II. i
étaient couronnés de fleurs, malgré M. Harel (|ui disait que cela ne seyait qu'aux femmes; le public fut (le l'avis de l'auteur. Gennaro, sombre sous sa couronne, immobile et froid comme une statue, fut tout de suite l'anxiété de la salle. L'intérêt de la pièce fut plus fort que tout; il y eut trêve du combat littéraire; les classiques comme les romantiques voulurent savoir ce qui allait arriver; il n'y eut plus au monde de tragédie .ni de drame; il n'y eut plus d'auteur, ni d'acteurs, ni de théâtre, il y eut un fils qui allait être empoisonné par sa mère qui l'adorait; on n'applaudissait même plus; lorsqu'à travers les éclats de rire et le joyeux refrain on entendit tout à coup le chant funèbre des moines, le frisson fut universel. Pour que la psalmodie eût toute sa réalité, on avait pris, au lieu de figurants, de vrais chantres de paroisse. L'entrée des moines, le contraste des cagoules avec les couronnes de fleurs, les cinq cercueils, l'apparition de Lucrèce Borgia aux jeunes gens, l'apparition plus terrible de Gennaro à sa mère, la dernière scène, tout fut un entraînement et un emportement ; orchestre, galeries, loges, tout se leva et applaudit des mains et de la voix ; la scène fut jonchée de bouquets; le nom de l'auteur ne suffit pas au public, qui réclama l'auteur lui-même. Il était déjà dans la loge de mademoiselle Georges. M. Harel
LUCRÈCE BORGIÂ. /i03
entra effaré, les cheveux ébouriffés, le costume plus en désordre que jamais.
— Monsieur Hugo, sauvez-moi la vie! on veut vous voir, on vous exige, on enjambe l'orchestre, on envahit le théâtre. Il faut absolument que vous paraissiez, ou Ton va tout casser.
— Monsieur Harel, je donne au public ma pensée, non ma personne.
— Mais que leur dire?
— Dites que je suis parti.
M. Harel regarda sa redingote déchirée et qui avait essuyé le plâtre de tous les murs, épousseta une des manches qui en avait une couche trop épaisse, boutonna les deux boutons qui restaient, passa ses mains dans ses cheveux et dans ses favoris, et dit :
— Me voilà propre, je peux me mgntrer.
Je n'ai pas parlé de la manière dont l'acte avait été joué ; c'est que les acteurs s'étaient tellement identifiés avec leurs rôles qu'ils s'étaient fait oublier. Mademoiselle Georges, sculpturale, sinistre, implacable dans sa vengeance, avait été poignante dans son expiation. M. Frederick Lemaître avait électrisé la salle avec ce mot qui réveille en sui*saut Lucrèce Borgia quand elle compte les cercueils : « 11 en faut un sixième, madame ! » Dans toute la dernière scène, il avait été d'une profondeur et d'une fatalité admirables.
Il fut un des grands éléments de ce grand succès. II n'en voulut jamais à son rôle de n'être que le troisième; sa seule plainte fut ce mot qu'il répondit à un de ses amis qui lui disait : — Vous avez été superbe!
— Oui, d'abnégation.
M. Victor Hugo fut attendu à la sortie du théâtre par une foule compacte ; les chevaux du fiacre où il monta avec sa femme et sa fille furent dételés, et il n'évita d'être traîné en triomphe qu'en sortant par l'autre portière et en* revenant à pied; la foule l'escorta jusque sous les arcades de la place Royale; d'anciens amis qui s'étaient éloignés reparurent ce soir -là; des inconnus demandèrent à serrer la main du victorieux; l'ovation, commencée sous les quinquets, se continua sous les étoiles.
Le lendemain, M. Victor Hugo fut réveillé par M. Harel, débordant de joie : son théâtre était transfiguré, la Porte-Saint-Martin était maintenant le vrai Théâtre-Français, il ne voulait plus que de l'art, et du grand art; il espérait que désormais l'auteur de Lucrèce Borgia n'irait plus ailleurs et lui ferait le même traité qu'à M. Crosnier. M. Victor Hugo, qui avait vu le changement de visage du directeur au coup de sifflet du premier acte, ne voulut pas s'engager. M. Harel insista pour avoir au moins la promesse
LUCRÈCE BORGJÂ. A05
d'une seconde pièce. L'auteur, sans dire non, ne dit pas oui.
