. Elle qui vivait dans son intérieur et dans son devoir, elle avait toujours excusé les fautes des autres femmes ; elle y croyait malaisément ; contrainte par l'évidence, elle répondait: — Je n'aime pas qu'on soit sévère pour les femmes, elles ont tant à souffrir.
Le prêtre, était une espèce d'aumônier de la famille. Il avait baptisé le premier enfant de M. Victor Hugo. C'était un méridional, sanguin, irascible, bon diable, assez leste dans ses propos. En présence de la mourante, il se transfigura, et il l'administra avec la gravité sacerdotale. Si habitué qu'il fût aux agonies, il ne put se défendre d'une vive émotion devant cette fin douloureuse d'une femme dont il connaissait toute la vie. 11 sortit le visage en larmes.
11 y eut une apparence d'amélioration dans l'état de la malade : — Je me sens mieux, dit-
elle, je crois que je vais entrer en convalescence.
Le soir même , le supplice reprît. Le surlendemain , elle rendait à Dieu une des meilleures âmes qui aient passé sur la terre.
La vie est une perpétuelle rencontre de funérailles et de noces. Au mariage de M. Victor Hugo, son frère Abel avait remarqué une jeune fille, mademoiselle Julie de Montferrler ; il n'était pas alors en position de se mettre en ménage , mais depuis, ses affaires ayant réussi, il l'avait demandée et obtenue. Il fut marié par le même prêtre qui venait d'enterrer madame Foucher.
Le général Hugo, établi momentanément à Paris , assista au mariage. La réconciliation était complète entre le père et les fils. Abel et Victor étaient revenus tout à fait et avaient accepté leur belle-mère. C'était à son père que Victor avait dédié CromweU. Le général était heureux de tous les côtés. Le gouvernement lui avait enfin pardonné l'acharnement de sa résistance à l'étranger. Il n'était plus interné; il était reconnu comme général de division. Rétabli dans son grade , dans sa liberté et dans sa famille , il respirait un peu après une vie si laborieuse et si méconnue. Il avait déjà deux petits - enfants , Léopoldine et Charles; le nouveau mariage lui en promettait d'autres; il était encore d'Age à voir longtemps
{grandir ses petits -enfants, qui, eux, seraient f'ievés à Faîmep.
Pour être plus près de ses fils, il s'était logé dans leur quartier. Il habitait rue Plumet. M.Victor Hugo allait le voir presque tous les soirs. Il y restait des heures entières, voulant regagner le temps perdu. Le 28 janvier 1828, il se hâta de dîner et y emmena sa femme. Le général était en humeur de gaieté et de causerie. On ne se sépara qu'à onze heures. Le fils était rentré et se déshabillait, quand on sonna vivement h la porte. Ce coup de sonnette à une heure où les visites ont cessé lui fit peur. Il courut, ouvrit la porte et vit un homme qu'il ne connaissait pas.
— Que voulez-vous?
— Je viens de la part de madame la comtesse Hugo vous dire que votre père est mort.
M. Victor Hugo quittait son père, il venait de le voir plein de vie, il fut étourdi du coup, il crut à une erreur ou à quelque horrible rôve. Sans avoir conscience de ce qu'il faisait, il se rhabilla et suivit machinalement le messager rue Plumet.
Il trouva son père étendu sur son lit, rigide et décoloré, le col de chemise déboutonné, une manche relevée et des ligatures au bras. Il y avait près de lui un homme qu'il ne reconnut pas d'abord.
Cet homme était un médecin qui demeurait ;\
la porte du général. On était allé chercher du secours le plus près possible; il était venu et avait trouvé le général en proie à une attaque d'apoplexie foudroyante; il avait pratiqué une saignée et fait tout ce qui était possible, mais sans résultat.
Le général était mort en soldat : l'apoplexie
l'avait frappé debout , avec la rapidité d'une
balle.
Le médecin du père se trouvait être celui qui avait soigné le fils à la pension Cordier de sa blessure au genou.
Les robes noires et le crêpe achetés pour le deuil de la mère n'étaient pas encore usés et purent servir pour celui du père.
