II
— Vous le voyez, répondit M. de Lamartine. Seulement, je l'ai rendu logeable. L'épaisseur des lierres donnait de Thumidité aux murs et h moi des rhumatismes, je les ai fait arracher. J'ai fait abattre les créneaux et moderniser la maison, dont les pierres grises m'attristaient. Les ruines sont bonnes à décrire, mais non à habiter.
M.Victor Hugo, qui avait commencé sa « guerre aux démolisseurs, » ne fut pas de l'avis de M. de Lamartine. Il ne se consola un peu qu'en regar- \ dant le paysage, qui, lui, était parfaitement ressemblant.
On entra dans un vaste salon à embrasures profondes, où étaient les deux sœurs de M. de Lamartine, sveltes, blondes, souriantes, élégantes, et sa mère, vénérable et aimable femme. On déjeuna, on se promena, on rentra, et M. de Lamartine dit des vers admirables. Au dîner, on entrevit la fille du poète, enfant blonde et rose, inondée de cheveux d'or, un de ces anges que Dieu prête aux mères pour leur faire un instant de bonheur et une vie de deuil.
Madame de Lamartine, qui était Anglaise, dîna en grande toilette. Elle et ses belles-sœurs étaient décolletées et enrubannées; les pauvres robes de soie montantes se trouvèrent fort dépaysées dans cet apparat.
VISITE A M. DE LAMARThNE. Î15
Si peu habillée qu'elle fût pour ses hôtesses, madame Nodier Tétait trop pour elle. En robe de soie depuis le matin, elle se sentit fatiguée et indisposée, et voulut retourner le soir même à Mâcon. M. de Lamartine, hospitalier de cette vraie hospitalité qui laisse la porte ouverte aussi bien pour sortir que pour entrer, fit seller son cheval et atteler sa voiture, car celles des voyageurs avaient été renvoyées le matin.
11 n'y avait place dans la voiture que pour les femmes, madame Victor Hugo étant venue avec sa fille et sa femme de chambre. MM. Victor Hugo et Charles Nodier revinrent à pied, accompagnés de M. de Lamartine qui leur abrégea le chemin en les dirigeant par la montagne. La route devint très-ardue; au point le plus élevé, les marcheurs firent une halte; la riche campagne de la Bourgogne s'étendait à leurs pieds, le soleil couchant empourprait l'horizon, les bois avaient la tranquillité attendrie et mourante des beaux soirs d'été, on sent<iit partout comme une immense effusion de la nature, et les trois amis mêlaient leurs âmes.
M. de Lamartine remit ses visiteurs sur la grande route ; ils n'avaient plus qu'à aller devant eux et ne pouvaient pas s'égarer. 11 leur serra la main, et retourna chez lui.
Le retour de MM. Charles Nodier et Victor
Hugo étonna Taubergiste, qui ne les attendait que dans quelques jours.
— Gomment! dit M. Nodier, mais nos femmes ont dû vous prévenir?
— Je n*ai pas vu ces dames.
Voilà aussitôt Fimagination de M. Nodier à travers champs : leurs femmes, en voiture, ne pouvaient pas arriver après eux qui étaient venus à pied et qui avaient fait une longue halte; il y avait eu un accident; le cocher était gris et les avait versées. Il communiqua sa frayeur à M. Victor Hugo, et tous deux se mirent à courir sur la route de Saint-Point, s'arrétant seulement pour questionner les rares passants ou pour écouter le moindre bruit.
Au bout d'une demi-heure, ils entendirent un roulement, et puis ils virent la voiture qui venait au pas. Les femmes, elles aussi, avaient voulu jouir de cette belle soirée et avaient dit au cocher d'aller très-lentement.
M. Nodier reprocha à sa femme la peur qu'elle lui avait faite et déclara qu'on n'avait pas le droit d'aller au pas en voiture.* Mais, comme il était très-content au fond, elle se moqua de sa colère et l'embrassa, et il se laissa faire, grondant et ravi.
On partit de Màcon le lendemain à cinq heures du matin; les cochers se perdirent; à midi, ne voyant pas poindre le village où l'on devait déjeuner, on dut se contenter à sept d'une omelette de quatre œufs qui fut tout ce qu'on trouva dans une méchante auberge isolée. — A Tournus, on admira la belle abbaye romane à trois clochers ; à Bellegarde , la perte du Rhône : il s'enfonce avec un bouilloiifiement formidable qui fait trembler les ponts, et reparaît plus loin sans jamais rendre rien de ce qu'on lui a jeté. Les voyageurs recommencèrent l'expérience traditionnelle et donnèrent au goiffFre divers objets à dévorer.