On supprima le vaudeville , et Lucrèce Borgia fut jouée seule. L'auvent du théâtre fut illuminé tous les soirs , et deux municipaux à cheval continrent la cohue des voitures. I^ seconde et la troisième représentations réussirent autant que la première. M. Delafosse, malade de la poitrine, fut remplacé à la quatrième par M. Lockroy, écarté du théâtre depuis quelque temps, et dont la rentrée et le talent ajoutèrent au succès. Les journaux, désarmés, furent presque tous favorables. L'article le plus chaleureux fut celui de M. Jules Janin dans le Journal des Débats. Des parodies furent jouées sur tous les petits théâtres , entre autres l'Ogresse Borgia; des masques représentant les personnages du drame passèrent, le mardi gras, sur les boulevards et s'arrêtèrent sous le balcon de mademoiselle Georges, criant : L'empoisonneuse! Tout cela redoubla la curiosité générale, et les recettes grossirent. La lettre suivante est curieuse en ce qu'elle constate le succès et en ce qu'elle dit ce qu'étaient les grosses recettes des théâtres avant que les chemins de fer eussent décuplé la population flottante de Paris :
« Monsieur, <( Le plus grand succès d'argent obtenu sous
mon administration est celui de Lucrèce Borgia.
a Les recettes des trente premières représentations présentent un total de 8&,769 francs.
tt Aucun autre ouvrage n*a, dans le cours d*une exploitation de plus de huit années, égalé ou même approché ce chiffre.
« J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,
« Monsieur,
« Votre très-humble serviteur,
« Harbl.
« Paris, 3 novembre 1841. »
Lucrèce Borgia n'échappa pourtant pas aux sifflets. Les journaux classiques , surpris d'abord et entraînés par le courant, se remirent bientôt et revinrent sur leur approbation. M. Armand Garrel l'attaqua dans le National. 11 avait contre l'auteur un nouveau grief. Au moment de la première représentation , il venait d'être blessé' en duel, à l'occasion de la grossesse de la duchesse de Berry, niée par les royalistes et afQrmée par lui. La cause du duel, la célébrité du journaliste, sa blessure, avaient fait de l'éS'énement la préoccupation de Paris; l'état du malade était publié tous les matins ; on allait s'inscrire chez lui en foule, même les royalistes, entre autres M. de
Chateaubriand. Lucrèce Borgia vint faire diversion à rintérét général. Cette cause n'atténua pas l'expression de Topinion , d'ailleurs sincèrement classique, du journaliste guéri. L'exemple donné par M. Armand Carrel fut suivi, d'abord dans les journaux, puis dans la salle, et dès lors il y eut chaque soir quelques coups de sifflet, à la scène du poison versé au fils par la mère, à l'entrée des moines, au mot: Ah! vous êtes ma tanle ! etc.; mais les drames de M. Victor Hugo étaient faits à d'autres tapages, et Lucrèce Borgia ne s'en troubla pas.
Des raisons de diverse nature brouillèrent l'auteur avec le directeur. Un soir , en allant au théâtre , M. Victor Hugo vit que l'affiche annonçait une reprise pour le lendemain. Lucrèce Borgia faisait toujours de l'argent, il n'avait été averti de rien, il monta à la loge de mademoiselle Georges qui était le vrai cabinet du directeur et demanda ce que cela signifiait. M. Harcl répondit que cela signifiait qu'il était le directeur et qu'il jouait les pièces qu'il voulait. L'auteur demanda quelle était la recette du jour.
— Deux mille cinq cents francs.
— Et combien espérez-vous faire demain avec la reprise?
— Cinq cents francs.
— Alors pourquoi m'interrompez-vous?
— Parce que je le veux.
— Soit, dit Tauteur. Mais dites-vous que vous avez joué la dernière pièce que vous aurez de moi.