Six ans auparavant , à dix -neuf ans , au moment où f sa mère morte , son père à Blois ^ seul au monde, son mariage empêché par sa pauvreté, M. Victor Hugo cherchait partout cet argent qui le rapprocherait du bonheur, M. Soumet lui avait proposé d'extraire à eux deux une pièce d'un roman de Walter Scott, le Château de Kenilivorth. M. Soumet ferait le plan, M. Victor Hugo écrirait les trois premiers actes et M. Soumet les deux derniers. M. Victor Hugo avait fait sa part; mais lorsqu'il avait lu ses trois actes , M. Soumet n'en avait été content qu'à moitié : il n'admettait pas le mélange du tragique et du comique, et il voulait effacer tout ce qui n'était pas grave et se-
rieux. M. Victor Hugo avait objecté l'exemple de Shakspeare , mais alors les acteurs anglais ne rayaient pas encore fait applaudir à Paris, et M. Soumet avait répondu que Shakspeare, bon à lire, ne supporterait pas la représentation; que Hamlet et Othello étaient d'ailleurs plutôt des essais sublimes et de belles monstruosités que des chefsd'œuvre; qu'il fallait qu'une pièce choisît de faire rire ou de faire pleurer. Les deux collaborateurs, ne s'entendant pas , s'étaient séparés à l'amiable; rhacun avait repris ses actes et son indépendance, et complété sa pièce comme il avait voulu. M. Soumet avait fait une Emilia qui, jouée au Tliéâtre- Français par mademoiselle Mars, avait m un demi-succès, M. Victor Hugo avait terminé Hon Amy Robsart à sa façon, mêlant librement la romédie à la tragédie. Mais, au moment de songer a la représentation , la pension de Louis XVIII éUiit venue le dispenser des spéculations littéraires, et il avait jeté la chose au fond d'un tiroir. En 1828, le plus jeune de ses deux beaux- (V/»nîK , Paul Foucher , sortait du collège. Il se HiMiUiit entraîné vers la littérature, et surtout vers Im tliéAtre. Mais les théâtres lui faisaient la ré- IMiimiî invariable qu'ils font aux jeunes gens : — Oiiand vous aurez un nom. 11 cherchait donc le ttutym dn HO faire ce nom qui seul ouvre les |MHU'H. Un jour, M. Soumet, qu'il était allé voir.
lui demanda s'il connaissait Amy Robsart et lui en parla comme d'une œuvre singulière et curieuse qui valait la peine d*étre lue.
— Ça m'a un peu effarouché dans le temps, dit-i], et maintenant encore il y a bien des témérités où je ne me hasarderais pas, moi; mais, puisque les drames anglais ont réussi, je ne vois pas pourquoi ça ne réussirait pas. Si j'étais de Victor Hugo, je ne perdrais pas une pièce où il y a des scènes très-belles. Le cinquième acte, qui est presque tout de son invention, est d'une grande originalité.
M. Paul Foucher pria sou beau-frère de lui prêter la pièce, et s'étonna, comme M. Soumet, que M. Victor Hugo ne la fît pas jouer. M. Victor Hugo lui expliqua qu'il avait fait cela à dix-neuf ans par pauvreté, mais qu'il ne lui convenait plus d'emprunter des sujets aux autres.
— Et qu'est-ce que tu feras de ta pièce?
— Je la brûlerai.
— Veux-tu me la donner?
Il prétendit que cela lui rendrait un vrai service, qu'une pièce pareille lui ouvrirait le théâtre et lui improviserait un nom.
— Ma foi, dit M. Victor Hugo, je ne regarde pas cela comme une pièce de moi. Fais-en ce que tu voudras. Walter Scott t'appartient autant qu'à moi.
Amy Robsart, portée aussitôt à TOdéon, fut reçue facilement et distribuée aux meilleurs comédiens du théâtre, MM, Bocage, Provost, mademoiselle Anaïs, etc. M. Eugène Delacroix voulut bien dessiner les costumes. Il était convenu que le nom de M. Victor Hugo ne serait pas prononcé, mais quelques phrases ou quelques indiscrétions le trahirent, et le directeur, enchanté, s'empressa de répandre le bruit que le drame était de l'auteur de CromwelL M. Victor Hugo eut beau s'y opposer, le directeur, voyant dans le nom une attraction, continua à le crier sur les toits.
