‹ Victor Hugo raconté par témoin de sa vieChapitre 13 sur 33 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

M. Victor Hugo ne s'est pas borné à cette

protestation contre la peine de mort. Depuis

trente-trois ans , il n*a jamais rencontré sur son

chemin un échafaud ni un gibet sans affirmer

- le principe de Tinviolabilité de la vie humaine.

En i832, il ajoutait au Dernier jour d'un condamné une préface considérable qui prenait par le raisonnement la question que le livre avait prise par Témotion et qui plaidait devant l'esprit ce qu'il avait plaidé devant le cœur. En 1834, il faisait Claude Gueux.

Pour ne pas séparer les divers efforts tentés par M.- Victor Hugo pour l'abolition de la peine

de mort , je parlerai ici de Claude Gueux et des autres écrits où il a continué le Dernier jour d'un condamné.

Claude Gueux parut d'abord dans la Revue de Paris, dont le directeur. M. Buloz, reçut à cette occasion la lettre suivante :

« Dunkerque, le 30 juillet 183^.

« Monsieur le directeur de la Revue de Paris,

« Claude Gueux, de Victor Hugo, par vous inséré dans votre livraison du 6 courant, est une grande leçon; aidez-moi à la faire profiter,

« Rendez-moi, je vous prie, le service de faire tirer autant d'exemplaires qu'il y a de députés en France, et de les leur adresser individuellement et bien exactement.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

« CHiVRLKS CaRLIER, négociant. »

Il y avait deux ans que le malheureux avait été exécuté quand M. Victor Hugo ressuscita son nom. Dans un dossier de papiers relatifs à Claude Gueux, je trouve la demande en grâce, accompagnée de cette note :

« Le nommé Gueux (Claude) a été condamné

à ]a peine de mort pour un crime auquel le tourment de la faim Tavait poussé. Sa tendresse pour son père a intéressé en sa faveur tous ceux qui Font approché. Malheureusement l'affaire est à sa fin, la cour de cassation et la chancellerie l'ont examinée, et le jugement va être exécuté si le roi n'accorde pas une commutation de peine. Le condamné attend le mot qui doit lui donner la mort ou la vie. La clémence de Sa Majesté, si généralement connue, est implorée par le condamné et par les jurés mêmes. »

Une décision prise en conseil des ministres avait rejeté la demande.

Je trouve dans le même dossier les deux lettres suivantes, adressées, la première à M. Delaunay, rue Joubert, 28, la seconde à M. Victor Hugo :

« Troyes, le li juin 1832. »

« Monsieur,

« Nous n'avons reçu votre lettre qu'après l'exécution du malheureux Claude. 11 a été exécuté vendredi i""' juin à dix heures du matin. Votre zèle à l'obliger lui a été d'une grande consolation ; il ne doutait pas de l'intérêt que vous lui portiez et il nous a recommandé en mourant de vous en exprimer toute sa reconnaissance.

« Sans connaître vos intentions, nous les avons cependant remplies à la lettre.

« La somme que vous avez eu la bonté d'envoyer au pauvre prisonnier est restée entre mes mains avec son approbation, parce qu'on ne lui permettait pas de la garder lui-même. Nous lui avons demandé à sa dernière heure ce qu'il voulait en faire. II a disposé d'une partie en faveur de deux détenus condamnés aux travaux forcés à perpétuité et donné le reste à une de ses sœurs. Nous eussions désiré qu'il se fût réservé quelque chose pour se faire dire des messes après sa mort, mais il n'y a pas pensé et nous ne le lui avons pas rappelé.

« Ce malheureux a bien souffert depuis ,son jugement, par l'appréhension du genre de mort qui lui était destiné. Nous avons partagé ses peines; il y a été très-sensible. Nous avons eu la consolation de lui voir accueillir avec des sentiments pleins de foi les secours de la religion. II a terminé sa carrière avec une édification et un courage qui ont ému les personnes qui ont assisté à ses derniers moments.

ce Nous avons lieu de croire qu'il est heureux, c'est ce qui fait aujourd'hui notre consolation et qui, je l'espère, doit contribuer aussi à la vôtre. Permettez, monsieur, que je vous manifeste ma gratitude pour votre grande charité à

son égard. Vous m'avez fait autant de bien qu'à

lui-même.

« Agréez, etc.

u Sœur Louise. »

« Monsieur,

« Une personne qui se prétend bien informée m'annonce que vous avez l'intention de publier un roman historique sur Claude Gueux.

