‹ Victor Hugo raconté par témoin de sa vieChapitre 22 sur 33 · II. s · texte numérisé non relu

II. s

La révolution de juillet avait naturellement supprimé la censure ; toutes les pièces interdites s'étaient précipitées sur les théâtres; la Comédie- Française avait pensé aussitôt à 3/arion de Larme. Dès le commencement d*août, mademoiselle Mars était venue chez J'auteur avec MM. Armand et Firmin : le moment était admirable; le quatrième acte surtout, défendu par Charles X en personne, aurait un succès de réaction politique. L'auteur avait répondu que c'était la certitude de ce succès-là qui l'empêchait de se laisser jouer. « Quoique dévoué et acquis, depuis qu'il avait âge d'homme, à toutes les idées de progrès, d'amélioration, de liberté, quoique leur ayant donné

MARlOiN DE LORME. 355

peut-être quelques gages, et, entre autres, précisément une année auparavant à propos de cette même Marion de Lorme, il se souvenait que ses premières opinions, c'est-à-dire ses premières illusions, avaient été royalistes et vendéennes. Il ne voulait pas qu'un jour on pût lui reprocher ce passé , passé d'erreur sans doute , mais aussi de conviction, de conscience, de désintéressement, comme serait, il l'espérait, toute sa vie. Il comprenait qu'en présence de cette enivrante révolution de juillet sa voix pouvait se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui maudissaient le roi. »

On sait avec quelle rapidité les choses changent d'aspect dans les temps de révolution; au printemps de 1831, le roi qu'on attaquait n'était plus Charles X, c'était déjà Louis-Philippe. M. Victor Hugo n'eut plus d'objection à la représentation de son drame qui ne pouvait plus être une offense au roi oublié.

Mais il était peu tenté de retourner au Théâtre- Français. L'hostilité qu'il y avait trouvée dans le public, dans les employés et jusque dans les acteurs, l'y attirait médiocrement. M. Taylor seul lui avait été amical ; mais le pouvoir du commissaire royal était limité; on avait affaire à une autorité multiple et à des rancunes occultes; on ne savait à qui s'adresser et à qui s'en prendre ;

l'auteur d'Hernani éprouvait le besoin d'avoir devant lui un directeur qui eût la souveraineté et la responsabilité : il préférait le théâtre de la Porte- Saint-Martin, que M. Crosnier, qui avait succédé à M. Jouslin de Lasalle, était venu lui offrir.

A la première nouvelle qu'en eut mademoiselle Mars, elle accourut, aimable cette fois, et suppliante : la pièce lui appartenait, elle l'avait répétée, la vaillance et la persévérance qu'elle avait prouvées dans dona Sol, qui n'était que le quatrième rôle du- drame, disaient ce qu'elle serait pour Marion de Lorme, qui était le personnage principal. Malgré ses instances, elle partit sans avoir pu arracher une promesse. — Le lendemain, M. Victor Hugo, seul chez lui et travaillant, entendit sonner; il ne se dérangea pas. La sonnette recommença; il ne bougea pas encore; mais, la sonnette s'obstinant, il fut curieux de savoir ce que c'était, et y alla. Avant d'ouvrir, il eut l'idée de regarder par la fenêtre, et reconnut la voiture de mademoiselle Mars. Il avait encore réfléchi depuis la veille et s'était déterminé pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin ; il se dit qu'il serait moins désagréable pour mademoiselle Mars de n'avoir trouvé personne que de remporter un second refus , et il n'ouvrît pas.

Le soir même, il signa avec M. Crosnier un traité où je remarque ces deux articles :

« M. Victor Hugo s'engage à donner par aaaii théâtre de la Porte-Saint-Martin deux ouvrages d'une importance telle que chacun d'eux puisse seul remplir au moins pendant les premières représentations toute la durée du spectacle. »

« Dans le cas où une censure officielle ou officieuse quelconque, créée par les directeurs ou exercée par des censeurs ad hoc y serait établie par le gouvernement , le présent traité ne serait exécutoire qu'à la charge par M. Crosnier de faire annoncer sur l'affiche que l'ouvrage de M. Hugo qu'il va représenter n'a pas été soumis à la censure. En cas de refus de M. Crosnier, le présent traité serait résilié de fait. »

On répétait, au théâtre de la Porte- Saint - Martin, ÏAntmy de M. Alexandre Dumas. Ce beau drame fut joué quelques jours après, avec un succès aussi éclatant que légitime , et le nom de M. Alexandre Dumas, déjà célèbre depuis Henri III, fut consacré. Le seul inconvénient de cette grande réussite fut de diviser les jeunes gens, qui jusquelà n'avaient vu que le drapeau commun , et qui tous ensemble avaient ouvert la brèche avec Henri III et donné l'assaut avec Hernani; ils se séparèrent alors en deux troupes ; il y eut ceux de M. Victor Hugo et ceux de M. Alexandre Dumas; ils n'opposèrent plus une masse compacte

à rennemi et tirèrent les uns sur les autres.