La pièce fut extrêmement sifflée : « On a joué hier à l'Odéon, disait le lendemain le Journal des Débats^ un drame historique en cinq actes, intitulé Amy Robsart, sujet emprunté au Château de Kenil" worih de sir Walter Scott, et qui, traité déjà sur trois théâtres différents, reparaissait pour la quatrième fois, sans autre avantage que d'avoir été allongé outre mesure et déparé par une foule de locutions triviales. Les sifflets et les éclats de rire ont fait justice de cette vieille nouveauté. »
M. Victor Hugo, qui voulait bien donner le succès, ne voulut pas donner la chute, et écrivit immédiatement dans les journaux que les passages siffles étaient de lui.
Ce fut pour la pièce une réclame involontaire.
Les jeunes gens, qui ne s* étaient pas dérangés pour une pièce non avouée, accoururent alors ; ils applaudirent, les sifflets redoublèrent, l'agitation du parterre s'étendit dans le quartier latin : le gouvernement intervint et interdit la pièce.
Entre les amis les plus assidus de la maison, deux venaient presque tous les jours : M . Louis Boulanger^ intelligence ouverte à Shakspeare comme à Rembrandt, et M. Sainte-Beuve, causeur aussi charmant, qu'éminent écrivain. Le mariage de M. Abel Hugo ayant désorganisé les dîners de la mère Saguet, les plaisirs champêtres de l'été de 1828 furent d'aller voir se coucher le soleil dans les plaines de Vanvres et de Montrouge. On s'arrêtait souvent à la Butte -- au- Moulin. M. Victor Hugo s'étendait sous l'énorme éventail et aspirait les bouffées d'air en regardant le crépuscule éteindre l'horizon et en se livrant à ses
rêveries qui devinrent les Soleils couchants des Feuilles d'automne.
On venait finir la soirée rue Notre-Dame-des- Ghamps. M. Victor Hugo, prié par ses deux amis, disait les vers qu'il avait faits dans la journée. Ou c'était lui qui en demandait à M. Sainte-Beuve, lequel, contraint de s'exécuter et confus d'occuper de lui, recommandait à la petite Léopoldine et au gros Chariot de faire du bruit pendant qu'il parlerait. Mais ils se gardaient d'obéir, et l'on entendait les beaux vers de Joseph Delorme et des Consolations.
D'autres fois le poète de la soirée était M. Alfred de Musset. Il disait Don Paës, la Camargos la Ballade à la lune. Un jour qu'il avait lu une partie de Mardoche, une discussion s'engagea sur la rime. M. Emile Deschamps dit qu'il voulait des rimes de trois lettres.
— Gomme celles-ci? dit M. Victor Hugo :
Ici gtt le nommé Hardoche Qui fut suisse de Saint -Eustache Et qui porta la hallebarde :
Dieu lui fiasse miséricorde !
M. Victor Hugo voyait souvent M. Gustave Planche, qui lui avait été amené par M. Sainte- Beuve comme sachant l'anglais. Une édition de luxe des Odes et Ballades allait paraître avec un
frontispice qui était la réduction de la belle lithographie de M. Louis Boulanger, la Ronde du Sabbat. Le graveur qui devait réduire la lithographie ne comprenait rien à ce sujet fantastique et diabolique; comme il était Anglais et qu'il ne savait pas un mot de français, il demanda qu'on lui traduisit la ballade. M. Sainte-Beuve dit qu'il connaissait quelqu'un qui s'en chargerait volontiers et qui s'en acquitterait à merveille, et il amena un jeune homme grand, à profil grec, et qui eût été beau s'il n'avait pas eu les yeux saillants et le crâne étroit. C'était M. Gustave Planche.
