II
« J'ai passé tout à l'heure devant votre porte, bien cher ami, et, malgré la tentation, je ne suis pas monté. Je revenais de placer quelques fleurs sur une tombe où j'ai tellement laissé mes pensées que vous m'auriez pris pour un insensé. Cependant, comme vous le savez, notre cœur est si misérable qu'il ne peut même garder ses peines, mes larmes sont déjà taries, mais mes regrets seront étemels. Celle 'qui vient de me quitter avait, sous des formes vulgaires, une âme dont j'avais seul le secret ; dans son ignorance et dans sa candeur, elle s'ignorait ellemême, et j'étais tout au monde pour elle. Son vœu le plus ardent a été rempli, elle a exhalé son souffle dans mes bras. Je reste amèrement seul. »
M. Rabbe mourut subitement dans la nuit du 1'' janvier 1830. Sa mort fut attribuée à son imprudence : il avait versé trop de laudanum sur un cataplasme qu'il s'était appliqué au visage. En dépouillant ses papiers après sa mort, on trouva ces mots écrits de sa main : « L'homme arrivé à un certain degré de souffrance peut sans remords disposer de sa vie. »
MM. Soumet, Guiraud et Emile Deschamps eurent l'idée de fonder une revue et demandèrent à M. Victor Hugo de se mettre avec eux, 11 résistait, ayant des travaux à terminer; mais le bailleur de fonds fit de sa collaboration une condition absolue, et il céda par amitié. Ainsi naquit la Revue française. Il s'aperçut bientôt qu'elle n'était pas viable. La critique modérée et pacifique de ses collaborateurs n'avait paS l'âpre té et l'audace passionnée qu'il faut dans les époques de révolution littéraire. La polémique était timide et douceâtre; les questions, au lieu d'être abordées de front, étaient prises de biais, et l'on n'arrivait A aucune conclusion décisive. Si peu agressive*
que fût la revue, elle effraya TAcadéinie. M, Soumet s'y présentait; on lui dit qu'il ne serait pas élu tant que la Revue française vivrait. Il demanda donc qu'elle cessât de paraître. MM. Guiraud et Emile Deschamps consentirent, mais M. Victor Hugo dît que les autres pouvaient se retirer, qu'il continuerait seul. Ce n'était pas cela que voulait l'Académie; elle n'aurait rien gagné à remplacer une opposition de salon par une guerre à outrance. M. Soumet revint à M. Victor Hugo et lui demanda, comme un service personnel, de ne pas donner suite à son idée. La Revue française disparut.
L'éditeur de la revue, M. Ambroise Tardieu, publiait un choix des lettres célèbres. Il demanda à M. Victor Hugo de se charger de trier et d'annoter Voltaire et madame de Sévigné. M. Victor Hugo accepta d'abord, mais il eut à peine commencé, que ce travail d'amputation lui répugna ; il l'abandonna et ne fit que la notice sur Voltaire qui est dans Littérature et Philosophie mêlées.
Le théâtre de l'Odéon représenta, cette annéelà, avec un éclatant succès, le FreyschUtz. Tous ceux qu'on appelait les romantiques vinrent soutenir de leurs bravos enthousiastes la grande musique de Weber. M. Victor Hugo et sa femme, attendant l'ouverture des bureaux, se trouvèrent â côté d'un grand jeune homme au visage ferme
et cordial. De poète à peintre, la connaissance n'est pas longue à faire. Ce jeune homme était M. Achille Devéria, qui venait pour la douzième fois applaudir Weber et faire bisser la chanson à boire et le chœur des chasseurs.
Il demanda à madame Victor Hugo si elle avait un album.
— J'en aurai un demain, dit-elle.
Il vint le lendemain soir, et improvisa un dessin charmant. Il joignait à son talent une incroyable facilité. On trouva son croquis si ravissant qu'il promit de venir en faire d'autres, et l'album devint l'occasion d'une relation suivie.
M. Achille Devéria avait deux élèves, son frère Eugène et M. Louis Boulanger. Tous trois, au sortir de l'atelier, venaient souvent dîner chez M. Victor Hugo sans avoir besoin d'être invités. Le dîner, généralement médiocre, s'enrichissait de l'omelette providentielle, qu'on arrosait de rhum et qu'on essayait d'allumer; c'était là la difficulté; on y usait des bottes d'allumettes; chacun s'y mettait et ne réussissait qu'à noircir le dessous des cuillers ou à faire nager des débris charbonnés sur le liquide récalcitrant. L'omelette avait toujours le temps de refroidir, mais les éclats de rire la réchauffaient.
