‹ Victor Hugo raconté par témoin de sa vieChapitre 20 sur 33 · II · texte numérisé non relu

II

lu l'acte, et regrettait de ne pouvoir autoriser la représentation. Le gouvernenient, du reste» était disposé à tout faire pour dédommager Tauteur. M. Victor Hugo remercia le ministre, mais n'accepta rien.

Le lendemain il causait avec M. Sainte-Beuve : on lui remit un pli portant le cachet du ministère de l'intérieur. M. de la Bourdonnaye lui annonçait que le roi lui donnait une nouvelle pension de quatre mille francs. L'homme qui avait apporté le pli demandait s'il y avait une réponse.

— Oui, dit M. Victor Hugo.

Il s'assit et écrivit une lettre qu'il tendit à M. Sainte-Beuve avant de la cacheter.

— J'en étais sûr, dit M. Sainte-Beuve.

La lettre refusait la pension.

M. Sainte-Beuve n'avait nulle raison de taire le fait. Les journaux le racontèrent. « La conduite de M. Victor Hugo, dit le Journal des Débats^ n'étonnera nullement ceux qui le connaissent; mais il est bon que le public sache les nouveaux droits que le jeune poète vient d'acquérir à son estime. » Le Constitutionnel s'écria : « La jeunesse n'est pas aussi facile à corrompre que l'espèrent MM. les ministres. »

M. Victor Hugo n'était pas de ceux qu'un échec décourage; il comprenait d'ailleurs que l'interdiction de Marion de Lorme profiterait à son prochain drame. La semaine suivante , il dînait chez M. Nodier avec le baron Tajior qui partait pour un voyage.

— Quand serez-vous de retour? lui demanda M. Victor Hugo.

— A la fin du mois.

— Cela nous donne un peu plus de trois semaines. Eh bien, convoquez le comité pour le 4" octobre, je lirai quelque chose.

Le 1**^ octobre, il lut Hernanié

La pièce, reçue par acclamation, fut distri-

buée immédiatement : dora Sol à mademoiselle ^ Mars, Hernani à M. Firmin, don Ray Gomez à M. Joanny, don Carlos à M. Michelot. Des bouts de rôles furent acceptés et sollicités par des comédiens de grand mérite, 31 M. Régnier, Samson, etc.; les quelques vers du page laquez furent pour mademoiselle Despréaux (depuis madame Allan).

Les premières répétitions se firent avec entrain. M. Micbelot, sans aimer beaucoup la littérature nouvelle, était homme du monde et de manières prévenantes. 31. Firmin était sympathique aux drames. M. Joanny. qui avait les cheveux blancs de don Ruy Gomez, était un ancien militaire qui avait perdu deux doigts en se battant sous les ordres du général Hugo. Il montrait à l'auteur sa main mutilée et lui disait avec une certaine emphase qui lui était naturelle : — Ma gloire sera d'avoir servi jeune sous le père et vieux sous le fils.

L'art nouveau avait, d'ailleurs, été déjà essayé au Théâtre - Français , et y avait réussi. M. Alexandre Dumas venait de faire jouer son Henri III. Presque inconnu la veille, et n'ayant pas encore do passé qui suscitât les haines, il avait surpris le parti classique qui, non préparé, n'avait pu se défendre. Le public, livré à luimême, et las au fond d'entendre toujours la même

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tragédie et la même comédie éternellement refaites, et de plus en plus mal , s'était laissé aller au charme imprévu de ce drame alerte, jeune, et d'un intérêt si vivant. C'avait été un triomphe sans lutte, une fête, une joie, un bonheur public.

La froideur commença par mademoiselle Mars.

Mademoiselle Mars avait alors cinquante ans; il était tout simple qu'elle aimât les pièces qu'elle avait jouées dans sa jeunesse et celles qui leur ressemblaient; elle était hostile. à la rénovation dramatique. Elle avait surtout accepté le rôle pour qu'il ne fût pas joué par une autre : Henri 111 avait prouvé que le drame pouvait réussir, liernani avait produit à la lecture une grande impression, et elle ne se souciait pas de laisser à une camarade le bruit et les applaudissements possibles. Mais elle répétait dona Sol de l'air maussade, supérieur et un peu étonné d'une personne qui tombait de la Fille d'hmneur et de Valérie dans ^crnani. Trente-cinq ans de succès lui avaient donné dans le théâtre une toute-puissance qu'elle faisait peser volontiers sur les auteurs. J'emprunte aux vivants Mémoires de M. Alexandre Dumas un épisode des répétitions à'Hemani.

« Les choses se passaient à peu près ainsi : Au milieu de la répétition, mademoiselle Mars s'arrêtait tout à coup.

— Pardon , mon ami , disait-elle à Flrmin , à Michelot ou à Joanny, j'ai un mot à dire à Tauteur.

Uacteur auquel elle s'adressait faisait un signe d'assentiment et demeurait muet et immobile à sa place.

Mademoiselle Mars s'avançait jusque sur la rampe , mettait sa main sur ses yeux , et , quoiqu'elle sût très-bien à quel endroit de l'orchestre était Tauteur, elle faisait semblant de le chercher.

C'était sa petite mise en scène, à elle.

— M. Hugo! demandait-elle; M. Hugo estil 1&?

— Me voici, madame, répondait M. Hugo en

se levant.

— Ah! très-bien! merci... Dites-moi, monsieur Hugo...

— Madame!

— J'ai à dire ce vers-là :

Vous êtes mon lion superbe et généreux!

— Oui, madame, Hernani vous dit :

Hélas 1 j'aime pourtant d'une amour bien profonde I Ne pleure pas. Mourons plutôt! Que n'ai-je un monde? Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !

Et vous lui répondez :

Vous êtes mon lion superbe et généreux !

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— Est-ce que vous aimez cela, monsieur Hugo?

— Quoi?

— Votis êtes mon lion !

— Je Fai écrit ainsi, madame,, donc j'ai cru que c'était bien.

— Alors vous tenez à votre lion?

— J'y tiens et je n'y tiens pas , madame ; trouvez-moi quelque chose de mieux, et je mettrai cette autre chose en place.

— Ce n'est pas à moi à trouver cela ! je ne suis pas l'auteur, moi.

— Eh bien! alors, madame, puisqu'il en est ainsi, laissons tout uniment ce qui est écrit.

— C'est qu'en vérité cela me semble si drôle d'appeler M. Firmin mon lion !

— Ah! parce qu'en jouant le rôle de dona Sol, vous voulez rester mademoiselle Mars; si vous étiez vraiment la pupille de don Ruy Gomez de Sylva, c'est-à-dire une noble castillane du seizième siècle , vous ne verriez pas dans Hernani M. Firmin, mais un de ces terribles chefs de bandes qui faisaient trembler Charles-Quint jusque dans sa capitale; alors vous comprendriez qu'une telle femme peut appeler un tel homme mon lijn, et cela vous semblerait moins drôle.

— C'est bien! puisque vous tenez à votre lion^ n'en parlons plus. Je suis ici pour dire ce qui est écrit; il y a dans le manuscrit « mon lion! »

je dirai : « mon lion, » moi... Mon Dieu! mon Dieu! cela m'est bien égal! — Allons, Firmin,

Vous êtes mon lion superbe et généreux!