— L'avant-dernière, dit M. Harel. Vous oubliez que vous m'avez promis votre prochaine pièce.
— Je ne vous ai rien promis du tout.
La contestation s'anima. Le directeur prétendit que, le lendemain de la première représentation, et plusieurs fois dans la loge jie mademoiselle Georges, la pièce lui avait été promise. L'auteur répondit que, chez mademoiselle Georges comme chez lui , il avait toujours dit la même chose, qu'il ne refusait pas, mais qu'il attendrait que sa pièce fût faite pour en disposer.
— J'affirme, dit M. Harel, que vous m'avez promis.
— Et moi, dit M. Victor Hugo, j'affirme le contraire.
— Alors vous me donnez un démenti ?
— Je suis à vos ordres.
En rentrant chez lui, M. Victor Hugo trouva la lettre suivante :
(i Votre persévérance à contester la parole que vous m'avez donnée fréquemment et devant
LUCRÈCE BORGIA. f|09
témoins , accompagnée de ces mots : Je suis à vos ordres^ fait de moi TofiFensé.
« J'attends donc une réparation.
« Faites-moi savoir quand et où vous voulez me la donner.
« Harel.
« 30 avril au soir. »
Le lendemain, M. Victor Hugo se leva de bonne heure pour aller chercher des témoins. Comme il tournait le boulevard , il vit venir à lui un garde national qu'il ne reconnut pas d'abord et qui était M. Harel.
— Monsieur Hugo, dit le directeur, je vous ai écrit une lettre très-bête. Ce serait un mauvais moyen d'avoir votre pièce que de vous tuer. De votre côté, ce ne serait pas une bien grande gloire pour vous que d avoir tué M. Harel. Le mieux est de nous réconcilier. Je suis l'offensé, et c'est moi qui reviens. Voulez-vous me pardonner et me donner votre pièce? Il va sans dire qu'on joue Lucrèce ce soir.
L'auteur ne put rester fâché, et, cette fois, promit la pièce.
— Ma foi, lui dit M. Harel, vous êtes probablement le premier à qui un directeur ait dit : La pièce ou la vie I
A la fin d*août, M. Victor Hugo prévint le directeur de la Porte-Saint- Martin que le drame qu'il lui avait promis était prêt. M. Harel et mademoiselle Georges furent aussi ravis de Marie Tudor que de Lucrèce Borgia, et M. Harel insista plus que jamais pour avoir d'autres pièces de l'auteur. M. Victor Hugo refusa. Mais M, Harel trouva encore moyen de lui en arracher une. Le traité de Marie Tudor, signé dans un moment de bonne entente, ne parlait pas de la mise en scène* Le directeur écrivit à l'auteur:
« ... L'ouvrage est beau, très-beau. Son grand succès est plus que probable. Mais précisément
MARIE TUDOR. 41t
parce que je compte sur le mérite intrinsèque de la pièce, j'éviterai, si vous ne m'y aidez pas, de me jeter dans des dépenses folles et, selon moi, inutiles. La Chambre ardente^ œuvre d'auteurs qui n'ont certes pas votre réputation, a réussi sans un sou de décors. Il en sera de même de Marie d* Angleterre. Elle aura tout son succès sans que je coure la chance de me ruiner, ou du moins de me gêner fort, par des dépenses de luxe. Ces dépenses, comme je sais que vous les désirez, je les eusse faites, à votre volonté, commandées par vous. Était-ce trop pour cela de vous demander ce que je vous ai demandé? Je ne le pense pas. Puisque vous voyez les choses autrement, n'en parlons plus. Demain nous répéterons, et vous aurez un grand succès par le seul secours de votre grand talent. »
M. Victor Hugo était dans les mains du directeur, il céda, et s'engagea par un nouveau traité à donner à la Porte-Saint-Martin un troisième « drame en prose ayant la dimensign ordinaire des pièces en cinq actes. » A cette condition, M. Harel s'engagea de son côté « à suivre exactement, tant pour le décor de la quatrième partie de Marie d'Angleterre que pour les autres détails de la mise en scène, les indications qui lui seraient données par M. Victor Hugo. Cet article ne parut
il2 VICTOR HUGO RACONTÉ.
pas suffisant à l'auteur, qui fit ajouter celui-ci : « Il est entendu que la mise en scène sera faite, décors et costumes , avec tout Téclat possible. » M. Harel ajouta tout ce que Fauteur voulut, et commanda les costumes et les décors grandement. La dépense ne le ruinait plus depuis qu'il aurait à la faire deux fois.