Le jeune ménage de la rue de Vaugirard allait quelquefois chez M. Achille Devéria; on n'avait
que quelques pas à faire, U demeurait rue Notre- Dame-dès-Champs. La maison, enfouie dans des jardins, avait la tranquillité d'une retraite et la gaieté d'un nid. Il vivait là en famille. Sa grand mère, vertejet ingambe, aussi jeune d'esprit et de cœur que ses petits-enfants, était presque leur camarade. Sa mère, au contraire, était une personne indolente et endormie ; on était deux ans sans la voir, on s'en allait en Chine, on la retrouvait immobile dans son grand fauteuil de velours grenat; elle ne semblait même pas s'être déshabillée; elle avait toujours, hiver comme été. une camisole et un jupon de piqué blanc, et sur la tète un fichu de mousseline blanche posé à la créole ; étant fort grosse, elle avait l'air d'un paquet de neige. Tout son mouvement était défaire quelques points d'une broderie qu'elle ne finissait jamais et de grignoter des bonbons.
.Elle avait cinq enfants, Achille, Eugène, un autre fils aux Indes et deux filles. La plus jeune, Laure, adorée et admirée de tous les siens, était fêtée , parée et servie comme une idole. Sa sœur, contrefaite, active et dévouée, menait la maison et économisait l'argent que gagnait Achille. Ce brave garçon était le soutien de la famille ; «i grande facilité lui servait à multiplier ses productions; il faisait rapidement des lithographies adroites et spirituelles qui lui étaient payées cent
francs; il sentait bien qu'il gaspillait un peu sou talent, supérieur à ce commerce, mais il se consolait en pensant que, ce qu*il perdait en réputation, sa mère et ses sœurs le gagnaient en bienêtre. Eugène ne pouvait encore l'aider dans sa tâche pieuse, ce n'était alors qu'un rapin, et il n'annonçait que par son chapeau à larges bords, par son ample manteau castillan et par sa barbe à tous crins, l'originalité qui fit en 1827 le succès de son beau tableau de la Naissance de Henri I\\
Rien n'était plus hospitalier, plus vivant et plus joyeux que cet intérieur d'art et de famille. On était toujours attendu à dîner. L'été, le jardin vous appartenait, avec ses beaux fruits et ses amandes vertes. Les soirs d'hiver, Laure se mettait au piano et chantait des airs de sa composition; la causerie était vive et jeune; pour peu qu'on fût une douzaine, on dansait. Le temps, l'âge et la mort ont passé sur ces joies.
La cruelle maladie d'Eugène Hugo retint le général à Paris. Victor vit son père et le connut. Gomme la gelée blanche au soleil, l'amertume du fils s'évapora aux rayons de la bonté de cet homme excellent* Il comprit la grandeur de ces soldats qui avaient fait voir à toutes Jes capitales le drapeau de la France, et, sans cesser de haïr celui qui les y avait conduits dans un but d'accroissement personnel , il distingua leur hé-
roïsme de son ambition. Ce progrès est sensible dans VOde à mon père :
Courbés sous un tyran , vous étiez grands encore.
Reprenez, ô Français, votre gloire usurpée. Assez dans tant d'exploits on n'a vu qu'une épée! Assez de la louange il fatigua la voix! Mesurez la hauteur du géant sur la poudre. Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre? Et qui ne serait grand , monté sur vos pavois ?
Quelques mois après, il chanta l'arc de triomphe de rÉtoile. En juin 182/i, il prit énergiquen)ent parti pour M. de Chateaubriand renvoyé du ministère. Ce que le général Hugo avait prédit au général Lucotte se réalisait peu à peu ; les opinions que la mère avait mises dans Fesprit de Tenfant s'en allaient une à une de Tintelligence de rhomme.
Le général ne retourna pas à Blois sans emporter la promesse que son fils et sa belle-fille iraient l'y voir. Cette promesse ne put être tenue qu'au printemps de 1825.
On partit trois, car il était survenu une petite fille que la mère allaitait et dont elle ne pouvait se séparer. Le meilleur véhicule était la malleposte, mais elle allait jusqu'à Bordeaux, et il fallait payer le parcours entier, ce qui était cher
pour la bourse modeste du ménage. On conseilla à M. Victor Hugo de voir le directeur des postes, qui pourrait lui faire retenir les places jusqu'à Blois seulement.
Le directeur était Tacadémicien Roger, qui passait pour avoir beaucoup d'influence sur les élections académiques, ce qui faisait dire qu'il gouvernait à la fois les lettres et les belleslettres.
11 reçut gracieusement M. Victor Hugo et lui accorda du premier mot ce qu'il désirait.
Et puis on causa.
— A propos, dit le directeur des postes, je parie que vous ne savez pas à quoi vous devez votre première pension. Vous croyez, n'est-ce pas, que c'est à vos vers?
— A quoi donc?
