II. u
raltre mardi, 10 juin, devant la cour d*assises, présidée par vous, sous Tinculpation d'attaque au respect dû aux lois, à propos d'un article sur l'exécution du nommé Montcharmont.
« M. Erdan, gérant de l'Événement, est assigné en même temps que mon fils.
« M. Erdan a choisi pour avocat M. Crémieux.
« Mon fils désire être défendu par moi et je désire le défendre.
« Aux termes de l'art. 295 du Code d'instruction criminelle, j'ai l'honneur de vous en demander la permission.
« Recevez, monsieur le président, l'assurance de ma considération distinguée.
n 5 juin 1851, d
11 reçut cette réponse :
« Palais de justice, 7 juin 1851.
« Monsieur,
(( En réponse à la demande que vous m'avez adressée, je vous préviens que je vous accorde la permission de défendre votre fils.
« Le président de la cour d'assises, •
Cf PaRTARRIEU-LaFOSSB. ))
Je donne ici le plaidoyer de M. Victor Hugo, qui n*a pas été publié dans ses Œuvres complètes :
« Messieurs les jurés, il y a, dans ce qu*on pourrait appeler le vieux code européen, une loi que, depuis plus d*un siècle, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d'État veulent effacer du livre vénérable de la législation universelle ; une loi que Beccaria a déclarée impie et que Franklin a déclarée abominable, sans qu'on ait fait de procès à Beccaria ni ù Franklin ; une loi qui , pesant particulièrement sur cette portion du peuple qu'accablent encore l'ignorance et la misère , est odieuse à la démocratie , mais qui n'est pas moins repoussée par les conservateurs intelligents; une loi dont le roi Louis- Philippe, que .je ne nommerai jamais qu'avec le respect dû à la vieillesse , au malheur et à un tombeau dans l'exil , une loi dont le roi Louis-Philippe disait : Je l'ai détestée toute ma vie; une loi contre laquelle M. de Broglie a écrit, contre laquelle M. Guizot a écrit ; une loi dont la chambre des députés réclamait par acclamation l'abrogation il y a vingt ans , au mois d'octobre 1830, et qu'à la même époque le parlement demi-sauvage d'Otahiti rayait de ses codes; une loi que l'assemblée de Francfort abolissait il y a trois ans, et que la constituante de 1848 'n'a
maintenue qu*avec la plus douloureuse indécision et la plus poignante répugnance; une loi qui, à l'heure où je parle, est placée sous le coup de deux propositions d'abolition, déposées sur la tribune législative; une loi enfin dont la Toscane ne veut plus , dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que la France ne veuille plus; cette loi devant laquelle la conscience humaine recule avec une anxiété chaque jour plus profonde, c'est la peine de mort.
£h bien! messieurs, c'est cette loi qui fait aujourd'hui ce procès; c'est elle qui est notre adversaire; j'en suis fâché pour M. l'avocatgénéral , mais je l'aperçois derrière lui !
Je l'avouerai, depuis une vingtaine d'années, je croyais, et, moi qui parle, j'en avais fait la remarque dans des pages que je pourrais vous lire, je croyais, mon Dieu! avec M. Léon Faucher qui, en 1836, écrivait dans un recueil, la Revue de Paris, ceci , je cite : « L'échafaud n'apparatt plus sur les places publiques qu'à de rares intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner; » je croyais, dis -je, que la guillotine, puisqu'il faut l'appeler par son nom, commençait à se rendre justice à elle-même, qu'elle se sentait réprouvée et qu'elle en prenait son parti. Elle avait renoncé à la place de Grève, au plein soleil , à la foule , elle ne se faisait plus
crier dans les rues , elle ne se faisait plus annoncer comme un spectacle. Elle s'était mise à faire ses exemples le plus obscurément possible , au petit jour, barrière Saint-Jacques , dans un lieu désert, devant personne. Il me semblait qu'elle commençait à se cacher^ et je l'avais félicitée de cette pudeur.
Eh bien! messieurs, je me trompais, M. Léon Faucher se trompait. Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent qu'elle est une institution sociale, comme on parle aujourd'hui. Et qui sait? peut-être même rêve-t-elle, elle aussi , sa restauration.
La barrière Saint-Jacques, c'est la déchéance. Peut-être allons-nous la voir un de ces jours reparaître place de Grève, en plein midi, en pleine foule, avec son cortège de bourreaux, de gendarmes et de crieurs publics, sous les fenêtres mêmes de l'hôtel de ville , du haut desquelles on a eu un jour, le 24 février, l'insolence de la flétrir et delà mutiler!
En attendant, elle se redresse. Elle sent que la société ébranlée a besoin, pour se raffermir, comme on dit encore , de revenir à toutes les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle proteste contre ces déclamateurs démagogues qui s'appellent Beccaria, Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin, qui s'ap-
pellent Louis-Philippe , qui s'appellent Broglie et Guizot, et qui osent croire et dire qu'une machine à couper des têtes est de trop dans une société qui a pour livre l'Évangile.