« Je pense, monsieur, qu'il est important que vous sachiez que le père Gueux, très-âgé, a été (condamné à une peine qu'il subissait dans la maison centrale de Clairvaux, et que son fils, pour lui porter secours, a commis avec intention une action dont le résultat l'a conduit dans la prison de son père.

((Quand il faisait du soleil, Gueux prenait entre ses bras son vieux père et le portait avec le plus grand soin sous la chaleur du jour.

(( Je serais heureux que ces faits vous fussent de quelque utilité... Si vous avez besoin de quelques renseignements qui se trouvent au dossier criminel, ce serait pour moi une bien grande satisfaction de vous les procurer.

« Je suis, etc.

(( MiLLOT.

« Greffier en chef de la cour d'assises à Troyes. »

Le 12 mai 1839, qui était un dimanche, vers tleux heures de l'après-midi, M. Victor Hugo, causant sur son balcon de la Place Royale, entendit une détonation : c'était Tinsurrection dont MM. Barbes et Blanqui étaient les chefs. L'insurrection fut vite étouffée; M. Blanqui put échapper et se cacha chez le sculpteur David ; M. Barbes fut pris et jugé par la chambre des pairs. M. Victor Hugo assista à une séance : Fœil franc de Taccusé, sa ferme tenue, sa physionomie élevée et son air de grande jeunesse l'intéressèrent vivement. Le lendemain, il était à l'Opéra, où l'on jouait un acte de la Esmeralda; il était entré à l'orchestre pour entendre « l'air des cloches » ; un pair de France, M. de Saint-Priest, vint s'asseoir auprès de lui. L'acte joué, ils causèrent.

— Nous venons, dit M. de Sainl-Priest, de terminer une besogne toujours triste, nous venons de condamner un homme à mort.

— Barbes est condamné !

— Et il sera exécuté, car les ministres y tiennent.

— Quand?

— Probablement demain matin. Vous savez qu'il n'y a pas d'appel contre la chambre des pairs.

M. Victor Hugo quitta le pair, alla sur le théâtre et monta à la régie. Le régisseur était

absent, il trouva sur sa table un buvard sur lequel s'étalaient des caricatures à la plume, M. Nourrit ayant pour ventre un tonneau, mademoiselle Falcon avec des allumettes pour jambes, M. Levasseur habillé en portière, etc. Il prit dans le • buvard une feuille de papier et y écrivit ces quatre vers :

Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe! Par ce royal enfant , doux et frêle roseau ! Grâce encore une fois! grâce au nom de la tombe! Grâce au notn du berceau !

11 mit ces vers dans une de ces enveloppes grises qui servent aux billets de théâtre, cacheta avec un gros pain à cacheter rouge, et alla aux Tuileries. Il donna la lettre au portier, en le priant de la porter tout de suite. Le portier dit qu'il était trop tard pour que le roi l'eût avant le lendemain, mais qu'elle lui serait remise dès le matin. Mais M. Victor Hugo lui expliqua qu'il s'agissait de la vie d'un homme qui devait être exécuté le matin même; alors le portier appela sa femme pour garder la grille et alla au château. M. Victor Hugo voulut attendre son retour. Au bout de vingt minutes, le portier revint.

— Monsieur , dit-il , le roi a lu votre lettre , mais vous avez bien fait d'écrire votre nom sur

Tenveloppe. Il parait que M. France d'Houdetot, qui est Taide de camp de service , connaît monsieur ; il allait jeter la lettre sur la table, lorsqu'il a vu votre nom. Alors il a porté tout de suite votre lettre, et Thuissier a vu, par la porte vitrée , que le roi la lisait.

M. Victor Hugo respira le lendemain en apprenant que l'exécution n'avait pas eu lieu. Le roi avait généreusement résisté à son ministère. Les ministres , dont était le général Cubières , qui fut plus tard condamné par la chambre des pairs, non pas pour une affaire politique, revinrent à la charge dans la journée. Louis -Philippe tint bon. M. Victor Hugo reçut de lui cette réponse : a La grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir. »

Cette démarche de M. Victor Hugo a donné lieu plus tard aux deux lettres qui suivent :

« Cher et illustre citoyen ,

« Le condamné dont vous parlez dans le septième volume des Misérables doit vous paraître un ingrat.

« Il y a vingt-trois ans qu'il est voire obligé... et il ne vous a rien dit.

« Pardonnez- lui! pardonnez -moi!

« Dans ma prison d'avant Février, je m'étais

promis bien des fois de courir chez vous, si un jour la liberté m'était rendue.

« Rêves de jeune homme!.. Ce jour-là vint pour me jeter, comme un brin de paille rompue, dans le tourbillon de 18^8.