Seulement, le lendemain, arrivée au même endroit, mademoiselle Mars s'arrêtait. Comme la veille, elle mettait sa main sur ses yeux. Comme la veille, elle faisait semblant de chercher Fauteur.

— M. Hugo, disait-elle de sa voix sèche, de sa voix à elle, de la voix de mademoiselle Mars et non pas de Célimène. — M. Hugo est-il là?

— Me voici, madame, répondait Hugo avec sa même placidité.

— Âh ! tant mieux ! je suis bien aise que vous soyez là.

— Madame, j'avais eu l'honneur de vous présenter mes hommages avant la répétition.

— C'est vrai... Eh bien, avez -vous réfléchi?

— A quoi, madame?

— A ce que je vous ai dit hier.

— Hier, vous m'avez fait l'honneur de me dire beaucoup de choses.

— Oui, vous avez raison... — Mais je veux parler de ce fameux hémistiche.

— Lequel?

— Eh! mon Dieu! vous savez bien lequel.

— Je vous jure que non , madame ; vous me faites tant de bonnes et justes observations que je confonds les unes avec les autres.

— Je parle de Thémistiche du lion...

— Ah ? oui 9 « vous êtes mon lion !» je me rappelle.

— Eh bien ! avez-vous trouvé un autre hémistiche?

— Je vous avoue que je n'en ai pas cherché.

— Vous ne trouvez pas cet hémistiche dangereux ?

— Je ne sais pas ce que vous appelez dangereux, madame.

— J'appelle dangereux ce qui peut être sifQé.

— Je n'ai jamais eu la prétention de ne pas être sifflé.

— Soit, mais il faut être sifflé le moins pos^ sible.

— Vous croyez donc qu'on sifflera l'hémistiche du lion ?

— J'en suis sûre.

— Alors, madame, c'est que vous ne le direz pas avec votre talent habituel.

— le le dirai de mon mieux... cependant je préférerais. . .

— Quoi ?

— Dire autre chose. \ ^ r-f^

— Quoi? ."' pO,

— Autre chose enfin !

— Quoi ?

— Dire — et mademoigelle Mars avait Tair de chercher le mot que, depuis trois jours , elle mAchait entre ses dents, — dire, par exemple, heu... heu... heu...

Vous êtes, monseigneur, superbe et généreux!

Est-ce que monseigneur ne fait pas le vers comme mon lion?

— Si fait, madame, seulement mon lion relève le vers et monseigneur Taplatit. J'aime mieux être sifflé pour un bon vers qu*applaudi pour un méchant.

— C'est bien, c'est bien... Ne nous fâchons pas... On dira votre bon vers sans y rien changer! — Allons, Firmin, mon ami, continuons...

Vous êtes mon lion superbe et généreux ! »

Ces taquineries devinrent de jour en jour plus vives. Si indifférent que fût M. Victor Hugo à ces petites impertinences, il y eut un moment où sa dignité ne put plus les tolérer. A la fin d'une répétition, il dit à mademoiselle Mars qu'il avait à lui parler. Ils allèrent dans le petit foyer.

— Madame, dit M. Victor Hugo, je vous prie de me rendre votre rôle.

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Mademoiselle Mars pâlit. Cétait la première fois de sa vie qu'on lui retirait un rôle. Jusquelà, on la suppliait de les accepter, et c'était elle qui les refusait. Elle sentit la perte de prestige qui pouvait résulter pour elle d*un fait pareil. Elle reconnut son tort, et promit de ne plus recommencer.

Elle ne fut plus impertinente, en effet, mais elle fut muette. Elle protesta par une attitude glaciale. Son exemple refroidit les autres. A part M. Joanny, qui resta sympathique au moins en apparence, l'auteur se vit de jour en jour plus isolé. En outre, il se faisait à l'extérieur une opposition qui réagissait au dedans.

Les auteurs tragiques et comiques supportaient malaisément ce nouveau venu qui menaçait leurs doctrines et leurs intérêts. Ils travaillaient d'avance contre ce démolisseur d'une littérature qui était la bonne, puisqu'elle était la leur. Us écoutaient aux portes, provoquaient les indiscrétions, ramassaient çà et là quelques vers qu'ils défiguraient, racontaient des scènes en les caricaturant, en imaginaient au besoin, et faisaient bien rire les salons du prétendu chefd'œuvre. Un auteur du Théâtre- Français fut surpris blotti dans l'ombre pendant une répétition. D'autres venaient chez M. Victor Hugo, se disaient ses grands admirateurs, lui arrachaient à force

d'importuoités une ou deux scènes, et allaient les colporter dénaturées. Un auteur tragique, académicien et censeur, qui avait lu la pièce comme censeur, était un des colporteurs les plus actifs; un de ses auditeurs, indigné, déféra le fait aux journaux. Le censeur écrivit à M. Victor Hugo: a ... Que disent vos espions (il appelait les autres des espions) et les journaux qui vous soutiennent? que j'ai révélé le secret de la comédie? que j*ai cité vos vers en m'en moquant? Eh bien, quand cela serait, où est mon tort? Si je vous ai loué quand vous étiez louable, ne m'estil pas permis de vous blâmer quand vous êtes blâmable? Vos ouvrages sont- ils sacrés? Doit-on les admirer ou se taire? Vous ne le pensez pas, vous n'avez pas ce ridicule amour-propre. Vous savez que celui qui a franchement applaudi à vos premières odes est libre de condamner avec la même franchise vos drames nouveaux. J'ai blâmé, c'est vrai, le style de Hernani... »

La majorité des journaux attaquait la pièce. Les journaux ministériels regardaient M. Victor Hugo comme un déserteur depuis son Ode à la colonne et ne lui pardonnaient pas son refus de pension. Les feuilles libérales en politique avaient pour rédacteurs littéraires les auteurs mêmes que le drame venait déposséder. Le Constitutionnel, notamment, qui, quelques semaines auparavant,

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avait loué l'incorruptibilité de rhomme, fut le plus violent adversaire du poêle.

Un théâtre alla jusqu'à parodier une pièce qui n'était pas représentée. Dans une revue des pièces de Tannée, le Vaudeville livra aux éclats de rire la scène des tableaux. Don Ruy Gomez était un montreur d'ours.

Autre inquiétude. Le manuscrit, envoyé à la censure, ne revenait pas. M. Victor Hugo y alla, on lui dit que la commission avait lu la pièce et l'avait autorisée depuis quinze jours, et que c'était le ministre qui la retenait. M. de la Bourdonnaye renvoya la pièce au théâtre « avec l'indication de quelques changements qui avaient été jugés nécessaires. » Ces changements altéraient les principales scènes ; l'auteur résista ; on ne voulut pas recommencer l'affaire de Marion de Lorme et on lui laissa garder ses vers, mais il dut les disputer un à un. Je trouve une lettre où on lui rend trois mots :

w Monsieur, il m'est agréable d'avoir à vous annoncer que Son Excellence, faisant droit à vos observations que je me suis empressé de mettre sous ses yeux, a bien voulu consentir au rétablissement de quelques passages supprimés dans Hernani. Vous êtes donc autorisé à laisser subsister sur le manuscrit visé les expressions sui-

vantes adressées à don Carlos : Lâche , insensé ^ mauvais roi.

« Agréez, etc.