Comme les années précédentes , M. Victor liugo passait l'automne aux Roches, mais il venait tous les jours aux répétitions. M. Bertin, le ramenant un jour, lui montra des épreuves qu'il rapportait du Journal des Débats. C'était un feuilleton de M. Granier de Cassagnac, très-hostile à M. Alexandre Dumas et très -vif pour M. Victor Hugo. Comme on savait que M. Granier était entré aux Débats sur la recommandation de M. Victor Hugo, on aurait pu croire que M. Victor Hugo avait inspiré l'article, et M. Bertin. avait voulu lui en parler avant de le publier. M. Victor Hugo remercia M. Bertin, bii dit que M. Alexandre Dumas était son ami, son frère d'armes, que, tout récemment encore, à Lucrèce Borgia, il l'avait trouvé plein de cordialité et d'effusion, et qu'il serait désolé d'avoir même l'apparence d'un tort «envers lui. M. Bertin promit que le feuilleton ne ])asserait pas. La semaine suivante, M. Bertin, •ouvrant le Journal des Débats, que le facteur venait ^/l'apporter aux Roches , fit un ah! Le feuilleton y
MARIE TUDOR. l\\?^
était! II fit atteler et courut à Paris. M. Becqueta chargé de faire le journal en son absence , manquant de copie , avait demandé s'il n'y avait rien de composé; on lui avait dit qu'il y avait bien sur le marbre un feuilleton dje M. Granier de Cassagnac, mais que M. Bertin, la dernière fois qu'il était venu, avait dit de ne pas le donner jusqu'à nouvel ordre; il n'avait pas vu là une défense absolue ; n'ayant pas autre chose , il en avait parcouru un passage qui lui avait semblé fort bien fait , et il l'avait inséré.
— C'est, lui dit M. Bertin fort mécontent, que vous n'avez lu que le mal qu'on y dit de^ M. Alexandre Dumas; si vous aviez lu le bien qu'on y dit de M. Victor Hugo, vous l'auriez jet(V au panier.
L'article était signé G. C. Il y eut des gens qui crurent que c'étaient des initiales de fantaisie et que l'article était de M. Victor Hugo; il y en eut bien plus qui le dirent. Les modérés reconnurent qu'il était de M. Granier de Cassagnac et qu'il n'avait été que dicté par M. Victor Hugo. M. Bertin raconta dans les Débats la vérité et le désir vivement exprimé par M. Victor Hugo que l'article ne parût pas. Mais la calomnie était tro[^ utile pour la lâcher au moment où M. Victor Hugo allait faire représenter un nouveau drame, et le mensonge fut maintenu et propagé par
/il4 VICTOR HUGO RACONTÉ.
tous les ennemis du succès de Lucrèce Borgia. M. Harel se dit que le moment était mauvais pour M. Victor Hugo et bon pour M. Alexandre Dumas ; il n'hésita pas à déserter Marie Tudor, et à passer du côté de M. Dumas, auquel il alla offrir son théâtre. II revint avec deux drames, Angèle et la Vénitienne; il ne s'agissait plus que d'en finir vite avec M. Victor Hugo. Mademoiselle Georges tenait bien un peu à son rôle; Marie Tudor valait Lucrèce Borgia; mais il y avait pour elle dans la Vénitienne un très-beau rôle, qui la consola, et elle consentit à l'étranglement. La chose s'annonça avec simplicité. Quelques jours avant la représentation, le bas de l'affiche apparut ainsi :
Incessamment
Marie T ii d o r
Prochainement ANGÈLE.