« Je ne pus rien faire de ce que j'avais si ardemment désiré.

« Et depuis, — pardonnez-moi ce mot, cher citoyen, — la majesté de votre génie a toujours arrêté la manifestation de ma pensée.

« Je fus fier dans mon heure de danger de me voir protégé par un rayon de votre flamme. Je ne pouvais mourir puisque vous me défendiez.

« Que n'ai -je eu la puissance de montrer que j'étiiis digne que votre bras s'étendit sur moi ! mais chacun a sa destinée ; et tous ceux qu'Achille a sauvés n'étaient pas des héros.

« Vieux maintenant, je suis, depuis un an, dans un triste état de santé. J'ai cru souvent que mon cœur ou ma tête allaient éclater. Mais je me félicite, malgré mes souffrances, d'avoir été conservé, puisque, sous le coup de votre nouveau bienfait^ je trouve l'audace de vous remercier de l'ancien.

« Et puisque j'ai pris la parole, merci aussi, mille fois merci pour notre sainte cause, et pour la France, du grand livre que vous venez de faire.

« Je dis : la France , car il me semble que

cette chère patrie de Jeanne d'Arc et de la Révolution était seule capable d'enfanter votre cœur et votre génie; fils heureux, vous avez posé sur le front glorieux de votre mère une nouvelle couronne de gloire !

« A vous de profonde aflFection.

(( A. Barbes. »

a La Haye, le 10 juillet 1862. »

a Hauteville-House, 15 juillet 1862.

« Mon frère d'exil ,

« Quand un homme a, comme vous, été le combattant et le martyr du progrès , quand il a, pour la sainte cause démocratique et humaine, sacrifié sa fortune, sa jeunesse, son droit au bonheur, sa liberté, quand il a, pour servir l'idéal, accepté toutes les formes de la lutte et toutes les formes de l'épreuve, la calomnie, la persécution , la défection , les longues années de la prison , les longues années de l'exil , quand il s'est laissé conduire par son dévouement jusque sous le couperet de Téchafaud, quand un homme a fait cela, tous lui doivent et lui ne doit rien ù qui que ce soit. Qui a tout donné au genre humain est quitte envers l'individu.

« Il ne vous est possible d'être ingrat envers

personne. Si je n'avais pas fait, il y a vingt-trois ans, ce dont vous voulez bien me remercier, c'est moi, je le vois distinctement aujourd'hui, qui aurais été ingrat envers vous.

« Tout ce que vous avez fait pour le peuple, je le ressens comme un service personnel.

« J'ai , à l'époque que vous me rappelez , rempli un devoir, un devoir étroit. Si j'ai été alors assez heureux pour vous payer un peu de la dette universelle, cette minute n'est rien devant votre vie entière , et tous , nous n'en restons pas moins vos débiteurs.

« Ma récompense, en admettant que je méritasse une récompense , a été faction elle-même. J'accepte néanmoins avec attendrissement les nobles paroles que vous m'envoyez et je suis profondément touché de votre reconnaissance magnanime.

« Je vous réponds dans l'émotion de votre lettre. C'est une belle chose que ce rayon qui vient de votre solitude à la mienne. A bientôt, sur cette terre ou ailleurs. Je salue votre grande Ame.

M.Victor Hugo, en sa qualité de pair de France, eut à se prononcer dans deux causes capitales. Il jugea, en 1846, Joseph Henry et, en

1847, Lecomte, qui avaient tous deux tiré sur le roi. Il vota la détention temporaire pour Joseph Henry, qui fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, et la détention perpétuelle pour Lecomte, qui fut condamné à mort et exécuté.

En 1848, la question de la peine de mort se présenta tout à coup à l'assemblée constituante. M. Victor Hugo monta aussitôt à la tribune :

« Je regrette que cette question, la première de toutes peut-être, arrive au milieu de vos délibérations presque à Timproviste, et surprenne les orateurs non préparés.

Quant à moi , je dirai peu de mots , mais ils partiront du sentiment d*une conviction profonde et ancienne.

Vous venez de consacrer l'inviolabilité du domicile, nous vous demandons de consacrer une inviolabilité plus haute et plus sainte encore : l'inviolabilité de la vie humaine.

Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par la France et pour la France, est nécessairement un pas dans la civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle n'est rien.

Eh bien! songez -y, qu'est-ce que la peine

de mort? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie. Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine; partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne.

Messieurs, ce sont Ih des faits incontestables. L'adoucissement de la pénalité est un grand et sérieux progrès. Le dix-huitième siècle, — c'est là une partie de sa gloire , — a aboli la torture ; le dix-neuvième abolira la peine de mort.