« Le maitre des requêtes^ chef du bureau des théâtres.

« Trouve. »

Mais le ministre ne consentit pas à ce vers : Croi^tu donc que les i-ois à moi me sont sacrés?

Hernani dut dire :

Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés?

L'hiver de 1829 à 1830 fut un des plus rigoureux dont on se souvienne. La Seine fut prise du 20 décembre à la fin de février. M. Victor Hugo allait au théâtre en chaussons pour ne pas se casser les jambes en traversant les ponts. On lui apportait une chaufferette. Les acteurs grelottaient, les vers leur gelaient sur les lèvres, et ils se hâtaient de bredouiller leur scène pour aller se réchauffer au foyer. Cela n'avançait pas le travail , et les inimitîjs avaient le temps de s'organiser.

Enûn la pièce fut prête à passer. Attaquée comme elle le serait, elle avait besoin d'être énerglquement défendue. Le claqueur du théâtre

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avait trop longtemps applaudi M. Casimir Delàvigne pour ne pas Tadmirer et serait un mauvais combattant de Tinsurrection contre le répertoire qui l'avait enrichi. Le commissaire royal proposa le claqueur du Gymnase qui lui avait des obligations personnelles et dont il croyait pouvoir répondre. Il est vrai que celui-là applaudissait M. Scribe.

— Choisissez, dit le commissaire.

— Je choisis personne.

— Comment! il n'y aura pas de claque!

— 11 n'y aura pas de claque.

Quand ce bruit se répandit dans le théâtre* tout le monde demanda à M. Victor Hugo s'il était fou. Aucune pièce ne pouvait se passer de la claque; la sienne était plus menacée qu'une autre; si elle n'était pas fortement soutenue, elle n'irait pas jusqu'à la fin. 11 répliquait que d'abord les applaudissements salariés lui répugnaient, qu'ensuite les défenseurs de l'ancien genre seraient peu ardents pour le genre contraire , que les claqueurs de M. Delà vigne ni les claqueurs de M. Scribe n'étaient les siens, qu'à une forme nouvelle il fallait un public nouveau, que son public devait ressembler à son drame, que, voulant un art libre , il voulait un parterre libre , qu'il inviterait les jeunes gens, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, imprimeurs, etc. — On

fut unanime à lui donner tort et on fit ce qu'on put pour le faire changer de résolution; mais 11 persista, et Ton céda en lui laissant la responsabilité de la représentation.

La curiosité était surexcitée et la demande de location était énorme. A chaque instant Fauteur recevait des lettres comme celles-ci :

« Je viens, monsieur, vous adresser une requête peut-être indiscrète, et, ce que je crains plus encore, peut-être tardive. Madame B. Con- * stantetmoi, nous aurions comme toute la France un vif désir de voir Hernani. Y aurait-il moyen d'avoir une loge, ou deux places dans une loge? Ou, si cela était impossible, pourrions - nous assister à une répétition ? Veuillez , dans le cas où la loge ou les deux places seraient encore possibles à obtenir, me dire où je dois envoyer pour m'en assurer en remettant le prix, et, dans le second, ce qu'il y a à faire pour être admis à la répétition. Vous verrez, j'espère, dans mon importunité, une suite bien naturelle, de l'empressement que nous éprouvons avec tout le public.

« Agréez, avec l'hommage de mon admiration pour votre beau talent, l'assurance de mon attachement bien sincère et de ma haute considération.

« Benjamin Constant.

a Ce 12 janvier 1830. »

(f Un malentendu dont il serait trop ennuyeux pour vous, monsieur, de connaître les détails me prive des places sur lesquelles je croyais pouvoir compter dans la loge que M. de Fitz -James a obtenue de vous. Pouvez -vous réparer un malheur qui serait réel pour moi, celui de ne point être des premiers à admirer, à applaudir Hernani? A défaut d'une loge entière , il me faudrait trois places dans une loge désignée ou à des stalles numérotées et Tune contre Fautre. Enfin, monsieur, tous les moyens me sembleront bons pour aller assister à votre triomphe.

« Veuillez trouver ici la nouvelle assurance de mes sentiments d*estime et d'admiration.

« LiZINKA DE MlRBEL. »

<( Monsieur,

« J'ai fait de vains efforts pour me procurer une loge louée pour la première représentation d' Hernani. On m'a dît, monsieur, que vous auriez la bonté de m'en procurer une ; je vous serai trèsobligé si vous le pouvez , et je vous en fais d'avance mes remerctments. Je souhaiterais, s'il est possible, qu'elle fût de six places, et des moins élevées.

« Recevez, etc.

« A. TniERs.

ff 13 février 1830. »

« L'univers s'adresse à moi pour avoir des loges et des stalles; je ne vous parle que des demandes que me font les sommités intellectuelles , comme dirait le Globe. Madame Récamier me demande si, par mon entremise, etc. Voyez ce que vous pouvez faire. Vous savez qu'elle a une certaine influence dans un certain monde. J'ai dit qu'il était impossible d'avoir une loge. Alors elle m'a demandé s'il était possible d'avoir deux bonnets d'évôque. Où la vertu va-t-elle se nicher?

« Tout à vous.

« Mérimée. »

Dans la semaine qui précéda là représentation , les journaux s'occupèrent beaucoup du drame, et excitèrent vivement leurs lecteurs, la plupart contre, quelques-uns pour. Les feuilles ministérielles essayaient d'amoindrir le bruit. La Quotidienne disait :

« On annonce pour demain la première représentation d'Hernani. Nous ne savons pas si les gens qui , avant de voir et d'entendre, se sont déclarés contre la pièce nouvelle , ont fait une ligue pour en amener la chute, mais il est certain que les amis de l'auteur s'emploient de leur mieux pour préserver .de tout encombre le succès de son

drame. On le conçoit, s'il est vrai qu'ils regardent cette affaire comme une question de vie ou de mort pour le romantisme... Quoi qu'il en soit, le Journal des Débats, pénétré de Fimportance de Taflaire en litige , oublie aujourd'hui ses propres soucis, et, laissant un instant le soin de sa défense personnelle, se hâte d'accepter avec résignation la semonce du Globc^ pour se ménager une place qu'il consacre à la cause A'Hernani, d'Hemani qui, dit-il, soulèce déjà tant de passions, tant de haines, tant d'acharnement, et risque d'être choisi pour champ de bataille par tant d'intérêts opposés* Nous, qui sommes bien loin de désirer qu'Hernani soit choisi pour champ de bataille, et qui ne croyons pas que ce soit l'intention de l'auteur, nous trouvons qu'il y a imprudence de la part de ses amis à s'efforcer de donner à une question toute littéraire une sorte d'importance politique. SIM. des Débats ont trouvé le moyen d'amener sur ce terrain et M. de Martignac et M. de la Bourdonnaye, et l'ancien et le nouveau ministère, qui assurément n'ont jamais songé, ni à défendre, ni à attaquer, ni même à modifier le drame de M. Hugo. De quelque importance que soit la représentation d'Hemani pour la république des lettres, la monarchie française ne peut avoir à s'en inquiéter. ))