Elle s'indigne contre ces utopistes anarchiques, et, le lendemain de ses journées les plus funèbres et les plus sanglantes, elle veut qu'on l'admire ! elle exige qu'on lui rende des respects ! ou sinon, elle se déclare insultée, elle se porte partie civile, et elle réclame des dommages intérêts !
Elle a eu du sang, ce n'est pas assez, elle n'est pas contente , elle veut encore de l'amende et de la prison!
Messieurs les jurés, le jour où l'on a apporté chez moi , pour mon fils , ce papier timbré , cette assignation pour cet inqualifiable procès, — nous voyons des choses bien étranges dans ce tempsci et l'on devrait y être accoutumé, — eh bien, vous l'avouerai-je? j'ai été frappé de stupeur, je me suis dit:
Quoi! est-ce donc là que nous en sommes?
Quoi ! à force d'empiétements sur le bon sens, sur la raison, sur la liberté de pensée, sur le droit naturel, nous en serions là, qu'on viendrait nous demander, non-seulement le respect matériel, celui-là n'est pas contesté, nous le devons, nous l'accordons, mais le respect moral, pour
ces pénalités qui ouvrent des abîmes dans les consciences , qui font pâlir quiconque pense , que la religion abhorre, abhorret à sanguine; pour ces pénalités qui osent être irréparables, sachant qu'elles peuvent être aveugles ; pour ces pénalités qui trempent leur doigt dans le sang humain pour écrire ce commandement : Tu ne tueras pas! pour ces pénalités impies qui font douter de Thumanité quand elles frappent le coupable, et qui font douter de Dieu quand elles frappent Finnocent ! Non ! non ! non ! nous n'en sommes pas là ! Non !
Car, et puisque j'y suis amené, il faut bien vous le dire, messieurs les jurés, et vous allez comprendre combien devait être profonde mon émotion , le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable , ce n'est pas mon fils , c'est moi!
Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui depuis vingt-cinq ans ai combattu sous toutes les formes les pénalités irréparables; moi qui depuis vingt-cinq ans ai défendu en toute occasion l'inviolabilité de la vie humaine.
Ce crime, défendre l'inviolabilité de la ■ vie humaine, je l'ai commis bien avant mon fils, bien plus que mon fils , je me dénonce, M. l'avocat-général ! Je l'ai commis avec toutes les circonstances aggravantes, avec préméditation, avec ténacité, avec récidive !
Oui , je le déclare, ce reste des pénalités sauvages, cette vieille et inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang , je Tai combattue toute ma vie, — toute ma vie, messieurs les jurés,* — et, tant qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai, de tous mes eflForts comme écrivain, de tous mes actes et de tous mes votes comme législateur, je le déclare (M, Victor Hugo étend le bras et montre le Christ qui est au fond de la salle au-dessus du tribunal) devant cette victime de la peine de mort qui est là, qui nous regarde et qui nous entend!
Je le jure devant ce gibet où, il y a deux mille ans, pour l'éternel enseignement des générations, la loi humaine a cloué la loi divine !
Ce que mon fils a écrit, il Ta écrit, je le répète, parce que je le lui ai inspiré dès l'enfance, parce qu'en même temps qu'il est mon fils selon le sang, il est mon fils selon l'esprit, parce qu'il veut continuer la tradition de son père\ Continuer la tradition de son père ! voilà un étrange délit, et pour lequel j'admire qu'on soit poursuivi ! Il était réservé aux défenseurs exclusifs de la famille de nous faire voir cette nouveauté !
Messieurs, j'avoue que l'accusation en présence de laquelle nous sommes me confond.
Comment! une loi serait funeste, elle donne-
rait à la foule des spectacles immoraux , dangereux, dégradants, féroces ; elle tendrait à rendre le peuple cruel; à de certains jours, elle aurait des effets horribles, et les eifets horribles que produirait cette loi, il serait interdit de les signaler ! Et cela s'appellerait lui manquer * de respect ! et Ton en serait comptable devant la justice! et il y aurait tant d'amende et tant de prison! Mais alors, c'est bien ! fermons la chambre, fermons les écoles, il n'y a plus de progrès possible, appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation civilisée ! Oui, ce sera plus tôt fait, dites -nous que nous sommes en Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on appelait la France, mais que ce pays-là n'existe plus, et que vous l'avez remplacé par quelque chose qui n'est plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est certes pas la république !
Mais voyons, appliquons aux faits, rapprochons des réalités la phraséologie de l'accusation.