Le lendemain d'Antonyy on distribua Marixm de Lorme. Marion ne pouvait être qu'à madame Dorval. M. Frederick Lemaltre avait quitté le théâtre; le rôle de Didier fut donné à M. Bocage, qui n'en fut content qu'à moitié. Il aurait mieux aimé jouer Louis XIII , d'autant plus qu'il y avait une certaine ressemblance entre Didier et Antony, qu'il jouait dans le moment. -Tous deux étaient bâtards et misanthropes; ce serait le même acteur dans le même rôle. Mais il n'y avait que lui, l'auteur dut le prendre.

Louis XIII, qui avait empêché la représentation au Théâtre -Français, faillit l'empêcher à la Porte- Saint- Martin. L'auteur l'avait donné à M. G. — ; le directeur le pria de le lui retirer. II avait contre M. G. — des griefs personnels et ineffaçables, au sujet d'un Napoléon qu'il lui avait fait jouer après la révolution de juillet. M. G. — , qiii ressemblait un peu à l'empereur et qui savait très-bien se grimer, y avait eu un succès exceptionnel. Au plus fort des recettes , il était venu un jour dans le cabinet du directeur et lui avait dit qu'il ne jouerait pas le soir. — Vous êtes malade? — Non. — Alors pourquoi ne jouerez-vous pas ? — Parce que je ne veux pas jouer. Et je vous préviens que je ne jouerai pas davantage demain ni les jours suivants. Je romps mon engagement.

MÀRION DE LORME. 359

Le directeur lui avait rappelé qull ne pouvait le rompre sans payer un dédit de dix mille francs. — Les voici. C'était un coup terrible pour M. Grosnier; le succès de la pièce était dans Facteur; il avait parlementé; M. G. — avait consenti à rester, à la condition d'avoir une part dans la recette. Le directeur avait dû subir sa violence, mais il s'en était vengé depuis en le reléguant dans les rôles infimes. — J'étais dans ses mains, disait-il , mais maintenant c'est lui qui est dans les miennes* Son argent mal gagné a été dépensé vite , et il n'a plus de quoi me payer le dédit. Il m'appartient. Il n'a plus eu de rôle et il n'en aura plus. Je l'annulerai. Quand il sortira de mon théâtre, on n'en voudra pas pour figurant. — M. Victor Hugo, jugeant que le comédien avait eu tort , lui retira le rôle.

Le comédien dépossédé accourut chez lui le lendemain. Il reconnut qu'il s'était mal conduit, mais il lui avait semblé juste , étant tout dans le succès, d'être quelque chose dans la recette; il avait une femme, des enfants, et des dettes; en somme, les quarante mille francs qu'il avait gagnés n'avaient pas empêché M. Crosnier d'en empocher deux cent mille ; au reste il avouait sa faute et il s'en repentait, et, s'il avait eu encore les quarante mille francs , il les aurait rendus, mais ils ne lui avaient guère profité, ses créan-

ciers les avaient engloutis. Il avait déjà été bien puni; sa carrière était perdue; Louis XIII le sauvait; si on le lui retirait, il ne savait que devenir, lui et sa famille. M. Victor Hugo fut touché et lui rendit le rôle. Le directeur résista; il finit par céder à la volonté formelle de l'auteur , mais il lui en voulut.

Madame Dorval fut aussi charmante aux répétitions que mademoiselle Mars avait été maussade. Tout le théâtre, d'ailleurs, était plein de sympathie et de dévouement.

tin jour, le cinquième acte achevé, madame Dorval prit le bras de l'auteur :

— M. Hugo, dit-elle avec la grâce de son sourire, votre Didier est un méchant; je fais tout pour lui, et il s'en va mourir sans même me dire une bonne parole. Dites-lui donc qu'il a tort de ne pas me pardonner.

Ce conseil , déjà donné à l'auteur par M. Mérimée le soir de la première lecture, le fit réfléchir. En revenant, il se promena dans les Champs-Elysées, et se résolut à rompre au dernier moment l'inflexibilité de Didier.

L'ardeur des jeunes gens n'était déjà plus la même qu'à Hernani; la surexcitation politique faisait une diversion puissante à la littérature; une fraction ne voulait plus combattre que pour M. Alexandre Dumas; les restants n'étaient pas

MARION DE LORME. 36i

en nombre pour soutenir la pièce à eux seuls ; le parterre fut laissé aux claqueurs.

La répétition générale fut décousue et manquée. Le directeur n*y était pas, ce qui donna lieu à des bruits dont les acteurs s'occupèrent plus que de leurs rôles. La première représentation était pour le lendemain. L'auteur vint au théâtre à midi. 11 y trouva M. Bocage, qui lui dit:

— Vous savez que nous sommes vendus !

— Comment Tentendez-vous?

— Dans tous les sens. Crosnier a vendu le théâtre. C'est pour cela qu'il n'est pas venu hier» Nous voilà sans direction.

— Il a vendu à quelqu'un.