M. Mérimée venait quelquefois. Un jour qu'il dînait, et que la cuisinière avait manqué complètement un plat de macaroni, il offrit de venir en faire un, et, à quelques jours de là, il vint, ôta son habit , mit un tablier, et fit un macaroni à l'italienne qui eut le succès de ses livres. Il allait souvent chez des Anglaises, mesdemoiselles Clarke , qui avaient un salon doctrinaire, libéral et classique; il y entraîna M. Victor Hugo, qui y connut M. Benjamin Constant, alors vieillard à cheveux blancs, négligé de mise, visage vénérable et fatigué, M. Fauriel, M. Henri Beyle, etc.
Un des habitués de ce salon était M. Eugène Delacroix. Le jeune chef du mouvement en peinture n'avait pas la même audace en paroles
qu'en tableaux. Il tâchait de désarmer, par les concessions de sa conversation, les ennemis que lui faisait Toriginalité de son admirable talent. Révolutionnaire dans son atelier, il était conservateur dans les salons , reniait toute solidarité avec les idées nouvelles, désavouait l'insurrection littéraire et préférait la tragédie au drame. La jeune littérature lui pardonnait cette prudence qu'il n'avait pas sur ses toiles , et qui avait généralement un autre résultat que celui qu'il en espérait. Un soir qu'il venait de sortir de chez mesdemoiselles Clarke après une discussion où il avait soutenu contre M. Victor Hugo la suprême beauté du Tancrède de Voltaire, l'aînée des Anglaises, qui était de son avis, s'écria enthousiasmée :
— Qu'il est charmant et qu'il a de l'esprit, monsieur Delacroix! Quel dommage qu'il fasse de la peinture!
Une chanson fit condamner M. Béranger h trois mois de prison. M. Victor Hugo alla le voir à la Force. Sa cellule ne désemplissait pas de visiteurs, la plupart bons bourgeois, fiers d'approcher leur chansonnier et de lui apporter des consolations substantielles. Le poète populaire était encombré de pâtés, de gibier, de fruits , de vins.
— Vous voyez comme je suis gâté, dit -il â
M. Victor Hugo. Il ne me manque plus qu*un estomac.
M. Béranger avait dès lors Thabillement et Tallure qu*il a toujours gardés, les cheveux flottants sur les épaules , le col de chemise rabattu, la redingote longue, le gilet croisé. Cétait déjà aussi le causeur exquis de ses dernières années, recouvrant un esprit très-fin d'un gros bon sens et d'une bonhomie à laquelle il ne fallait pas se fier plus aveuglément qu'au velours de la patte des chats. La griffe n'était jamais loin.
Sa chambre donnait sur la cour des voleurs. Ses amis s'en plaignaient beaucoup et s'étonnaient qu'il pût vivre en voisinage avec tous ces misérables.
— Laffitte, qui est venu hier, raconta-t- il à son visiteur, n'en revenait pas et me disait qu'il n'y tiendrait pas une heure. Je lui ai répondu : Mon cher Laffitte, prenez cent hommes dans cette cour; quand je sortirai, j'irai chez vous à votre première soirée, j'en prendrai cent dans votre salon, — et puis nous pèserons.
Lorsqu'on laisse derrière soi la barrière d'Enfer et la Bntte-au-Moulin, et qu'on descend dans la vallée de Bièvre, un peu après les chaumières de Brinvilliers, on arrive à une grille qui s'ouvre sur une allée sablée et ombreuse.
Au bout de cette allée, est une maison d'apparence modeste, plus étendue que haute, de construction irrégulière , entourée d*un jardin qui, agrandi peu à peu, a pris les proportions d*un parc. Cette habitation, appelée les Boches, appartenait alors à M. Bertin Tatné, rédacteur en chef du Journal des Débats. Il y passait Tété et y attirait tous ceux qui avaient un nom dans les lettres. M. Victor Hugo y fut invité. On lui demanda des vers, il dit la Douleur du Pacha. Le libraire Gosselin, qui était présent, vint chez lui le lendemain et lui acheta les Orientales.
Le poète et le journaliste se prirent d'amitié, et, les années suivantes, M. Victor Hugo passa aux Roches une partie de l'automne avec sa femme et ses enfants.