Tous les amis de l'auteur et tous ceux qui

désiraient le triomphe de Tart nouveau étaient venus s'oflFrir. MM. Louis Boulanger, Théophile Gautier, encore presque enfant par l'âge et déjà homme par le talent, Gérard de Nerval, Vivier, Ernest de Saxe - Gobourg , fils naturel du duc régnant, Achille et Eugène Devéria, Français, Gélestin Nanteuil, Edouard Thierry, Pétrus Borel et ses deux frères, Achille Roche, qui eût été un peintre célèbre s'il ne s'était noyé dans le Tibre, accoururent des premiers. Ils battirent le rappel dans la littérature, dans la musique, dans les ateliers de peinture, de sculpture et d'architecture. Ils revinrent avec des listes de noms qu'ils avaient recrutés, et demandèrent à conduire chacun leur tribu au combat. J'ai retrouvé une liste des tribus Gautier, Gérard, Pétrus Borel, etc. J'y lis les noms suivants : Balzac, Berlioz, Cabat, Augustus Mac-Keat (Auguste Maquet), Préault, Jehan du Seigneur , Joseph Bouchardy , Philadelphe O'Neddy, Gigoux, Laviron, Amédée Pommier, Lemot, Piccini, Ferdinand Langlé, Tolbecque, Tilmant, Kreutzer, etc., mêlés d'appellations collectives : l'atelier d'architecture de Gournaud, 13 places; l'atelier d'architecture de Labrousse, 5; l'atelier d'architecture de Duban, i2, etc.

M. Victor Hugo acheta plusieurs mains df^ papier rouge , et [coupa les feuilles en petits

carrés sur lesquels il imprima avec une griffe le mot espagnol qui veut dire fer :

Il distribua ces carrés aux chefs de tribu. Le théâtre lui abandonnait Torchestre des musiciens, les secondes galeries et le parterre moins une cinquantaine de places.

Pour bien combiner leur plan stratégique et bien assurer leur ordre de bataille, les jeunes gens demandèrent à entrer daus la salle avant le public. On le leur permit, à condition qu'ils seraient entrés avant qu'on ne fit queue. On leur donna jusqu'à trois heures. C'eût été bien si on les avait laissés monter , comme faisaient les claqueurs, par la petite porte de l'obscur passage maintenant supprimé. Mais le théâtre, qui apparemment ne désirait pas les cacher, leur assigna la porte de la rue de Valois, qui était la porte royale ; de crainte d'arriver trop tard, les jeunes bataillons arrivèrent trop tôt, la porte n'était pas ouverte, et dès une heure les innombrables passants de la rue Richelieu virent s'accumuler une bande d'êtres farouches et bizarres, barbus,

chevelus, habillés de toutes les façons, excepté à la mode , en vareuse, en manteau espagnol, en gilet à la Robespierre, en toque à la Henri III, ayant tous les siècles et tous les pays sur les épaules et sur la tête, en plein Paris, en plein midi. Les bourgeois s'arrêtaient stupéfaits et indignés. M. Théophile Gautier surtout insultait les yeux par un gilet de satin écarlate et par Tépaisse chevelure qui lui descendait jusqu'aux reins.

La porte ne s'ouvrait pas; les tribus gênaient la circulation, ce qui leur était fort indifférent, mais une chose faillit leur faire perdre patience. L'art classique ne put voir tranquillement ces hordes de barbares qui allaient envahir son asile; il ramassa toutes les balayures et toutes les ordures du théâtre , et les jeta des combles sur les assiégeants. M. de Balzac reçut pour sa part un trognon de chou . Le premier mouvement fut de se fâcher; c'était peut-être ce qu'avait espéré l'art classique; le tumulte aurait amené la police, qui aurait saisi les perturbateurs, et les perturbateurs auraient été naturellement les lapidés. Les jeunes gens sentirent que le moindre prétexte serait bon, et ne le donnèrent pas.

La porte s'ouvrit à trois heures et se referma. Seuls dans la salle, ils s'organisèrent. Les places réglées, il n'était encore guère que trois heures et demie; que faire jusqu'à sept? On causa, on

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chanta, mais la conversation et les chants s'épuisent. Heureusement qu'on était venu trop tôt pour avoir dîné, alors on avait apporté des cervelas, des saucissons, du jambon, du pain, etc. On dîna donc, les banquettes servirent de tables et les mouchoirs de serviettes. Comme on n'avait que cela à faire, on dîna si longtemps qu'on était encore à table quand le public entra. A la vue de ce restaurant, les locataires des loges se demandèrent s'ils rêvaient. En même temps leur odorat était oflensé par l'ail des saucissons. Ceci n'était rien encore, mais, sur lant d'hommes, il y en avait nécessairement qui avaient éprouvé d'autres besoins que ceux de l'estomac ; ils avaient cherché à quel endroit de la maison de Molière on pouvait « expulser le superflu de la boisson ; » les ouvreuses, n'étant pas encore arrivées, . n'avaient pu leur ouvrir ; ils avaient essayé d'aller sur le théâtre, la porte de communication était fermée, la toile baissée, et il y avait défense absolue de passer. Enfermés pendant des heures, plusieurs n'y avaient pas tenu et s'en étaient allés tout en haut dans le coin le plus sombre. Mais ce coin sombre s'était tout à coup éclairé à l'heure du public; on a vu, par la lettre de M. Mérimée, que ce jour-là les femmes les plus élégantes montaient jusqu'aux bonnets d'évéques; on juge du scandale que dut faire cette humidité

OÙ passèrent les robes de soie et les souliers de satin.

Quand M. Victor Hugo arriva au théâtre, il trouva les employés souriants et le commissaire royal bouleversé.

— Qu'y a-t-il dt)nc? demanda-t-il.

— 11 y a que votre drame est mort et que ce sont vos amis qui Font tué.

M. Victor Hugo, instruit de Tincident, dit que ce n'était pas la faute de ses amis, mais de ceux qui les avaient enfermés pendant quatre heures. Au moins, mademoiselle Mars ne savait rien : le baron T^ylor avait eu soin de recommander que la chose lui fût cachée. L'auteur alla dans sa loge.

— Eh* bien, lui dit-elle pour premier mot, vous avez de jolis amis ! Vous savez ce qu'ils ont fait!

La recommandation de M. Taylor n'avait pas empêché les ennemis de la pièce d'aller lui raconter tout. Elle était furieuse.

— J'ai joué devant bien des publics, dit-elle, mais je vous devrai d'avoir joué devant celui-là.

M. Victor Hugo répéta à l'actrice ce qu'il avait dit au commissaire royal, et alla dans les coulisses. Acteurs, figurants, machinistes, régisseurs, avaient passé de la froideur à l'hoslilité. Seul, M. Joanny vint à lui, et, superbe dans son costume de don Ruy Gomez, lui dit :

HERNANL 313

— Ây^z confiance ! pour ma part, je ne me suis jamais senti si en train.

M. Victor Hugo regarda par le trou de la toile. Du haut en bas, la salle n'était que soie, bijoux, fleurs, épaules nues. Dans ce resplendissement, deux masses sombres, au parterre et aux secondes galeries, agitaient d'abondantes crinières.