— A quelqu'un qui n'entre en possession que demain. Aujourd'hui les choses iront comme ellesvoudront. Personne ne commande et personne n'obéit.

Le théâtre était sens dessus dessous. La nouvelle direction, dont toutes les positions dépendaient, inquiétait bien autrement les employés et les comédiens que la nouvelle pièce. L'auteur alla dtner, et revint comme on allait commencer. Madame Dorval regardait par le trou de la toile.- Elle se retourna furieuse :

— Ah ! bien, nous allons avoir une jolie salle!

Mais concevez -vous un imbécile qui prend un

théâtre le lendemain d'une première représenta-

tion ! Crosnîer se fiche pas mal que la pièce réussisse, il ne tient qu'à la recette d'aujourd'hui , il a vendu toute la salle, je le vois bien aux figures qui sont dans les stalles; ces figures-là ont acheté leurs billets vingt francs sur le boulevard, et c'est nous qui lés payerons, vous allez voir !

— Madame, dit l'auteur, la colère vous met en verve et vous allez jouer admirablement.

Mais ce compliment ne la calma pas , et elle continua d'injurier le directeur sortant et le nouveau venu dans des termes trop énergiques pour que je les reproduise.

M. Victor Hugo, aguerri par les représentations d'Hemani, vit la toile se lever avec autant de tranquillité que si c'eût été la pièce d'un autre.

Le premier acte réussit. Le second fut accueilli froidement. Au troisième acte , madame Dorval, mal arrangée en Chimène, dit mal les vers du Cid, et il n'y eut d'applaudissement que pour le Gracieux, représenté drôlement par M. Serres; l'acte fut cahoté. Le drame se releva au quatrième ; le discours du marquis de Nangis remua la salle; madame Dorval fut extrêmement touchante en demandant au roi la grâce de Didier; la scène de Louis XIII et de L'Angely fut dite excellemment par MM. G. — et Provost, et fit grand effet. Au cinquième acte, une vive opposition troubla toute la scène de Didier avec Saverny ;

MÂRION DE LORME. 363

Didier fit rire et Saverny fit siffler. Mais madame Dorval entra, et eut une telle effusion, une telle douleur et une telle vérité, que tous les hommes battirent des mains et que toutes les femmes pleurèrent. Aucune parole ne rendrait l'accent dont elle dit :

Écoute , ^(

iNe me refuse pas — tu sais ce qu'il m'en coûte ! — Frappe-moi, laisse-moi dans l'opprobre où je suis, Repousse-moi du pied, marche sur moi, — mais fuis!

M. Bocage, qui jusque-là avait été un peu sombre et triste, fut admirable aussi en pardonnant à Marion.

Eh bien I non 1 non ! mon cœur se brise I c'est horrible I

Non , je l'ai trop aimée ! il est bien impossible

De la quitter ainsi I Non ! c'est trop malaisé

De garder un front dur quand le cœur est brisé I

Viens! oh ! viens dans mes bras !

A la chute du rideau , il y eut une bordée de i^iffiets. Mais les applaudissements, en grande majorité, eurent le dessus et saluèrent énergiquement le nom de l'auteur.

M. Crosnier vint féliciter Fauteur et traita les sifflets avec Finsouciance d'un homme que €ela ne regardait plus.

— Ça ira très-bien, dit-il. Je vous conseille seulement de guillotiner beaucoup de têtes.

L'auteur ne comprenant pas, il lui expliqua qu'il avait remarqué que le mot tête était répété trop souvent.

L'antériorité de Marion de Lorme, constatée par les deux lectures rue Notre-Dame-des-Champs et au Théâtre- Français, n'empêcha pas plusieurs journaux de dire que Didier était un plagiat d'Antony. — Une indisposition de M. Bocage interrompit la pièce à la quatrième représentation. Deux émeutes, celle des Chapeliers et celle de la Pologne y forcèrent le théâtre à faire relâche. On était au cœur de l'été : la première représentation avait eu lieu le 11 août. Toutes ces raisons nuisirent aux recettes, qui furent inférieures à celles d'Hemani.

Sans être aussi tumultueuses que les représentations d'Hemaniy les représentations de Marion de Lorme furent très -agitées. Le drame fut défendu mollement. Les bandes héroïques du Théâtre -Français ne revinrent pas; le nouveau directeur, qui ne fit que passer au théâtre, était remplacé par son régisseur, lequel étaif un vaudevilliste.

Au rebours de mademoiselle Mars, madame Dorval était mieux pour l'auteur dans la coulisse que sur la scène. Cette lutte incessante la fati-

guait, et elle lâchait le rôle. Son talent, d^ailleurs, avait besoin du public des premières représentations, et elle n'était plus elle-même devant le public moins littéraire et moins nombreux des représentations suivantes.

L'auteur ne se repentit pas d'avoir maintenu M. G. — , dont la reconnaissance et le zèle ne se démentirent pas un seul instant.

