‹ Victor Hugo raconté par témoin de sa vieChapitre 12 sur 33 · LU · texte numérisé non relu

LU

M. Victor Hugo s'était trouvé, en 1820, sur le passage de Louvel allant à Téchafaud. L'assassin du duc de Berry n'avait rien qui éveillât la sympathie; il était gros et trapu, avait un nez cartilagineux sur des lèvres minces, et des yeux d'un bleu vitreux. L'auteur de l'ode sur la Mort du duc de Berry le haïssait de tout son iiltra-royalisme d'enfant. Et cependant, à voir cet homme qui était vivant et bien portant et. qu'on allait tuer, il n'avait pu s'empêcher de le plaindre, et il avait senti sa haine pour l'assassin se changer en pitié pour le patient. Il avait réfléchi, avait pour la première fois regardé la peine de mort en face, s'était étonné que la société fit au coupable, et

de sang- froid, et sans danger, précisément la même chose dont elle le punissait, .et avait eu ridée d'écrire un livre contre la guillotine.

A la fin de l'été de 1825, une après-midi, comme il allait à la bibliothèque du Louvre, il rencontra M. Jules Lefèvre, qui lui prit le bras et l'entraîna sur le quai de la Ferraille. La foule affluait des rues, se dirigeant vers la place de Grève.

— Qu'est-ce donc qui se passe? demanda-t-il.

— Il se passe qu'on va couper le poing et la tête à un nommé Jean Martin qui a tué son père. Je suis en train de faire un poème où il y a un parricide qu'on exécute, je viens voir exécuter celui-là, mais j'aime autant n'y pas être tout seul.

L'horreur qu'éprouva M. Victor Hugo à la pensée de voir une exécution était une raison de plus de s'y contraindre : l'affreux spectacle l'exciterait à sa guerre projetée contre la peine de mort.

Au pont au Change, la foule était si épaisse qu'il devint difficile d'avancer. MM. Victor Hugo et Jules Lefèvre purent cependant gagner la place. Les maisons regorgeaient de monde. Les locataires avaient invité leurs amis à la fête; on voyait des tables couvertes de fruits et de vins ; des fenêtres avaient été louées fort cher; de jeunes femmes venaient s'accouder à l'appui des

croisées, verre en main et riant aux éclats, ou minaudant avec des jeunes gens. Mais bientôt la coquetterie cessa pour un plaisir plus vif : la charrette arrivait.

Le patient, le dos tourné au cheval, au bourreau et aux aides, la tête couverte d'un chiffon noir rattaché au cou, ayant pour tout vêtement un pantalon de toile grise et une chemise blanche, grelottait sous une pluie croissante. L'aumônier des prisons, Fabbé Montés, lui parlait et lui faisait baiser un crucifix à travers son voile.

M. Victor Hugo voyait la guillotine de profil; ce n'était pour lui qu'un poteau rouge. Un large emplacement gardé par la troupe isolait l'échafaud; la charrette y entra. Jean Martin descendit, soutenu par les aides, puis, toujours supporté par eux, il gravit l'échelle. L'aumônier monta après lui, puis le greffier, qui lut le jugement à haute voix. Alors le bourreau leva le voile noir, fit apparaître un jeune visage effrayé et hagard, prit la main droite du condamné, l'attacha au poteau avec une chaîne, saisit une hachette, la leva en l'air; mais M. Victor Hugo ne put pas en regarder davantage, il détourna la tête, et ne redevint maître de lui que lorsque le Ha ! de la foule lui dit que le malheureux cessait de souffrir.

Une autre fois, il vit la charrette d'un dé-

trousseur de gi-ands chemins nommé Delaporte. Celui-là était un vieillard; les bras liés derrière le dos, son crâne chauve éclatait au soleil.

Il semblait que la peine de mort ne voulût pas qu'il roubliàt. Il se croisa avec une autre charrette : cette fois la guillotine faisait coup double ; on exécutait les deux assassins du changeur Joseph, Malagutti et Batta. M. Victor Hugo fut frappé de la différence d*aspect des deux condamnés : Ratta, blond, pâle, consterné, tremblait et vacillait; Malagutti, brun, robuste, tête haute, regard insouciant, allait mourir comme il serait allé dîner.

M. Victor Hugo revit la guillotine un jour qu'il traversait, vers deux heures, la place de THôtel-de-Ville. Le bourreau répétait la représentation du soir; le couperet n'allait pas bien; il graissa les rainures, et puis il essaya encore. Cette fois il fut content. Cet homme, qui s'apprêtait à en tuer un autre, qui faisait cela en plein jour, en public, en causant avec les curieux, pendant qu'un ihalheureux homme désespéré se débattait dans sa prison, fou de rage, ou se laissait lier avec l'inertie et l'hébétement de la terreur, fut pour M. Victor Hugo une figure hideuse, et la répétition de la chose lui parut aussi odieuse que la chose même.

Il se mit le lendemain même à écrire le Der-

nier jour d*un condamné, et l'acheva en trois semaines. Chaque soir il lisait à ses amis ce qu'il avait écrit dans sa journée. M. Edouard Bertin, s'étant trouvé à une de ces lectures, en parla à M. Gosselin, qui imprimait dans ce moment les Orientales et qui vint demander le volume de prose comme le volume de vers. Le marché signé, il lut le manuscrit : quand il en fut au passage où l'auteur, voulant que son condamné reste absolument impersonnel afin de ne pas intéresser à un condamné spécial, mais à tous, suppose que les feuillets qui contenaient l'histoire de sa vie ont été perdus, M. Gosselin lui conseilla, dans l'intérêt de la vente du livre, « de retrouver les feuillets perdus. » M. Victor Hugo répondit qu'il avait pris M. Gosselin pour éditeur et non pour collaborateur. Ce fut le commencement du refroidissement de leurs relations.

Les Orientales parurent en janvier 1829 , et le Dernier jour d*un condamné trois semaines après.

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