Messieurs les jurés, en Espagne, l'inquisition a été la loi. Eh bien ! il faut bien vous le dire, on a manqué de respect à l'inquisition. En France, la torture a été la loi. Eh bien! il faut bien vous le dire encore, on a manqué de respect à la torture. Le poing coupé a été la loi; on a manqué.. • — j'ai manqué de respect au couperet! Le fer rouge a été la loi ; on a manqué de respect au
fer rouge. La guillotine est la loi. Eh bien ! c*e$t vrai, j'en comiens, on manque de respect ,à la guillotine.
Savez- vous pourquoi, M. l'avocat-général? Je vais vous le dire. C'est parce qu'on veut jeter la guillotine dans ce gouffre d'exécration où sont déjà tombés, aux applaudissements du genre humain, le fer rouge, le poing coupé, la torture et l'inquisition ! C'est parce qu'on veut faire disparaître de l'auguste et lumineux sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suffit pour le remplir d'horreur et d'ombre : le bourreau !
Ah! et parce que nous voulons cela, nous ébranlons la société ! Ah ! oui, c'est vrai ! nous sommes des hommes très-dangereux, nous voulons supprimer la guillotine! c'est monstrueux!
Messieurs les jurés, vous êtes des citoyens souverains d'une nation libre, et, sans dénaturer ce débat, on peut, on doit vous parler comme à des hommes politiques. Eh bien ! songez-y , et . puisque nous traversons des temps de révolutions, tirez les conséquences de ce que je vais vous dire. Si Louis XVI eût aboli la peine de mort, comme il avait aboli la torture , sa tôte ne serait pas tombée, 93 eût été désarmé du couperet, il y aurait une page sanglante de moins dans l'histoire : la date funèbre du 28 janvier n'existerait pas.
Qui donc , en face de la conscience publique , en face du monde civilisé, qui donc eût osé relever Téchafaud pour le roi, pour Thomme dont on aurait pu dire : C'est lui qui Ta renversé !
On accuse le rédacteur de V Événement d'avoir manqué de respect aux lois ! d'avoir manqué de respect à la peine de mort! Messieurs, élevonsnous un peu plus haut qu'un texte controversable, élevons-nous jusqu'à ce qui fait le fond même de toute législation, jusqu'au for intérieur de l'homme. Quand Servan, — qui fut avocatgénéral cependant, — quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps cette flétrissure mémorable : Nos lois pénales ouvrent toutes les issues à V accusation^ et les ferment presque toutes à Vaccusé; quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Galas : Ah! ne me parlez pas de ces juges, moitié singes et moitié tigres ! quand Chateaubriand, dans le Conservateur, appelait la loi du double vote loi sotte et coupable; quand Royer-Collard, en pleine chambre des députés, à propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait ce cri célèbre : Si vou^ faites cette loi, je jure de lui
désobéir! — quand ces législateurs, quand ces
magistrats, quand ces grands philosophes, quand ces grands esprits, quand ces hommes , les uns illustres, les autres vénérables, parlaient ainsi , que faisaient-ils? Manquaient-ils de respect à la
loi locale et momentanée? c'est possible, M. l'avocat-général le dit, je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est qu'ils étaient les religieux échos de la loi des lois, de la conscience universelle ! OlTensaient-ils la justice, la justice de ieur temps, la justice transitoire et faillible? je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est qu'ils proclamaient la justice éternelle !
Il est vrai qu'aujourd'hui , on nous a fait la grâce de nous le dire au sein même de l'assemblée nationale, on traduirait en justice l'athée Voltaire, l'immoral Molière, l'obscène La Fontaine, le démagogue Jean-Jacques Rousseau. Voilà ce qu'on pense, voilà ce qu'on avoue , voilà où on en est. Vous apprécierez, messieurs les jurés.
Messieurs les jurés, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer sévèrement, et en particulier et surtout la loi pénale, qui peut si facilement empreindre les mœurs de barbarie , ce droit de critiquer qui est placé à côté du devoir d'améliorer comme le flambeau à côté de l'ouvrage à faire, ce droit de l'écrivain non moins sacré que le droit du législateur, ce droit nécessaire, ce droit imprescriptible, vous le reconnaîtrez par votre verdict, vous acquitterez les accusés.
Mais le ministère public, c'est là son second argument, prétend que la critique de l' Événement a été trop loin, a été trop vive. Ah! vrai-
ment, messieurs les jurés, le fait qui a amené ce prétendu délit qu'on a le courage de reprocher au rédacteur de l' Événement j ce fait effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de près.