Parmi les combattants d'Hemani restés fidèles à Marion de Lorme, il n*y en avait pas eu de plus ardent que M. Ernest de Saxe-Cobourg. C'était un beau garçon dont la figure intelligente n'eût passé nulle part inaperçue. Sa mère était une Grecque d'une beauté sculpturale ; il lui ressemblait, avec quelque chose du type saxon, les cheveux blonds et les yeux bleus. 11 vivait à Paris avec sa mère, d'une pension que leur faisait le duc, solitaire et dans une sorte d'incognito, expansif et bruyant en art. En revenant des représentations où il avait si bien lutté, il écrivait le nom de l'auteur sur les murs. 11 était assidu rue Notre - Dame - des - Champs ; lorsque M . Yictor

Hugo était venu rue Jean-Goujon, M. Ernest de Saxe-Cobourg n*avait pas voulu être séparié de lui par la Seine et était venu rue Jean-Goujon aussi.

En mars 1832, on fut plusieurs jours sans le voir ; on s'en étonna et on alla chez lui : il était malade. Le médecin dit à M. Victor Hugo que c'était une pleurésie , mais qu'il répondait de la guérison si l'on pouvait obtenir de la mère qu'elle obéit aux prescriptions.

La pauvre femme, qui avait pour son fils une adoration aveugle, prétendait que le médecin le laissait mourir de faim, et s'entêtait à le faire manger, donnant à la maladie les forces qu'elle croyait donner au malade. M. Victor Hugo parla à la mère, qui promit d'écouter les ordonnances, 'mais qui n'en fit rien.

Une nuH, M. Victor Hugo fut réveillé en sursaut par un spectre blanc agenouillé au bas de son lit qui lui tirait le bras en criant et en san-. glotant. C'était la mère, qui, demi-nue, échevelée, l'appelait au secours de son fils.

— Vite ! il n'y a que vous qui puissiez le sauver ! Tout de suite ! tout de suite !

M. Victor Hugo se leva. Mais une domestique qui, inquiète, avait suivi sa maîtresse, dit à madame Hugo : — Il est mort.

n se passa dans la chambre du mort une scène

déchirante. La malheureuse» qui n'avait au monde que cet enfant, ne voulait pas Tavoir perdu; il avait froid seulement, elle se jeta dans son lit, Tétreignit pour le réchauffer, embrassa avec frénésie ce visage de marbre qui glaçait ses baisers. Tout à coup elle sentit que c'était fini, se dressa debout, et, hagarde, folle, terrible, elle cria : — Il est mort !

M. Victor Hugo passa la nuit entre la mère et le cadavre. Le médecin, qu'on était allé chercher aussitôt, fut surpris de cette mort subite. Il questionna, et il sut que le malade avait mangé Je soir.

Pour qu'il restât «^ la mère quelque chose de son fils, M. Victor Hugo lui amena M. Louis Boulanger qui fit un beau portrait du mort. Ce fut M. Victor Hugo qui s'occupa des funérailles, dont les frais, d'ailleurs, lui furent remboursés par le père. Je trouve cette lettre :

« Gobourg, ce 30 mars 1832.

« Monsieur,

« Je viens de recevoir votre lettre, contenant «ine nouvelle bien affligeante pour mon cœur. Je ne puis croire à sa réalité et suis profondément touché de cet événement aussi malheureux qu'imprévu. Je ne le suis non moins de ce que vous

me dites des derniers moments de mon cher et excellent Ernest. Je suis encore trop ému pour vous exprimer ce que je ressens.

« Un sort fatal Favait placé dans une fausse position. Éloigné de moi, je n'ai pu lui témoigner tout mon attachement. Je n'ai jamais eu d'autres intérêts que ceux de son bien-être. Ce que vous me racontez de ses derniers moments me prouve d'une manière touchante qu'il ne m'a pas méconnu.

« Vous m'obligerez beaucoup en m'envoyant le portrait dont vous me parlez, de même que le plan du monument qu'on élève au pauvre enfant, avec le résumé des frais. Le remboursement des deux mille francs que vous ' avez eu la complai-sance d'avancer doit être entre vos mains.

« Recevez, monsieur, les témoignages de ma plus vive reconnaissance pour les marques d'amitié que vous avez prodiguées dans cette funeste maladie à mon cher Ernest, de même que pour les soins que vous avez eus pour sa trop malheureuse mère.

« C'est avec les sentiments de la plus vraie considération que je suis,

« Monsieur le baron ,

• « Votre dévoué

(c EbNBST de SaXE-CoBOURG. }v II. Î4

M. Victor Hugo fut longtemps sous l'impression de cette mort rapide et de cette mère désespérée. Quand venait la nuit, il n*aimait pas rester seul ; il avait besoin de mouvement et de vie.

L'année débutait sinistrement pour tous : on attendait le choléra. 11 arrivait; on suivait sa marche jour à jour; il serait en France au printemps. 11 fut exact à l'heure dite. Sa seconde victime à Paris fut un portier de la rue Jean-Goujon. Le lendemain, une vingtaine de personnes étaient frappées ; le surlendemain, on comptait par centaines.