Vous ne l'abolirez pas peut-être aujourd'hui; mais, n'en doutez pas, demain vous l'abolirez, ou vos successeurs l'aboliront.

Vous écrivez en tête du préambule de votre constitution : « En présence de Dieu, » et vous commenceriez par lui dérober, à ce Dieu, ce droit qui n'appartient qu'à lui, le droit de vie et de mort !

Messieurs, il y a trois choses qui sont à Dieu et qui n'appartiennent pas à l'homme : l'irrévocable, l'irréparable, l'indissoluble. Malheur à l'homme s^il les introduit dans ses lois! Tôt ou tard elles font plier la société sous leur poids ; elles dérangent l'équilibre nécessaire des lois et des mœurs ; elles ôtent à la justice humaine ses proportions, et alors il arrive ceci, réfléchissez-y. messieurs, que la loi épouvante la conscience.

Je suis monté à cette tribune pour vous dire

un seul mot, un mot décisif, selon moi ; le voici :

Après février, le peuple eut une grande pensée ; le lendemain du jour où il avait brûlé le trône, il voulut brûler Téchafaud.

Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette profondément, à la hauteur de son grand cœur. On l'empêcha d'exécuter cette idée sublime.

Eh bien ! dans le premier article de la constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple : vous avez renversé le trône. Maintenant consacrez l'autre : renversez l'échafaud.

Je vote l'abolition pure, simple et définitive de la peine de mort. »

En mars 18/i9, l'avocat de Daix, un des condamnés de l'aiTaire Bréa, vint demander à M. Victor Hugo d'intervenir pour son client qui allait être exécuté. M. Victor Hugo s'adressa au président de la république, qui n'accorda pas la grâce. J'extrais les détails suivants de lettres d'une sœur de Daix, sous-surveillante à l'hospice de la Salpê trière :

« .... C'est après deux années de douleur que jepeux recueillir mes idées pour vous faire cou-

naître que j*ai conservé le précieux souvenir des démarches que vous avez faites auprès du président de la république , tendant à obtenir une commutation de peine. Le sort en avait décidé... Mon frère n^était pas un homme méchant; son caractère était difficile , ce qui tenait à la mau* vaise organisation de sa tête puisqu'il avait été trépané à Thôpital de la Charité, ce qui amenait que dans les moments de chaleur il tombait fou. C'est pour cette cause gue je l'avais placé à Bicêtre... Quand cette malheureuse insurrection de juin éclata, il était absent de l'hospice... Le lundi, pour la première fois de ma vie, j'ai méconnu les ordres du directeur, vu que nous ne pouvons sortir de l'établissement, je suis partie chercher sur tous les tas de morts , comptant le trouver ; un sort plus triste lui était réservé. Je ne suis parvenue à le trouver que le mercredi ; le malheureux n'avait pas pu m'écrire, car, pendant quarante heures, il avait été attaché... Il est resté neuf mois dans les prisons avant de mourir, et ma plume se refuse de vous dire les scènes déchirantes qui se passaient dans les forts. Pourtant je fus frappée d'admiration au fort d'Ivry de la conduite d'un jeune officier; la consigne était donnée que les familles n'entreraient pas; des enfants appelaient leur père, cet officier prenait les plus jeunes des bras de leur mère et

disait ; Je n'ai pas reçu d'ordre pour les enfants..* Dieu veuille que son sang soit le dernier! Les victimes, j'espère, ne souffrent plus, mais les familles, quelle torture !... Voilà le sort qui était réservé à la servante du pauvre, car depuis vingt ans je suis attachée au service des malades ; ma croix était déjà bien lourde à porter, mais maintenant je ne puis plus que la traîner. . . 11 ne me reste plus que cette triste tombe à visiter, où je n'ai même pas pu faire tracer son nom ; je me suis soumise avec résignation à la loi qui me le défendait... Veuillez me pardonner de vous entretenir de toutes ces calamités, mais vous êtes si bon, vous ressentez tellement le malheur des familles, que vous pardonnerez à une pauvre femme de vous faire part de ses légitimes chagrins, en vous priant de lui accorder toujours quelques mots de consolation. » •

En 1851, le fils aîné de M. Victor Hugo fut traduit en cour d'assises pour avoir protesté, dans le journal l'Événement, contre une exécution qui s'était accomplie avec des détails horribles. M. Victor Hugo écrivit au président des assises ;

« Monsieur le président, « Mon fils, Charles Hugo, est cité à compa-

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