— Tenez, je vais vous le dire. Vous avez eu un ami qui s'appelait Edouard Delon ?
— Oui.
— Cet ami est devenu capitaine, il a conspiré, il a été condamné à mort par contumace.
— Eh bien?
— Alors vous avez écrit à sa mère?
— Comment le savez- vous?
— Je sais que vous lui avez écrit , et je sais ce que vous lui avez écrit. Attendez.
Il sonna et se fit apporter un dossier, où il
prit un papier qu'il tendit à M. Victor Hugo, lequel y lut ceci :
(( Madame,
(( J'ignore si votre malheureux Delon est arrêté. J'ignore quelle peine serait portée contre celui qui le recèlerait. Je n'examine pas si mes opinions sont diamétralement opposées aux siennes. Dans le moment du danger, je sais seulement que je suis son ami et que nous nous sommes cordialement embrassés il y a un mois. S'il n'est pas arrêté, je lui offre un asile chez moi; j'habite «avec un jeune cousin qui ne connaît pas Delon. Mon profond attachement aux Bourbons est connu ; mais cette circonstance même est un motif de sécurité pour vous, car elle éloignera de moi tout soupçon de cacher un homme prévenu de conspiration, crime dont j'aime d'ailleurs à croire Delon innocent. Quoi qu'il en soit, veuillez, madame, lui faire parvenir cet avis, si vous en avez quelque moyen. Coupable ou non, je l'attends. Il peut se fier à la loyauté d'un royaliste et au dévouement d'un ami d'enfance.
(( En vous faisant cette proposition, je ne fais qu'accomplir un legs de l'affection que ma pauvre mère vous a toujours conservée. Il m'est doux dans cette triste circonstance de vous donner
cette preuve du respectueux attachement R\ec lequel j'ai rhoimeur d'être, etc. »
— C'est bien la copie de ma lettre, dit M. Victor Hugo; mais comment se fait-il que cela soit ici?
— Jeune innocent ! répondit le fonctionnaire. Vous écrivez à la mère d'un conspirateur qu'on cherche, et vous mettez la lettre à la poste !
— Alors on a gardé ma lettre ?
— Oh ! non. On l'a copiée , et puis on a pris la peine de la recacheter de manière que rien ne parût, et madame Delon l'a reçue.
— Si bien qu'alors ma lettre devenait un guet-apens, dont Delon aurait pu me croire complice! Mais c'est tout bonnement abominable ce que vous me racontez là.
— Allons , calmez-vous , Delon n'était plus en France, il n'a donc pu aller chez vous, et votre lettre n'a eu qu'un bon résultat : le roi, à qui on l'a lue, a dit : « C'est d'un brave jeune homme, je lui donne la première pension vacante. »
N'importe, ce fut une nouvelle atteinte au royalisme de M. Victor Hugo. Il avait jusqu'alors haussé les épaules lorsque les journaux de l'op* position dénonçaient le cabinet noir; ses illusions tombèrent quand il vit de ses yeux que la royauté décachetait les lettres.
Mais c'était là la royauté de Louis XVIII; à
cette époque, Louis XVIII était mort depuis six mois; les espérances que donne tout nouveau règne et quelques mots heureux de Charles X rapprochaient des Bourbons, pour un moment, ceux qui commençaient à s*en éloigner. On pouvait supposer que Charles X, qui avait dit : « Plus de censure! plus de hallebardes ! » dirait aussi : a Plus de cabinet noir! »
Quelques jours après son entrevue avec le directeur des postes, M. Victor Hugo allait monter dans le coupé de la malle, où sa femme et sa petite fille étaient déjà installées : un commissionnaire accourut tout essoufflé et lui remit une grande lettre cachetée de rouge qui venait d'arriver chez lui et que son beau-père lui envoyait en toute hâte. C'était un brevet de chevalier de la Légion d'honneur.
A Blois, le général était à la descente de la voiture. M. Victor Hugo, sachant le plaisir qu'il ferait à son père, lui tendit aussitôt son brevet et lui dit :
— Tiens, ceci est pour toi.
Le général, charmé en effet, garda le brevet et, en échange, détacha de sa boutonnière son ruban rouge qu'il mit à celle de son fils.
Le surlendemain, il reçut le nouveau chevalier avec le cérémonial d'usage.
Les jeunes mariés virent la maison « blanche
ei carrée épanouie entre ses deux vergers » dont il est question dans les Feuilles d'automne. Le général avait de plus en Sologne une terre de dixhuit cents arpents qui fut Tobjet d'une excursion. Un corps de logis, d'un seul étage, n'avait de curieux qu'un balcon de pierre, seul reste d'un vieux château, d'où l'on avait sous les pieds un étang poissonneux entouré d'ifs et de chênes. Au delà, ce n'était plus que sables, marais, bruyères plantées çà et là de chênes et de peupliers.