Au moment le plus violent de l'épidémie, le petit Charles fut ramené de son école, p41e et souffrant. 11 avait été pris de vomissements. 11 était empoisonné, disait la domestique, il avait bu de l'eau à son école, et, comme on empoisonnait les barriques des porteurs d'eau, etc. C'était l'explication populaire du fléau inconnu. Le médecin de la maison, M. Louis, dit que ce pouvait n'être qu'une indigestion, qu'il fallait coucher l'enfant, et promit de revenir bientôt. L'enfant, couché, se trouva mieux; les vomissements cessèrent, on se rassura et on le laissa dormir. Tout à coup, on entendit un bruit dans la salle à manger, on y courut : il était à plat ventre au bas d'une fontaine de marbre dont il avait ouvert le robinet, et buvait à pleines gorgées. On voulut l'en-

lever, il résista, disant : Laissez-moi boire! je veux boire! M. Louis, qui revenait dans ce moment, dit : — C'est le choléra.

En quelques instants, le pauvre cher enfant prit la rigidité et le froid du cadavre. L'œil était enfoncé dans l'orbite, les joues étaient creuses et livides, les doigts noirs et ridés. Entre autres prescriptions du médecin , il fallut le frotter sans interruption avec de la flanelle chaude humectée d'esprit de vin. Le père ne s'en remit de ce soin à personne ; pendant toute la nuit, il alla et revint du lit à la cheminée, chauffant la flanelle et frottant rudement la peau délicate de l'enfant, qui ne cessait de vomir et de demander à boire. La chair, écorchée, saignait. Le petit malade s'en apercevait à peine; il dit une fois seulement : Ne me touche donc pas comme ça, tu me fais maL Il répétait toujours : J'ai soif. Sa peau, sanglante, restait froide.

Vers le matin, la chaleur et la sensibilité se rétablirent; le visage se colora. Trois jours après, la joie était rentrée à la maison avec la santé du petit malade, et Charles pouvait dire qu'il était « deux fois l'enfant de son père obstiné. »

A cette époque, M. Victor Hugo reçut la visite d'un jeune homme qui av<iit l'accent méridional, la barbe et les cheveux noirs, le teint basané, et l'œil intelligent , et qui lui raconta ceci :

11 s'appelait Granier de Gassagnac. Il était de Toulouse y où il avait fait de bonnes études et où il avait été nommé professeur de littérature à la Faculté. Il vivait là, de son travail , faisant son cours deux fois par semaine » et employant le reste de son temps à la rédaction d'un journal libéral qu'il avait fondé, le Patriote^ lorsqu'il avait reçu une lettre signée Victor Hugo. Gette lettre le remerciait d'avoir cité Notre-Dame de Paris et Hemani dans ses leçons, et le félicitait de son double talent d'écrivain et de parleur. Ge qui avait étonné un peu le jeune professeur journaliste, c'est que la lettre lui demandait de répondre, non chez M. Victor Hugo, mais chez un ami dont elle donnait l'adresse. N'importe , ravi d'être en rapport avec celui qu'il admirait, il avait répondu, et une correspondance s'était engagée, de plus en plus fréquente et amicale. Un des sujets ordinaires des lettres de Paris était le regret qu'un homme de cette valeur fût enfoui en province; on le pressait fort de quitter Toulouse et de venir à Paris; mais il répondait qu'à Toulouse il avait sa chaire et son journal, et qu'à Paris il n'avait rien. Â quoi on avait répliqué un jour qu'il n'avait plus besoin de son journal ni de sa chaire, qu'on lui avait obtenu à Paris, au secrétariat du ministère de la justice, une place de cinq mille cinq cents francs. Il avait eu la pru-

dence de ne pas se dessaisir de sa double position avant d'avoir sa nomination en poche; on la lui avait envoyée , officielle et avec le cachet du ministère. Alors il avait vendu son journal et donné sa démission, et s'était précipité vers la vraie patrie de la réputation. Aussitôt débarqué, il avait couru au ministère , où Ton s'était moqué de lui , et où il avait reconnu qu'il avait été dupe d'une longue mystification.

M. Victor Hugo, qui lut quelques articles du Patriote et qui les trouva fort remarquables, ne voulut pas que son nom restât complice d'une perfidie faite à un homme de talent. Il donna à M. Granier de Cassagnac une lettre pour M. Bertin. Un des rédacteurs du Journal des Débats, M. de Bourqueney, partait pour une ambassade; M. de Cassagnac le remplaça.

Le !•' juin, M. Victor Hugo commença le Roi s*amuse. L'excès de travail de nuit et les soleils couchants qu'il avait trop regardés lui avaient déterminé une irritation chronique des paupières, et il lui était ordonné de porter des lunettes vertes, de marcher beaucoup et de vivre le plus possible dans la verdure. 11 habitait tout près du jardin des Tuileries ; il y avait trouvé, sur la terrasse du bord de Teau, un coin solitaire où il travaillait en se promenant.