Comme cela, le public était bien prévenu. M. Victor Hugo se fâcha, et Angèle disparut de l'affiche, mais le premier coup était porté. L'hostilité, pour n'être plus affichée, n'en fut que plus profonde. C'étaient chaque jour des querelles de coulisses à cause de rôles distribués par l'auteur
et que le directeur trouvait mal tenus. Un de ces rôles était celui du Juif, joué par M. Chilly, que M. Harel trouvait trop jeune. M. Victor Hugo, qui était fort content de M, Chilly, et qui, de plus, savait de lui un fait extrêmement honorable , lui maintint le rôle. M . Harel ne fut pas plus heureux pour les autres.
En même temps, il se répandait toutes sortes de bruits contre la pièce. Les amis de l'auteur • s'inquiétaient. Un des meilleurs et des plus intelligents lui écrivait :
« Il me revient de tous côtés, mon cher Victor, que votre pièce est plus que jamais un tissu d'horreurs, que votre Marie est une buveuse de sang, que le bourreau y est presque toujours en scène , et autres reproches aussi bien fondés. J'aurais voulu pouvoir aller moi-même vous parler de tout cela à Paris; mais je ne pourrai y être que mercredi matin. J'ai de fortes raisons de croire que vos ennemis sont plus que jamais disposés à faire ce qu'ils pourront pour vous empêcher de réussir, et que la présence du bourreau sur la scène est le mot d'ordre donné aux malveillants. L'arrivée du bourreau au second acte et sa présence dans le cortège au quatrième sontelles bien nécessaires à votre drame? Cela de moins, en resterait-il moins beau? et ne serait-il
ilG VICTOR HUGO RACONTÉ.
point prudent de faire encore ce sacrifice aux susceptibilités d'une partie du public? Pour ma part, d'après ce que j'ai entendu depuis deux jours, je, crois de mon devoir d'ami d'insister vivement auprès de vous pour que vous vous y déterminiez. Je sais que le bourreau a déjà été mis sur la scène par d'autres, sans que le public ait paru le trouver mauvais, mais depuis quelque temps l'opinion a singulièrement été travaillée dans ce sens et l'est encore en ce moment plus que vous ne pouvez le croire, et je me tromperais bien fort si surtout la scène entre le bourreau et la reine au second acte n'exposait votre pièce à un grand danger. Je suis si tourmenté de cette idée que j'ai cru devoir vous la communiquer. Si toutefois vous en jugez autrement, je n'ai pas besoin de vous dire que je désire vivement me tromper.
« Tout à vous de cœur.
La veille de la première représentation, M. Victor Hugo, sortant du théâtre, fut suivi par M. Harel jusque sous l'auvent du théâtre.
— Monsieur Hugo, dit le directeur, vous êtes bien décidé à ne pas changer votre distribution?
— Il serait un peu tard, puisqu'on joue demain.
— J'ai fait apprendre les rôles en double. Voulez- vous?
— Non.
— Eh bien, votre pièce tombera.
— Cela veut dire que vous la ferez tomber?
— Cela veut dire ce que vous voudrez.
— Eh bien, monsieur Harel, faites tomber ma pièce; moi, je ferai tomber votre théâtre.
Ce furent les dernières paroles échangées entre l'auteur et le directeur avant la bataille.
M. Harel devait envoyer à l'auteur deux cent cinquante billets; il n'en envoya que cinquante. M. Victor Hugo les renvoya et ne garda que la loge de sa femme. Quelques amis de l'auteur, désolés de n'avoir pas de place, s'adressèrent à M. Alexandre Dumas, alors tout-puissant sur. la direction, et qui, avec sa générosité ordinaire, les fit entrer.
M. Victor Hugo, en arrivant au théâtre le soir de la représentation, n'alla pas cette fois dans la loge de mademoiselle Georges ; il alla droit aux coulisses. Un de ses amis vint l'y trouver et lui montra par le trou du rideau des exemplaires du Journal des Débats qu'on se passait de main en main à l'orchestre et aux galeries : c'était le numéro où était l'article de M. Granier de Cassa gnac.
Pendant qu'il regardait cela, on vint lui dire