Le matin suivant, on sortit de France par un épais brouillard, que le soleil déchira tout à coup, et Ton eut Téblouissante apparition du Mont- Blanc, des Alpes et de Genève.
M. Nodier, qui était venu récemment dans le pays, dirigeait la caravane. M. Victor Hugo, ébloui du lac de Genève, se récria en voyant la calèche de M. Nodier s'arrêter devant jm hôtel dont les fenêtres regardaient un grand mur gris. Mais M. Nodier, dont l'omelette de quatre œufs avait exaspéré la gastronomie, dit qu'il ne jugeait pas les auberges aux fenêtres, mais à la cuisine, et qu'il allait à celle où l'on mangeait le mieux. Il fallut lui céder, et on lui donna presque raison quand on eut goûté des excellents poissons du lac, le fera et Vomhre chevalier^ accommodés d'une façon exquise.
La police de Genève était extrêmement tracassière. Chaque hôtel avait un registre où tout voyageur devait écrire son nom, son âge, son état, d'où il venait et pourquoi- il venait. Cette investigation agaçait M. Nodier, qui, à la dernière ques tion, répondit : Venu pour renverser votre gouverne^ ment.
La rue des Dômes était encore la vieille rue il toits pointus surplombant et supportés par des piliers de bois : cela faisait une longue galerie couverte égayée par les étalages des bouti-
quiers et par le fourmillement des acheteurs. Ce bazar pittoresque a été remplacé, à la grande fierté des habitants, par une rue droite, régulière et froide.
Les promenades de la ville avaient de beaux gazons verts qui auraient réjoui la vue si elle n'avait été offensée par des poteaux où s'étalait cette inscription : Défense de marcher sur les talus gazonnages.
Ceux qui voulaient marcher sur l'herbe avaient la ressource d'aller dans la campagne; mais pour sortir de la ville , il fallait faire viser son passeport, ce qui compliquait une simple promenade d'une promenade à la police, et souvent de plusieurs quand l'employé préposé aux passe-ports était sorti.
La calèche et la berline ne firent qu'une excursion, pour aller voir à Lausanne une fête publique en l'honneur de Guillaume Tell; on vit Coppet en passant. Le lac était couvert de bateaux pavoises; son azur répétait celui du ciel. Lausanne était trop petite pour la foule joyeuse accourue de tous les cantons. Genève, au retour, parut encore plus maussade, et le départ fut résolu pour le lendemain.
Le lendemain, lorsqu'on voulut sortir, les portes de la ville étaient fermées : c'était unjdimanche et l'heure du prêche venait de sonner;
pendant les offices, Genève est une prison. Pour employer son temps, M. Victor Hugo voulut visiter Féglise Saint-Pierre ; à peine entré, il fut prié de s*en aller, comme troublant les fidèles. Il revint et s* enferma dans la berline, irrité contre ces protestants qui ne laissaient ni entrer ni sortir.
Enfin le dernier psaume fut chanté et la ville rouverte. Les chevaux, vivement fouettés, filèrent d*un trait jusqu'à Sallanches, où Ton déjeuna. A table, MM. Victor Hugo et Nodier commencèrent à parler du livre d'Urbain Canel.
— Quel beau livre ce sera ! dit madame No* dier.
— S'il se fait, dit madame Victor Hugo.
— Comment! s'il se fait! s'écrièrent les deux écrivains offensés du doute. Est-ce que nous pouvons ne pas le faire après que nous avons été payés presque entièrement?
— Mais vous en mangez dans ce moment même une aile, ajouta M. Nodier en montrant à madame Hugo le blanc de poulet qu'elle avait dans son assiette.
Pour qu'on ne doutât plus du livre, M. Victor Hugo se mit dès le lendemain aux deux feuilles qu'il devait et les fit précisément sur le trajet de Sallanches à Ghamonix. Les lecteurs aimeront mieux que ce trajet leur soit raconté par lui que
par moi et me sauront ^é de leur donner ces notes de voyage, dont la déconfiture imprévue de M. Urbain Canel empêcha la publication et que M. Victor Hugo n'a pas encore réunies à ses œuvres.