Le 5 juin, il achevait le premier acte et faisait le discours de Saint-Yallier , on le fit sortir du jardin, qui fut fermé; il y avait une insurrection. Il alla du côté où Ton se battait; comme

il traversait le passage du Saumon, tout à coup les grilles furent fermées et les balles sifflèrent d'une grille à l'autre • Pas de boutiques où se réfugier; les portes s'étaient closes avant les grilles. 11 ne put que s'abriter entre deux des minces colonnes du passage. Les balles durèrent un quart d'heure; la troupe, ne délogeant pas les insurgés, tourna la position, le combat s'engagea d'un autre côté, et les grilles furent rouvertes.

Le lendemain, M. Victor Hugo dînait chez M. Emile Deschamps. Un des convives, M. Jules, de Rességuier, raconta l'héroïque défense du cloître Saint-Merry, qui émut profondément le futur auteur de YÉpopée rue Saint^Denis.

Le Roi s'amuse fini, M. Victor Hugo fit aussitôt Lucrèce Borgia, qu'il appela d'abord le Souper à Ferrare.

Le baron Taylor , apprenant que M. Victor Hugo avait deux drames terminés, accourut. Il y en avait bien au moins un pour le Théâtre-Français! M. Victor Hugo avait dû reconnaître qu'il avait eu tort de donner Marion de Larme à la Porte Saint-Martin; Hemani avait été un événement,. Marion de Lorme, qui valait bien Hemani, était loin d'avoir eu le même retentissement ; le Théâtre- Français était le vrai théâtre littéraire; les vers, notamment, étaient impossibles au boule-

vard, etc. M. Victor Hugo se laissa convaincre, et donna le Roi s'amuse.

Triboulet fut distribué à M. Ligier, Saint- Vallier à M. Joanny, Blanche à mademoiselle Anaïs, Maguelonne à mademoiselle Dupont, Saltabadil à M. Beauvallet, François P' à M. Perrier, contrairement à Tavis du commissaire royal, qui conseillait M. Menjaud, et qui avait raison. .

Les répétitions commencèrent. Malheureusement, on était au mois de septembre, que M. Victor Hugo avait pris la douce habitude de passer aux Roches. Il ne voulut pas perdre ses vacances et laissa les répétitions se faire toutes seules. Pendant que le drame allait comme il pouvait, Tauteur employait la fin de Tété à jouer avec ses enfants sous les arbres, à leur faire, en collaboration avec mademoiselle Louise Bertin , des cocottes, des bateaux et des carrosses merveilleux qu'il dorait et que ne dédaignaient pas de peindre des peintres célèbres qui venaient voir M. Edouard Bertin. Ce fut une joie d'assister à la joie des enfants quand on les mit devant ces belles voitures et qu'on leur dit qu'elles étaient à eux et qu'ils pourraient les emporter à Paris. Le Roi s'amuse n'était pourtant pas délaissé absolument ; M. Ingres faisait dans ce moment-là le portrait de M . Bertin ; il venait tous les jours de Paris ; <]uand il y retournait de bonne heure, il emme-

nait quelquefois M. Victor Hugo qu'il mettait au Théâtre-Français.

Octobre ramena Fauteur, mais ses répétitions se recompliquërent d'une autre coïncidence : il quittait la rue Jean-Goujon pour la place Royale, où Tavait entraîné le voisinage de M. Charles Nodier. Le déménagement ne fut pas une moindre diversion que la villégiature.

Les théâtres ressortissaient alors du ministère des travaux public. Le ministre, M. d'Argout, fit demander à l'auteur communication du manuscrit; l'auteur reûisa. Le ministre demanda qu'au moins M. Victor Hugo vint causer de la pièce avec lui. Cela n'engageait à rien; M. Victor Hugo se laissa conduire au ministère par M. Mérimée, qui était chef du cabinet. M. d'Argout , blasé et facile, le reçut avec bonhomie.

— Voyons, monsieur Hugo, parlez -moi avec confiance. Je ne suis pas puritain, vous savez, mais on dit qu'il y a dans votre drame des allusions contre le roi.

M. Victor Hugo répondit à M. d'Argout ce qu'il avait déjà répondu à M. de Martignac, qu'il ne faisait pas d'allusions, qu'en peignant François P*" c'était François P' qu'il avait voulu peindre, qu'à la rigueur il comprenait encore qu'en le voulant bien on eût pu trouver quelque ressemblance entre Louis XIII et Charles X, mais

378 VICTOR HUGO BACONTÉ. .

qu'il lui était impossible d'imaginer quels rap*ports on pouvait voir entre François P' et Louis- Philippe.