Quoi! un honfme, un condamné, un misérable homme est traîné un matin sur une de nos places publiques. Là il trouve Téchafaud. Il se révolte, il se débat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore, il a vingt-neuf ans à peine... — Mon Dieu ! je sais bien qu'on va me dire : <( C'est un assassin ! » Mais écoutez ! — ... Deux exécuteurs le saisissent, il a les mains liées, les pieds liés, il repousse les deux exécuteurs. Une lutte affreuse s'engage. Le condamné embarrasse ses deux pieds dans l'échelle patibulaire, il se sert de l'échafaud contre l'échafaud. La lutte se prolonge. L'horreur parcourt la foule. Les exécuteurs, la sueur et la honte au front, pâles, haletants, terrifiés, désespérés, — désespérés de je ne sais quel horrible désespoir, — courbés sous cette réprobation publique qui devrait se borner à condamner la peine de mort et qui a tort d'écraser l'instrument passif, le bourreau, — les exécuteurs font des efforts sauvages. 11 faut que force reste h la loi, c'est la maxime. L'homme se cramponne à l'échafaud et demande grâce, ses vêtements sont arrachés, ses épaules nues sont en sang. Il résiste toujours. Enfin, après trois quarts d'heure.
— trois quarts d'heure, — (M. ravocat-général fait un signe de dénégation. M. Victor Hugo reprend : ) on nous chicane sur les minutes : trente-cinq minutes, si vous voulez ! — de cet effort monstrueux, de ce spectacle sans nom, de cette agonie, — agonie pour tout le monde, entendezvous bien ! — ago^e pour le peuple qui est là autant que pour le' condamné, — après ce siècle d'angoisse, messieurs les jurés! on ramène le misérable en prison. Le peuple respire, le peuple qui a des préjugés de vieille humanité et qui est clément parce qu'il se sent souverain, le peuple croit l'homme épargné. Point. La guillotine est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour, au milieu d'une population consternée. Et, le soir, on reprend un renfort de bourreaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne soit plus qu'une chose inerte, et, à la nuit tombante, on le rapporte sur la place publique, pleurant, hurlant , hagard , tout ensanglanté, demandant la vie, appelant Dieu, appelant son père et sa mère, car devant la mort cet homme était redevenu un enfant.
On le hisse sur l'échafaud, et sa tôte tombe !
— Et alors un frémissement sort de toutes les
<'onsciences , jamais le meurtre légal n'avait
apparu avec plus de cynisme et d'abomination, (*hacun se sent, pour ainsi dire, solidaire de cette
chose lugubre qui vient de s*accomplir , chacun sent au fond de soi ce qu'on éprouverait si l'on voyait en pleine France, en plein soleil, la civilisation insultée par la barbarie. C'est dans ce moment-là qu'un cri échappe h la poitrine d'un jeune homme, à ses entrailles, à son cœur, à son âme, un cri de pitié, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanité, et ce cri vous le puniriez! Et, en présence des épouvantables faits que je viens de remettre sous vos yeux, vous diriez à la guillotine : tu as raison! Et vous diriez à la pitié, à la sainte pitié : tu as tort!
Cela n'est pas possible, messieurs les jurés !
Tenez, monsieur Tavocat-général , je vous le dis sans amertume, vous ne défendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez une lutte inégale avec l'esprit de civilisation, avec les mœurs adoucies, avec le progrès ! Vous avez contre vous l'intime résistance du cœur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes à l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait marcher le monde : rinviolabilité de la vie humaine, la fraternité pour les classes ignorantes, le dogme de l'amélioration qui remplace le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui éclaire la raison, tout ce qui vibre dans les dmes , la philosophie
comme la religion ; d'un côté Voltaire, de l'autre Jésus-Christ! Vous avez beau faire, cet effroyable service que Téchafaud a la prétention de rendre à la société, la société, au fond, en a horreur et n'en veut pas ! Vous avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire, et vous voyez que nous ne confondons pas la société avec eux, les partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n'innocenteront pas la vieille pénalité du talion, ils ne laveront pas ces textes hideux sur lesquels ruisselle depuis tant de siècles le sang des têtes coupées !
Messieurs, j'ai fini.
Mon fils, tu reçois aujourd'hui un grand honneur, tu as été jugé digne de combattre, de souffrir peut-être, pour la sainte cause de la vérité. A dater d'aujourd'hui, tu entres dans la véritable vie virile de notre temps, c'est-à-dire dans la lutte pour le juste et le vrai. Sois fier, toi qui n'es qu'un simple soldat de l'idée humaine et démocratique, tu es assis sur ce banc où s'est assis Béranger, où s'est assis Lamennais !
Sois inébranlable dans tes convictions, et, que ce soit là ma dernière parole, si tu avais besoin d'une pensée pour t'affermir dans ta foi au progrès, dans ta croyance à l'avenir, dans ta religion pour l'humanité, dans ton exécration de l'échafaud, dans ton horreur des peines irrévo-
cables et irréparables, songe que tu es assis sur ce banc où s'est assis Lesurques! »
M. Charles Hugo fut condamné à six mois de prison.
En 185&, M. Victor Hugo, habitant Jersey, apprit qu'on allait pendre un homme à Guernesey. Il écrivît les deux lettres suivantes, inédites en France :