M. Bertin était le patriarche d'une famille unie, composée de madame Bertin, femme excellente et respectable, de deux fils, Armand, cordial et timide sous des formes brusques, Edouard, qui occupait déjà une place élevée parmi les peintres de paysage, et d'une fille, mademoiselle Louise , intelligence supérieure , doublement douée et aussi capable de beaux vers que de belle musique. — Je devrais dire deux filles, car Armand était marié, et sa femme, élégante, gracieuse, souriante, était un quatrième enfant, non moins cher que les autres.
Une large hospitalité, qui s'arrêtait au point où elle serait devenue de la banalité , ouvrait lefr portes de la maison. Cinq ou six amis et les principaux rédacteurs du journal y étaient fréquents. M. Victor Hugo s'y lia, notamment, avec M. Jules Janin, dont la brave affection a résisté aux annéeset a généreusement redoublé depuis Texil. En dehors de ce Cercle intime, M. Berlin n'accueillait guère que les gens de talent. Il aurait pu emplir sa maison de tout .ce qui avait un titre ou une situation politique; mais il n'avait aucune vanité et ne faisait aucun cas des glorioles sociales. Il avait refusé toutes les fonctions et toutes les distinctions que la puissance de son journal lui avait fait offrir. Ce qu'il avait dédaigné pour lui l'éblouissait peu dans les autres. Il disait que la seule aristocratie était, chez les hommes, l'intelligence, et, chez les femmes, la beauté. Cette maison si ouverte ne se ferma qu'une fois et ce fut au roi. Louis -Philippe, croyant être très-agréable à M. Berlin, lui fît dire qu'irdésirait voir les Roches; M. Berlin déclina l'honneur que tant d'autres eussent sollicité :
— Le roi est très-bien à Versailles et je suis très-bien aux Roches, répondil-il à l'envoyé; s'il vient ici, nous serons mal tous les deux.
Une fois, à Paris, M. Guizot, ministre, ayant à lui parler pour affaire pressante, se fit annoncer
au moment où il se mettait à table : lé ministre fut prié d'attendre la fin du dtner ou de repasser. Ce n'était nullement hauteur de journaliste qui veut faire sentir son importance, c'était habitude de voir dans un ministre un homme comme un autre.
Aux Roches, on se réunissait à table et après dîner. Le reste de la journée était à la liberté. On s'occupait comme on voulait ; on restait dans sa chambre, ou l'on se promenait dans le parc, plein de chênes séculaires, de gazons, de fleurs, de kiosques dans les branches; un étang où se baignaient des cygnes s'alimentait d'étroits ruisseaux au murmure monotone et doux ; les paons faisaient la roue au soleil. On apercevait le maître de la maison, levé dès l'aube, dirigeant le travail des jardiniers, ou assis sur un banc un livre à la main, quelquefois endormi :
Et du fond de leur nid, sous Torme et sous Térable, Les oiseaux admiraient sa tête yénérable ,
Et, gais chanteurs tremblants, Ils guettaient, s'approchaient et souhaitaient dans Tombre D*aYoir, pour augmenter la douceur du nid sombre ,
Un de ses cheveux blancs.
Au coup de cloche du dîner, madame Bertin et madame Armand quittaient leurs aiguilles, mademoiselle Louise son piano, Edouard son
pinceau, M. Victor Hugo sa plume, M. Bertin rentrait et mettait une rose sur la serviette de sa voisine de table. On causait surtout de littérature, on se passionnait, chacun avait son franc parler. Au dessert, les enfants de M. Victor Hugo paraissaient. La petite famille s'était augmentée d'un second garçon appelé Victor. Tous trois faisaient une ample récolte de caresses et de friandises.
Les enfants n'étaient jamais pressés de retourner à Paris. Ils vivaient en plein air, allant de la laiterie à la basse-cour, buvant du lait mousseux dans des jattes blanches, effarant les poussins et les faisans dorés. Ces plaisirs n'étaient interrompus que par mademoiselle Louise qui les appelait pour leur dire un beau conte. Vite ils y couraient; elle prenait Victor sur ses genoux, faisait asseoir près d'elle Léopoldine et a son Chariot » et leur improvisait une histoire qui était à eux tout seuls, car elle ne laissait entrer personne. Et il fallait les entendre, le soir, pendant que leur mère les couchait, essayer de lui redire ces merveilleux récits.