Le ministre alors changea de thèse et dit que François l" passait pour être fort mal traité dans la pièce; le principe monarchique souffrirait de cette atteinte à un des rois les plus populaires de France. L'auteur répliqua qu'avant l'intérêt de la royauté il y avait l'intérêt de l'histoire. M. d'Argout lui demanda s'il n'y avait pas moyen d'atténuer certains détails, n'obtint rien et ne s'en fâcha pas. Il aurait désiré qu'il n'y eût rien contre François P% mais, puisque M. Victor Hugo lui donnait sa parole qu'il n'y avait rien contre Louis-Philippe, cela lui suffisait.

Comme à la Porte-Saint-Martin, les claqueurs eurent leur poste ordinaire. Les jeunes gens cependant furent plus nombreux qu'à Marion de Lorme. Les fidèles, MM. Théophile Gautier et Célestin Nanteuil en tête, en recrutèrent cent cinquante qui se répartirent à l'orchestre et à la seconde galerie. Ils entrèrent par le passage un peu avant le public. La fermentation politique, entretenue par les émeutes, était dans la plupart de ces jeunes têtes, et ils saluèrent l'entrée du public de la Marseillaise et de la Carmagnole entonnées à pleine voix.

Au moment où l'on allait commencer, la nou-

velle se répandit dans le théâtre qu'un coup de pistolet venait d'être tiré sur le roi. Ce fut immédiatement la conversation de toute la salle, la toile se leva au milieu de la préoccupation gênéraie, et le premier acte, médiocrement joué d'ailleurs, fut glacial. La scène de Saint-Yallier réchauffa un peu cette Sibérie.

M. Beauvallet, excellent dans Saltabadil, soutint le commencement du second acte, qui fut moins solide après lui. M. Samson (Clément Marot) omit ces deux vers :

Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd ; Le bandeau que yoilà le rend aveugle et sourd ;

de sorte qu'on ne s'expliqua pas comment Triboulet ne voyait pas que l'échelle était à son mur et n'entendait pas les cris de sa fille. En outre, l'enlèvement de Blanche se fit maladroitement, mademoiselle Ânaïs fut emportée tête en bas et jambes en l'air, et cette gaucherie d'un figurant parut un tel défaut de la pièce que le deuxième acte finit sous une grêle de sifflets.

Au troisième acte, le roi entre « vêtu d'un magnifique négligé du matin. » Les costumes avaient été dessinés par un peintre de talent, qui faisait aussi de la sculpture charmante et des vers d'un accent sincère et pénétrant, M. Auguste

de Châtillon. Il avait copié pour le négligé du roi le costume du joueur de contre-basse des Noces de Cana. Les loges trouvèrent inconvenant qu'un roi parût en « robe de chambre, » et Paul Véronèse fut hué.

Le drame se releva au moment où Triboulet redemande sa fille aux gentilshommes; les angoisses paternelles du bouffon dominèrent quelques instants Topposition/qui prit une belle revanche dès le premier hémistiche de l'acte suivant :

— Et tu Talmes?

— Toujours.

Ces cinq mots semblèrent au public si plaisants qu'il s'éleva un immense éclat de rire mêlé de sifflets. Dès lors, le vacarme ne s'arrêta plus. Mademoiselle Dupont eut beau être fort en verve, et M. Beauvallet eut beau être admirable de costume, d'allure, de comédie sinistre et d'insouciance terrible, Saltabadil et Maguelonne furent siffles à chaque vers.

Jusque-là, le combat restait indécis; les claqueurs, qui avaient la rancune d'//emant, donnaient peu, mais les cent cinquante jeunes gens se battaient avec ardeur. Un accident de mise en scène servit l'ennemi. Pendant que Triboulet

tient sous son pied le cadavre de sa fille que la nuit et les habits d'homme lui font prendre pour celui du roi, le roi sort de la taverne en chantonnant un refrain qui épouvante le bouffon : la porte par où M. Perrier devait sortir se trouva fermée, l'elfet fut manqué, Facteur reparut au fond du théâtre, on ne sut plus d*où il sortait; ce fut le coup de grâce : le public en eut assez de ce drame où les figurants ne savaient pas enlever les femmes et où les portes ne savaient pas s'ouvrir, et toute la fin ne fut qu'une mêlée où les applaudissements ne se rendirent pas, mais furent écrasés.

La toile baissée, M. Ligier s'approcha de l'auteur :

— Faut-il vous nommer? demanda- 1- il.

La question était évidemment un conseil.

— Monsieur, répondit froidement M. Victor Hugo, je crois un peu plus à ma pièce depuis qu'elle est tombée.

L'hostilité, de même qu'à Manon de Lorme^ laissa nommer l'auteur sans protestation.