On frappa les trois coups. L'auteur vit lever la toile avec le serrement de cœur de celui qui livre à l'inconnu sa peasée et peut-être son avenir. La petite scène de don Carlos avec Josefa passa sans encombre ; puis dona Sol entra. Les jeunes geus, peu au fait des habitudes théâtrales, et d'ailleurs médiocrement enthousiastes de mademoiselle Mars, négligèrent de lui faire la réception à laquelle ses entrées étaient accoutumées, et son public à elle, qui lui en voulait de jouer un drame, ne répara pas leur négligence. Ce silence insolite la déconcerta unpeu. — M. Firmin, qui n'avait plus l'âge d'Hernani, mais qui était toujours jeune d'ardeur et de verve, dit très-bien ces vers :

0 rinsensé vieillard, qui, la tête inclinée,

Pour achever sa route

Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur!

L'orchestre des musiciens, le parterre et la

ri'i VICTOR HUGO RACONTÉ.

seconde galerie batlireot des mains, inais sans ociio dans le reste de la salle. — Au second acte, à ce dialogue entre don Carlos et Hernani :

— Mon maître.

Je vous tiens, de ce jour, sujet rebelle et traître... Je vous fais mettre au ban de Tempire.

— A ton gré.

J'ai le reste du monde où je te braverai, il est plus d'un asile oà ta puissance tombe.

— Et quand j'aurai le monde?

— Alors j'aurai la tombe.

Quelques loges se mêlèrent à l'applaudissement. A chaque scène qui passait sans opposition, les acteurs et les gens du théâtre détendaient la roideur de leurs attitudes; après le second acte, ils souriaient à l'auteur, et quelques-uns admiraient la pièce de bonne foi.

Mais le vrai danger n'était pas franchi; l'endroit redoutable était la scène des tableaux, désignée d'avance au rire par la parodie du Vaudeville. Le troisième acte commença bien. Les vers de don Ruy Gomez à doiia Sol :

Quand passe un jeune pâtre, etc.,

dits par M. Joanny avec une fierté mélancolique, touchèrent les femmes, et il y en eut qui applau-

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dirent. M. Ernest de Saxe-Cobourg cria: Vivent les femmes! M. Joanny avait une sorte de gaucherie hautaine et de noblesse familière qui allait à merveille au personnage. Il aborda grandement la file des portraits et fut suivi par le public attentif jusqu'au sixième, mais là, il y eut résistance à avancer plus loin , et commencement de murmures. Deux de plus, on sifflait; le vers : J*en passe j et des meilleurs ! sauva tout. Le dernier portrait fut salué d'acclamations, qui redoublèrent quand don Ruy aime mieux livrer sa vie et sa fiancée que son hôte qu'il sait son rival. Dès lors, il n'y eut plus personne dans les coulisses qui eût jamais douté de la pièce. — Le succès fut décidé par le monologue de Charles-Quint au quatrième acte; cet immense monologue, interrompu presque à chaque vers par les bravos, finit dans une explosion de salves interminables.

Les salves duraient encore, quand on vint dire à l'auteur que quelqu'un le demandait. Il y alla et vit un petit homme à ventre arrondi et à regard ouvert.

— Je m'appelle Mame , dit le petit homme ; je suis l'associé de M. Baudoin, l'éditeur. Mais nous sommes mal ici pour causer. Voudriez-vous venir une minute dehors?

Quand ils furent dans la rue :

— Voilà, dit^il. Nous sommes dans la salle, M. Baudoin et moi, et nous avons envie de publier Hernani. Voulez- vous nous le vendre?

— Combien?

— Six mille francs.

— Nous en recauserons après la représentation.

— Pardon, insista le libraire, mais je tiendrais à terminer tout de suite.

— Pourquoi? Vous ne savez pas ce que vous achetez. Le succès peut diminuer.

— Oui , mais il peut augmenter. Au second acte, je pensais vous offrir deux mille francs ; au troisième, quatre mille; je vous en offre six mille au quatrième; après le cinquième, j'aurais peur de vous en offrir dix mille.

— Eh bien, soit, dit M. Victor Hugo en riant, puisque vous avez cette peur de mon drame , je vous le donne. Venez chez moi demain matin et nous signerons.

— Si cela vous était égal, j'aimerais autant signer tout de suite. J'ai les six mille francs sur moi.

— Je veux bien, mais comment faire? Nous sommes dans la rue.

— Voici un bureau de tabac.

Le libraire y entra avec l'auteur, acheta une feuille de papier timbré , demanda une plume et

de l'encre; le traité fut écrit et signé sur le comptoir, et M. Victor Hugo reçut l'argent, qui ne lui Tut pas inutile, car il n'avait plus chez lui que cinquante francs.

Il remonta aussitôt au théâtre et vit, au respect universel, que le succès n'avait pas b tissé. Le quatrième acte s'achevait. MM. Michelot, Joanny, Firmin, rayonnaient; leurs trois rôles s'étaient partagé le succès; pendant les quatre premiers actes, dona Sol est au second plan. M. Victor Hugo jugea nécessaire d'aller voir mademoiselle Mars.

Il la trouva aigre et sèche. Elle fît d'abord semblant de ne pas le voir. Elle continua de quereller son habilleuse : — Qu'avez-vous donc aujourd'hui? Je ne serai jamais prête. Mais voyons, mon blanc! il y a une heure que je vous le demande. Mais aussi ma loge ne désemplit pas ! on ne sait plus où l'on en est dans toutes ces visites!... Ah! vous voilà, monsieur Hugo.

Et, tout en se couvrant la poitrine de blanc :

— Mais savez-vous que ça va très-bien, votre pièce; — au moins pour vous et pour ces messieurs.

— Nous voici à votre acte, madame.

— Oui, je commence quand la pièce finit. Dites donc, vos beaux amis, je ne les aurai pas beaucoup fatigués. Savez-vous que c'est la

:n8 VICTOR HUGO RACONTÉ.

première fois que je n*ai pas été applaudie à mon entrée?

— Mais comme vous allez l'être à votre rappel !

— Enfin , dit - elle en prenant un air de victime résignée, du moment que j'ai accepté ce rôle-là , je devais m'attendre à ce succès-là.

Ix)rsqu'elle parut dans sa robe de satin blanc, sa couronne de roses blanches sur le front, avec ses dents éclatantes, avec sa taille qui avait toujours dix-huit ans, elle fit un effet de jeunesse et de beauté. Le décor était charmant; la terrasse où causaient les masques, le palais illuminé, les jardins où luisaient vaguement les jets d'eau , le mouvement de la fête , la musique des danses , puis le silence et les jeunes mariés restés seuls tous deux , tout avait disposé favorablement la salle, et, lorsque mademoiselle Mars dit ces vers auxquels s'alliait si bien sa voix musicale :

La lune tout à Theure à Thorizon montait Tandis que tu parlais; sa lumière qui tremble Et ta voix toutes deux m'allaient au cœur ensemble; Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant, Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment.

<.^lle n'eut plus rien à envier à « ces messieurs. » Tout le cinquième acte donna raison à la précipitation du libraire Mame. Quand M. Joanny

^ta le masque sous lequel don Ruy Gomez a assisté à la noce, la face de spectre qu'il montra fit une impression de terreur; il eut dans toute la scène une rigidité sépulcrale qui faisait froid. Mademoiselle IMars lui disputa la \ie de Hernani avec une énergie dont on n'aurait pas cru Célimëno <*apable. Elle fut vraiment violente en menaçant <lon Ruy :

11 vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même Arracher leurs petits qu'à moi celui que j'aime... Voyez-vous ce poignard? Ah! vieillard insensé, Graignez-voui pas le fer quand l'œil a menacé? Prenez garde, don Ruy I Je suis de la famille, Mon oncle I

Le dénoûment fut un enivrement; il y eut une pluie de bouquets aux pieds de mademoiselle Mars; le nom de Fauteur fut acclamé même par les loges; cinq ou six seulement restèrent muettes; pas une ne protesta.