Le fils acheva de connaître et d'aimer le père. Il dut le quitter pour aller au sacre de Charles X, auquel il fut invité, mais il lui laissa sa femme et sa petite fille.
En repassant par Paris, M. Victor Hugo trouva un mot de M. Charles Nodier et courut à la bibliothèque de l'Arsenal, où M. Nodier logeait depuis peu. Le bibliothécaire déjeunait avec deux amis, M. de Cailleux et le peintre Alaux qu'on appelait le Romain, parce qu'il avait eu le prix de Rome. Tous trois étaient invités au sacre et discutaient les moyens d'y aller; il n'était pas question des diligences, dont toutes les places étaient retenues depuis trois mois. M. Nodier proposait
un voiturier qui lui servait d*ordinaire dans ses excursions et qui offrait une sorte de grand fiacre pour cent francs par jour. II y avait quatre places; M. Victor Hugo en prendrait une, on irait à petites journées, on s'arrêterait où Ton voudrait, on coucherait la nuit dans des lits, ce serait charmant.
La chose fut acceptée et le voyage se fit gaiement La route de Pari^ à Reims était sablée et ratissée comme une allée de parc ; de place en place, on avait fait des bancs de gazon sous les arbres. Diligences , calèches armoriées , coucous, carrioles, toutes les espèces de véhicules se hâtaient et donnaient au chemin l'animation bruyante d'une rue.
M. Victor Hugo regardait les bois, les plaines, les villages , et se querellait avec le Romain qui , épris du style noble et rassis, accusait les moulins à vent de déranger les lignes du paysage avec leurs mouvements de bras. Quand on demandait à M. Nodier son avis sur les moulins, il répondait qu'il aimait beaucoup le roi d'atout; il avait mis entre ses genoux son chapeau retourné, qui était devenu ainsi une excellente table de jeu, et tout le voyage ne fut, pour lui et pour M. de Cailleux, qu'une partie d'écarté.
La partie s'interrompait aux côtes qu'il fallait monter à pied pour épargner les chevaux. A une
de ces montées, M. Nodier vit à terre une pièce de cinq francs.
— Tiens, dit -il, le premier pauvre que nous rencontrerons va être joliment content.
— Et le deuxième donc ! dit M. Victor Hugo qui aperçut une deuxième pièce.
— Et le troisième ! reprit M. Alaux après un moment.
Ce fut bientôt le tdur de M. de Cailleux. D*instant en instant, les trouvailles devenaient plus abondantes.
— Ah çà, dit l'un, quel est le fou qui s'amuse ainsi à semer ses trésors ?
— Ce n'est pas un fou, dit M. Victor Hugo; C'est plutôt un millionnaire généreux qui ajoute à la magnificence de la fête en tenant bourse ouverte.
— Moi, repartit M. Nodier, je crois que c'est une idée du roi qui aura voulu qu'aux approches de Reims le chemin fût caillouté d'argent.
— Nous entrons dans un conte de fées ! s'écria le chœur. Surtout ne remontons jamais dans notre carrosse ; ceci est pour les piétons : ce soir notre fortune sera faite.
Malheureusement, avec les pièces de cinq francs, on ramassa une croix d'honneur, et la pluie de monnaie s'expliqua. La valise de M.Victor Hugo avait un trou, et à chaque secousse se vidait.
Le quatrième jour, ils arrivèrent, Cétait la veille du sacre. Ils se firent descendre au premier *hôtel qui se présenta, et demandèrent quatre chambres. On ne leur répondit même pas. Ils allèrent à un autre, puis à un autre, et ne trouvèrent partout qu*un haussement d'épaules. A force de rebuffades, ils en étaient à se dire qu'ils avaient leur voiture où ils pourraient, à la rigueur, coucher et s'habiller, lorsqu'ils rencontrèrent le directeur du théâtre de Reims. M. Nodier, qui le connaissait, causa un moment avec lui.
— Où logez -vous? demanda le directeur.
— Dans la rue, dit M. Nodier.
Il conta l'embarras. Le directeur s'étonna que des gens raisonnables fussent venus au sacre sans avoir fait arrêter leur logement d'avance. Sa maison, à son grand regret, était absolument envahie, et il n'avait plus lui-même qu'un réduit dans un grenier. Mais une de ses pensionnaires, mademoiselle Florville, avait réussi à se réserver chez elle deux chambres, et peut-être qu'en sachant les noms des voyageurs elle consentirait à se contenter d'une.
L'actrice eut toute l'obligeance possible. Elle avait une chambre à coucher et un salon; elle donna le salon. Le canapé était un lit tout fait; trois matelas sur le tapis complétèrent un dortoir inespéré.