M. Victor Hugo alla dans la loge de mademoiselle Ânaïs. M. Paul Delaroche, qui ne le connaissait pas, y entra presque en même temps que lui, se frottant les mains. Quelle chute! mais aussi quelle pièce ! Pourquoi jouait- elle de ces choses-là? Du moins, on allait être débarrassé

de ce Victor Hugo! — Mademoiselle Anais lui faisait des signes qu'il ne comprenait pas. Il n'avait jamais rien vu de si misérable ; dans Her-nani, il y avait encore quelques beaux vers parci par-là , mais dans le Roi s'amuse, pas un. L'actrice fut obligée de lui dire qu'il parlait devant M. Victor Hugo. M. Delaroche, qui se piquait avant tout d'être un parfait homme du monde, devint plus blanc que sa cravate et essaya de réparer son étourderie : il avait mal entendu dans ce bruit; d'ailleurs, son opinion n'était que l'opinion d'un peintre qui ne prétendait nullement à une compétence littéraire ; le tort de M. Victor Hugo, c'étaient ses amis qui compromettaient le succès en voulant l'imposer, qui chantaient la Marseillaise; sans eux, tout le monde applaudirait. Même à travers le vacarme, il avait distingué des scènes superbes. M. Victor Hugo l'interrompit, car te Roi s'amuse allait devenir un chef-d'œuvre.

L'auteur rentra chez lui, sans escorte cette fois. Il regagna la place Royale par une pluie battante, et trouva sa femme seule. Avant de se coucher, il donna un coup d'oeil au salon et jeta de l'eau sur un tison mal éteint.

Le lendemain, on lui apporta ce billet :

<( 11 est dix heures et demie, et je reçois h

rinstant l'ordre de suspendre les représentations du Roi s'amuse. C'est M. Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre.

« JOUSLIN DE LaSALLE.

« Ce 13 novembre. »

Uancien directeur de la Porte -Saint- Martin était maintenant le directeur de la scène du Théâtre-Français.

Le prétexte de la suspension était l'immoralité ; la vérité était qu'un certain nombre d'auteurs classiques, dont plusieurs étaient députés, étaient allés trouver M. d'Argout et lui avaient dit qu'on ne pouvait tolérer une pièce dont le sujet était l'assassinat d'un roi, le lendemain du jour où le roi avait failli être assassiné; que le Roi s'amuse était l'apologie du régicide ; que les amis de l'auteur avaient chanté la Carmagnole, et applaudi à outrance ce vers si évidemment h l'adresse du roi :

Vos mères aux laquais se sont prostituées !

Un seul ami vint voir M. Victor Hugo dans la journée : ce fut M. Théophile Gautier.

Il y eut conseil des ministres, et la pièce, qui n'était que suspendue le matin , fut défendue le soir.

L'auteur ne fit aucune démarche. II n*alla pas aux ministres , il alla aux juges. Il demanda au tribunal de commerce si, en présence de la Charte, qui abolissait la censure et la confiscation, un ministre avait le droit de censurer et de confisquer une pièce. Le tribunal du commerce répondit qu'oui.

M. Victor Hugo avait pour avocat M. Odilon Barrot, qui lui conseilla de parler aussi. N'ayant jamais parlé en public et ne sachant comment il s'en tirerait, il écrivit son discours. Il en fallait plusieurs copies pour les journaux; des jeunes gens s'offrirent, M. Théophile Gautier le premier, et passèrent une partie de la nuit la veille du procès. Le discours était long, et la dictée ne s'acheva pas avant deux heures du matin ; il était tard pour rentrer chez soi; ces terribles chanteurs de la Carmagnole craignaient leurs portiers ; le cabinet de M. Victor Hugo était grand, le canapé et quelques matelas improvisèrent un dortoir.

En se rendant à l'audience, M. Victor Hugo rencontra M. de Montalembert qui s'y rendait de son côté. Ils entrèrent ensemble. La salle du tribunal regorgeait d'une foule sympathique. Le discours de M. Victor Hugo fut applaudi à diverses reprises, et le président dut rappeler plusieurs fois le public à l'ordre. Quand M. Victor Hugo eut fini de parler, il fut entouré et complimenté.

LE ROI S'AMUSE. r85

M. de Montalembert lui dit qu'il était un orateur autant qu'un écrivain et que , si on lui fermait le théâtre, il lui resterait la tribune.

La révolution de juillet avait enlevé à M. Victor Hugo la pension de mille francs que Louis XVIll lui avait faite sur sa cassette et que Charles X lui avait continuée; mais il avait toujours les deux mille francs du ministère de l'intérieur. Les journaux ministériels les lui reprochèrent. Il écrivit aussitôt à M. d'Argout :

<c Monsieur le ministre,

« 11 y a dix ans, en 1823, Louis XVllf, roi lettré, assigna, de son propre mouvement, sur les fonds du ministère de l'intérieur, deux pensions littéraires de deux mille francs chacune, l'une à mon noble ami M. de Lamartine, l'autre à moi. On conçoit que je rappelle volontiers ce souvenir.

« En 1829, à l'époque où la censure du ministère Polignac arrêta Marion de Lorme , Charles X , voulant m'en dédommager, ordonna que la pension inscrite sous mon nom fût portée de deux mille francs à six mille francs. Je refusai cette augmentation qui me semblait faite dans le but d'engager ma conscience. Vous pouvez lire, dans les cartons du ministère, ma lettre à M. de Labourdonnaye, votre prédécesseur.

Page 1