M. Victor Hugo alla faire à la grande actrice les compliments qu'elle méritait. Sa loge était encombrée, mais cette fois elle ne se plaignit pas de la foule. Elle était radieuse , son rôle était superbe, le drame était un chef-d'œuvre.

— Eh bien! dit-elle, vous n'embrassez pas votre dona Sol ? .

Et dora Sol tendit à Fauteur la joue de mademoiselle Mars.

M. Victor Hugo était attendu à la porte du théâtre par une troupe d'amis qui voulurent le reconduire. En arrivant chez lui, il trouva son salon plein. La rue Notre -Dame -des -Champs s^étonnait d*étre si bruyante à une heure du matin. M. Achille Devéria dit qu*il ne voulait pas dormir dans une nuit pareille, et alla faire un dessin de la dernière scène.

Le lendemain, à son réveil, M. Victor Hugo reçut cette lettre :

« J'ai vu, monsieur, la première représentation d'Hernani. Vous connaissez mon admiration pour vous. Ma vanité s'attache à votre lyre, vous savez pourquoi. Je m*en vais, monsieur, et vous venez. Je me recommande au souvenir de votre muse. Une pieuse gloire doit prier pour les morts.

« Chateaubriand.

« 29 février 1830. »

La première représentation avait eu lieu un samedi; le lundi, jour de la seconde, les feuilletons parurent. Sauf celui du Journal des Débats, tous étaient hostiles. Ils s*en prenaient au drame et à son public : l'auteur avait amené des specta-

leurs dignes de sa pièce, des espèces de bandits, des individus incultes et déguenillés, ramassés dans on ne savait quels bouges, qui avaient fait d'une salle respectée une caverne nauséabonde; ils s'y étaient livrés à une orgie qui avait eu des conséquences immondes ; ils avaient entonné, les journaux libéraux disaient des chants obscènes, les journaux royalistes disaient des chants impies; le temple était à jamais profané^ et Melpomène était dans un état pitoyable.

Le commissaire royal accourut chez l'auteur. Il était fort inquiet; évidemment, cette unanimité des journaux allait redonner de l'élan aux inimitiés domptées l'avant-veille, et il y aurait bataille le soir. Puisque M. Victor Hugo ne voulait pas de claqueurs, il fallait que ses amis revinssent défendre la deuxième représentation comme la première. Il ne fut pas nécessaire d'aller les cherchée; les chefs de tribu n'eurent pas plus tôt lu les feuilletons qu'ils vinrent d'euxmêmes; ils comprenaient que la lutte n'était pas finie et que la soirée allait être rude; ils en étaient ravis ; ils trouvaient qu'ils avaient réussi trop aisément le premier jour, et ils n'auraient été qu'à moitié contents de vaincre sans combattre.

La rue de Valois s'emplit dès midi de badauds

qui espéraient le spectacle des bandes étranges II. t\

promises par les journaux. Mais le théâtre n'exigea plus que les jeunes gens entrassent par la porte du roi et qu'ils fussent en prison pendant quatre heures. Ils entrèrent, un peu avant l'ouverture des bureaux, par la petite porte du passage. Il n'y eut donc ni chansons , ni saucissons à l'ail, ni le reste. Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait avec • horreur M. Théophile Gautier dont le gilet flamboyant éclatait ce soir-là sur un pantalon gris tendre orné au côté d'une bandé de velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle, et le sang -froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges, démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre était tombé.

Au moment où la toile allait se lever, il se passa un fait qui se renouvela depuis à toutes les pièces de M. Victor Hugo : un essaim de petits papiers blancs s'abattit des hauteurs sur les premières loges, sur le balcon et sur l'orchestre. Ces petits papiers s'attachaient aux habits, se collaient sur les nez, s'attachaient aux boucles des chevelures féminines, se glissaient dans les corsages; toute la salle se mit à se secouer et à s'éplucher. Ce fut un nouveau grief

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contre Uemani. Quel était l'auteur de ces papiers? Était-ce un ennemi? Était-ce un haïsseur outré des bourgeois qui les irritait, d'abord pour les irriter, et ensuite pour les inviter au combat, comme le picador excite le taureau? La question n'a jamais été résolue.

On sentit dès les premiers mots qu'un orage grondait sourdement. Il éclata dès le premier acte. Ce vers :

Nous sommes trois chez vous I G*est trop de deux, madame.

fut accueilli par un rire immense de toute la première galerie et des stalles d'orchestre. Le rire redoubla au vers :

Oui, de ta suite, ô roi! de ta suite! — J'en suis.

Une bonne fortune des loges fut qu'au lieu de dire le vers comme il est écrit, M. Firmin dit :

Oui, de ta suite, ô roi ! — De ta suite j*en suis.

Ce « de ta suite j'en suis ! » fut une joie qui se prolongea bien longtemps après ce soir-là; pendant des mois, les classiques ne s'abordaient qu'en se disant : « De ta suite j'en suis! » et ils avaient un moment de douce hilarité.

On pense bien que ces éclats de rire étaient vaillamment relevés par la jeunesse ; ricanements

et applaudissements se croisèrent et la mêlée s*engagea. Au second acte, à ce passage :

— Quelle heure est-il?

— Minuit,

ce roi qui demandait l'heure, et qui, pour la demander, disait : quelle heure est-il? qui disait cela en vers, et à qui Ton répondait, toujours en vers, qu'il était minuit, quand il eût été si simple de lui répondre :

Du haut de ma demeure, Seigneur, rhorloge enfin sonne la douzième heure,

tout cela parut naturellement intolérable, et le rire devint une huée. Les jeunes gens se lâchèrent un peu, et imposèrent silence avec une telle résolution que la scène entre Hernani et le roi fut écoutée sans trouble et réussit plus encore que la première fois. M. Joanny, très-ferme devant l'opposition, sauva, en la disant hardiment, la scène des portraits ; il eut un geste irrésistible pour offrir sa tête au roi :

J'ai promis Tune ou Tautre.

N'est-il pas vrai, vous tous? Je donne celle-ci.

Par contre, le monologue de Charles-Quint,

tant applaudi le samedi , fut couvert de moqueries.

. • . Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme ! Laisse régner Tesprit que longtemps tu troublas. Tes amours désormais, tes maltresses, hélas I C'est TAllemagne, c'est la Flandre, c'est TEspagne.

Rire plus fort.

Mais tu Tas, le plus doux et le plus beau collier, Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprême, Les deux bras d'une femme aimée et qui nous aime !

Éclats de rire.

La fête masquée et les airs de danse du cinquième acte plurent un moment au beau monde, mais, lorsque dona Sol, après avoir voulu fuir la musique, souhaite d*entendre un chant dans la nuit, et qu'Hernani lui dit :

Capricieuse !

le mot sembla très-drôle, et les ricanements reprirent pour ne plus cesser.

Les journaux du lendemain racontèrent les ricanements, et oublièrent d'ajouter qu'ils avaient été écrasés d'applaudissements : on avait fait justice de ce drame scandaleux; maintenant

c'était une affaire finie ; il n'en serait plus question, Dieu merci! Au reste, il n'avait pas même excité la curiosité; dès la seconde représentation, la salle était à moitié vide, etc.

Il y avait eu, en effet, des places vides, notamment deux loges de galerie de face , ce qui avait étonné la foule , entassée partout ailleurs , et encore plus l'auteur, qui savait que toutes les loges étaient louées. 11 voulut savoir quels étaient ces locataires qui avaient payé pour ne pas venir, et il sut que c'était le frère et l'avoué d'un ^auteur du théâtre, fort célèbre alors.

. La troisième représentation fut plus troublée encore que la seconde. Mais L'opposition se contenta encore de ricaner; seulement, elle ricana plus souvent. L'auteur avait encore tous ses amis, qui firent à chaque huée une vigoureuse réplique d'enthousiasme.

Mais, après trois représentations, M. Victor Hugo rentrait dans l'usage des auteurs et n'allait plus avoir que quelques places à donner. Les acteurs réclamaient la claque, laquelle serait peu fervente pour une pièce qui l'avait expulsée. Le commissaire royal, toujours dévoué à l'art nouveau, prit sur lui de donner à l'auteur cent places par représentation.

Cent places contre quinze cents, c'était dans

ces termes qu'allait maintenant se livrer la bataille. Les journaux ennemis dirent qu'à présent le vrai public allait pouvoir enfin pénétrer dans la salle et venger l'art outragé.

Ce fut dès lors en effet la lutte sérieuse. Chaque représentation devint un vacarme effroyable. Les loges ricanaient, les stalles sifflaient; il fut de mode dans les salons d'aller a rire à Hemani. » Chacun protestait à sa façon et selon son carac* tère. Les uns, ne pouvant regarder une pareille pièce , tournaient le dos à la scène ; d'autres, ne pouvant l'entendre , disaient : je n'y tiens plus ! et sortaient au milieu d'un acte en jetant la porXe de leur loge avec violence ; les natures paisibles se contentaient de constater le manque d'intérêt de « ce drame » en étalant et en lisant leur journal. Mais les vrais partisans du bon goût ne s'en allaient pas, ne lisaient pas et ne tournaient pas le dos, ils avaient les yeux et les oreilles sur la pièce, visaient chaque mot, huant, sifflant, empêchant d'entendre, déconcertant les acteurs. Les cent, perdus dans le nombre, ne pliaient pas ; leurs vingt ans et leur conviction faisaient rage dans cet ouragan. Ils tenaient tête à cette multitude, défendaient les scènes vers à vers, ne lâchaient pas un hémistiche ; ils trépignaient , ils rugissaient, ils insultaient les siflleurs; M. Ernest de Saxe-Cobourg ne connaissait plus ni âge ni

sexe. Une jeune femme riant aux éclats pendant la scène des portraits :

— Madame, lui dit-il, vous avez tort de rire, vous montrez vos dents !

Des vieillards, à têtes vénérables et chauves, sifflaient k Torchestre. 11 cria :

— A la guillotine, les genoux !

L'auteur disputé ne trouvait plus dans les coulisses les respectueuses salutations prodiguées le premier soir à Tauteur triomphant. Le chefd'œuvre était redevenu un « drame, » un bâtard de la comédie et de la tragédie, on ne savait quoi. Les acteurs passaient à l'ennemi; un des principaux faisait aux siffleurs des clins d'yeux qui voulaient dire : vous avez raison ; je suis forcé de jouer ça, mais ça n'est pas de moi. M. Joanny lui-même se démonta. Mademoiselle Mars seule fut brave jusqu'au bout. Elle n'était pas plus épargnée que les autres, et le novateur lui procura cette nouveauté d'être siflïée ; elle le lui reprochait avec amertume et ne lui faisait plus aucun éloge de sa pièce; mais elle était aussi ferme en scène que désagréable dans sa loge. Elle taquinait l'auteur en tête-à-tête, mais devant le public elle le représentait.

Ce qui maintenait le drame malgré la véhémence des ennemis et le découragement des acteurs , c'était le chiffre des recettes. On venait

siffler, mais on 'venait. La haine allait jusqu'à nier les recettes, même dans le théâtre. Un comédien qui jouait un petit rôle, auteur dramatique lui-même, dans le goût de Colin d'Harleyille et d'Andrieux, répondait un soir à Tobjection d'un interlocuteur qui lui demandait pourquoi, si la pièce était si mauvaise, elle attirait tant de monde. 11 expliquait qu'elle n'attirait personne, que toutes les places étaient données, que la salle était pleine, mais que la caisse était vide.

— Tenez, disait-il, ce soir il y a salle comble; eh bien, je parie que la recette...

— Est de quatre mille cinq cent cinquantesept francs soixante-dix-huit centimes, dit M.Victor Hugo qui passait dans ce moment et qui avait à la main le bordereau du caissier.

L'attaque avait ses caprices. Elle s'en prenait aujourd'hui à un endroit, demain à un autre. Une scène criblée la veille s'étonnait d'être laissée tranquille ; en revanche , une scène qui se croyait désormais hors d'atteinte était hachée d'interruptions. Dans un entr'acte de la trentième représentation, l'auteur et mademoiselle Mars, gracieuse par exception ce jour- là, s'amusèrent à chercher les vers qui n'avaient pas été siffles ; ils n'en trouvèrent pas.

— Il y a tout mon rôle, dit madame Thénard qui était présente.

Elle avait un vers et un quart à dire dans le cinquième acte :

iMon cher comte, Vous savez avec vous que mon mari les compte.

— Votre vers n'a pas été sifflé? dit Fauteur. Eh bien, il le sera.

Il le fut le soir.

La lutte fatiguait de plus en plus les acteui*$, et ils en étaient à souhaiter que les recettes tombassent pour avoir le droit d'arrêter les représentations. Quelques-uns espéraient qu'on n'aurait pas besoin d'attendre jusque-là, que les jeunes gens, las de combattre, renonceraient, et que l'hostilité, maltresse du terrain, ferait tomber le rideau avant le dénoûment. On s'y attendait chez l'auteur; la première question de madame Hugo à son mari, quand il rentrait du théâtre, ^tait : « Est-on allé jusqu'à la fin ?» — et cette vie d'inquiétudes et d'émotions violentes finissait par être si pénible qu'elle-même eût presque désiré qu'il répondît : — Non.

Mais les jeunes gens, eux, ne voulaient pas de cela. Leur dévouement ne diminuait pas; on se disputait les cent billets. La lettre suivante donnera une idée de la vivacité et de l'entrain <le la défense :

c( Quatre de mes janissaires m'offrent leurs bras, je les dépose à vos pieds , et vous demande pour eux quatre places pour ce soir, s'il n'est pas trop tard, ou pour mercredi, s'il n'y a plus de billets disponibles.

« Je vous garantis mes hommes. Ils sont gens à couper les têtes pour avoir les perruques. Quant à moi, je les encourage à persister dans ces nobles sentiments et ne les laisse pas partir sans leur donner ma bénédiction paternelle.

« Ils s'agenouillent, j'étends les mains et je leur dis : — « A moi, gens de bien, et que Dieu vous soit en aide! La cause est bonne, faites votre devoir. » Ils se relèvent et j'ai toujours soin d'ajouter : « Ah çà, mes enfants, soignons Victor Hugo, car Dieu est bon garçon, mais il a tant d'occupation que notre ami doit compter sur nous avant tout. Allez , soyez dignes de ceux que vous servez. Amen. »

« Votre dévoué de cœur et d'âme,

« Gharlet.

« Lundi soir. »

M. Victor Hugo recevait des lettres d'un autre style;, une finissait par cette phrase : « Si tu ne retires pas ta sale pièce dans les vingt -quatre heures, nous te ferons passer le goût du pain. >»

Deux jeunes gens, qui se trouvaient là quand il reçut cette lettre, la prirent au sérieux. Il n'y eut pas moyen de les empêcher d'attendre, après toutes les représentations, M. Victor Hugo à la porte du théâtre et de le reconduire rue Notre- Dame- des -Champs, ce qui n'était pas un petit dérangement, car ils demeuraient boulevard Montmartre. Ils firent cela jusqu'à la dernière représentation.

En même temps que la littérature, la politique s'agitait. Hemani partageait l'attention publique avec l'adresse des 221. Un rédacteur du Courrier français, ami de M. Victor Hugo malgré son journal, lui dit :

— II y a en France deux hommes bien détestés, M. de Polignac et vous.

La querelle s'étendit dans les départements. A Toulouse, un jeune homme, nommé Batlam, eut un duel pour Hemani, et fut tué. A Vannes, un caporal de dragons mourut, laissant ce testament : c( Je désire qu'on mette sur ma tombe : « Ci-gît qui crut à Victor Hugo. »

Un congé de mademoiselle Mars interrompit la pièce à sa quarante-cinquième représentation.

A une des reprises qui eut lieu huit ans après et où il n'y eut que des applaudissements , deux spectateurs discutaient en descendant l'escalier après la pièce :

— Ce n'est pas étonnant qu'on ne siffle plus, disait Tun, qui avait sans doute été des siffleurs des premières représentations, il a changé tous les vers.

— Vous vous trompez, répondit l'autre. Ce n'est pas son drame qu'il a changé, c'est le public.

Une quinzaine de jours avant la clôture des représentations, la propriétaire de la maison dont M. Victor Hugo occupait le premier étage monta du rez-de-chaussée, qu'elle occupait elle-même, et entra d'un air attristé :

— Ma petite dame, dit-elle à madame Hugo, vous êtes bien gentille et votre mari est un bon garçon, mais vous n'êtes pas assez tranquilles pour moi. Je me suis retirée du commerce pour vivre paisiblement , j'ai acheté exprès cette maison dans une rue sans bruit, et, depuis trois mois, c'est ici, à cause de vous, une procession sans fin jour et nuit, un vacarme dans les escaliers et des tremblements de monde sur ma tête.

A des une heure du matin, je suis réveillée en sursaut et je crois que le plafond va tomber sur mon lit. Nous ne pouvons plus rester ensemble.

— C*est à dire que vous nous donnez congé?

— J'en suis vraiment désolée. Je vous regretterai bien. Vous êtes un bon petit ménage et vous aimez bien vos enfants. Mais vous ne dormez donc pas vous-même ! Que je vous plains donc, ma pauvre dame ! Votre mari a pris un état bien dur !

Hemani ayant eu ce singulier succès de faire mettre M. Victor Hugo à la porte de chez lui, le ménage passa la Seine et se transporta rue Jean- Goujon. Là , un nouvel ennui l'attendait.

Parmi ce flot de monde que la propriétaire n'avait pu supporter, il y avait eu, le lendemain de la première représentation , le libraire Gosselin venu pour acheter le manuscrit. Il n'avait pas trouvé M. Victor Hugo, sorti pour aller au théâtre. Madame Hugo, qui le connaissait peu d'ailleurs, ne l'avait pas remarqué dans la foule et ne lui avait pas parlé. Quelqu'un ayant demandé qui éditerait le drame, elle avait raconté la vente brusque de la veille. M. Gosselin était sorti aussitôt, deux fois furieux, et avait écrit à M. Victor Hugo qu'il avait le droit de vendre ses pièces à qui bon lui semblait, mais que madame Hugo n'avait pas le droit de mal recevoir un homme qui était juré et électeur.

Il avait sa vengeance dans ses mains. En même temps que le Dernier jour d* un condamné, M. Victor Hugo lui avait vendu un roman auquel il pensait déjà et qui s*appellerait Notre-Dame de Paris. Il s'était engagé à le livrer en avril 1829. Absorbé par le théâtre , il n'avait pu penser à autre chose, et la date était passée depuis un an, qu'il n'avait pas écrit la première ligne. Le libraire, qui ne l'avait pas pressé jusque-là, exigea tout à coup, et immédiatement, l'exécution du traité.

Impossible de livrer un roman qui n'était pas commencé; le libraire réclama des dommagesintérêts. Il fallut l'intervention de M. Bertin pour arranger l'affaire. L'auteur eut cinq mois pour faire Notre-Dame de Paris : s'il n'était pas prêt le !•' décembre, il payerait mille francs par chaque semaine de retard.

Il dut donc se mettre à Notre-Dame de Paris, efïcore agité des batailles fiévreuses d'Hemani et dans le désordre d'un déménagement forcé.

D'abord il s'installa. Un jour qu'il accrochait dans son cabinet une bibliothèque composée de quatre planches reliées entre elles par des cordons, et qu'il s'en tirait assez mal, le prince de Craon lui amena un jeune homme blond, d'un visage agréable où l'on ne voyait d'abord que de la douceur et ensuite que de la finesse. Ce jeune homme était allé à Ilernani et avait voulu compli-

menter Fauteur. Il était ravi de voir le théâtre s*affranchir; il voulait la liberté partout, 11 s*appelait M. de Moutalembert.

Dès que M. Victor Hugo fut casé, il se mit à Tœuvre. Il commença à écrire le matin du 27 juillet. M. Gustave Planche, étant venu le voir dans la journée , demanda à la petite Léopoldine si elle voulait venir prendre une glace au Palais-Royal; il avait un cabriolet en bas ; le plaisir d*a]ler en voiture décida l'enfant; ils partirent, mais ils n'allèrent pas loin ; ils rencontrèrent des rassemblements nombreux et une telle émotion que M. Planche eut peur pour Fenfant et la ramena.

Le lendemain, les Champs-Elysées étaient un bivouac. Ils n'étaient pas à la mode alors et bâtis comme à présent; ils n'avaient que de rares maisons dans de vastes terrains abandonnés aux maraîchers. On était loin de tout , et fort en peine de s'approvisionner à travers les troupes. On était prisonnier chez soi ; ni lettres ni journaux ; on ne savait rien. On entendait les retentissements des fourgons d'artillerie roulant sur le quai, le bruit de la fusillade et l'appel du tocsin. Un des colocataires de M. Victor Hugo, le général Cavaignac , oncle de celui qui a été chef du pouvoir exécutif de la République, expliquait que la maison, étant isolée et en pierres de taille, serait certainement occupée par les troupes si le

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