« A Sallanches , on quitte sa voiture. De ce bourg au prieuré de Ghamonix , le trajet se fait (jlans des chars à bancs, attelés de mulets, et formés d'une seule banquette transversale où Ton est assis de côté sous une façon de petit dais en cuir, dont les quatre pans peuvent se baisser en cas d'otage.
Cette nouvelle manière de voyager vous avertit que vous passez , en quelque sorte , d'une nature à une autre. Voici que vous pénétrez dans la montagne. Le sabot rond et plat des chevaux ne convient plus à ces chemins âpres , escarpés et glissants. La roue des voitures ordinaires se briserait dans ces sentiers étroits, à tout moment
déchirés par des pointes de rocs et rompus par les torrents. Il faut des chariots légers et solides qui puissent se démonter dans les passages difficiles, et les traverser avec vous sur les épaules des guides et des muletiers. Jusqu'ici vous n*avez fait que voir les Alpes; maintenant vous commencez à les sentir.
Plus tard, plus loin, plus haut, il faudra quitter jusqu'à ces frêles équipages; le sol indomptable des Alpes les repoussera. Le pas sûr et hardi des mulets vous portera quelque temps encore dans ces hautes régions où il n'y a plus de route tracée que celle du torrent qui se précipite, c'est-à-dire le chemin le plus court du sommet de la montagne au fond de l'abîme. Vous avancerez encore, et alors le vertige, ou quelque autre invincible obstacle, vous forcera de descendre de vos montures et de continuer à pied votre voyage hasardeux, jusqu'à ce que vous ayez enfin atteint ces lieux où l'homme luimême est contraint de reculer, ces solitudes de glace, de granit et de brouillards, où le chamois, poursuivi par le chasseur, se réfugie audacieusement entre des précipices prêts à s'ouvrir et des avalanches prêtes à tomber.
C'est en méditant sur les dangers dont cette nature sauvage assiège les pas du simple curieux, qu'on est tenté de regarder comme des
récits fabuleux les histoires qui nous montrent, dans Tantiquité , les machines de guerre carthaginoises et, de nos jours, les canons français tra* versant les Alpes. On se demande avec effroi, et presque avec incrédulité, comment le lourd attirail d'une armée a pu voyager par des routes qui semblent souvent refuser de l'espace et de la solidité aux pieds aériens du chamois, et comment il a réussi à doubler deux fois ces hauts promontoires* qui baignent dans les nuages et plongent si profondément dans le ciel. L'explication de ceci est dans la puissance que Dieu a donnée à l'intelligence de l'homme. Ces choses merveilleuses sont faites pour montrer combien l'homme est roi de la nature physique. A l'aspect des Alpes, il semblerait qu'une armée de géants seule pourrait franchir ces colosses. Ne faut-il pas admirer que, pour accomplir ce miracle et le renouveler de nos jours, il ait suffi, pour les deux armées , de deux géants de volonté et de génie , Annibal et Napoléon?
Je m'aperçois que ma pensée va plus vite que nos rapides chariots. Nous quittons à peine Sallanches , et déjà je cherche à démêler sur les crêtes étincelantes des vieilles Alpes les traces que n'y ont pas laissées les deux grands envahisseurs de l'Italie. C'est qu'en effet il est difficile de ne point éprouver quelque profonde
émotion lorsque, par une belle matinée d*août, en descendant la pente sur laquelle Sallanches est assise , on voit se dérouler devant soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur, de forme , de hauteur et d'attitude, masses énormes, tour à tour éclatantes et sombres, vertes et blanches, distinctes et confuses , dont un large rayon du soleil . encore oblique inonde chaque intervalle et au-dessus desquelles, comme la pierre du serment dans un cercle druidique , le Mont-Blanc s'élève royalement avec sa tiare de glace et son manteau de neige.
En sortant de Sallanches, la route de Chamonix traverse une vaste plaine qui vous laisse tout le temps d'admirer ce grand et immuable spectacle. Cette plaine , d'environ deux lieues de largeur, n'était la veille qu'une mer. Il avait plu, et FArve, qui la divise dans sa longueur, l'avait prise tout entière pour lit , comme il arrive toujours dans les temps d'orage. Mais il avait suffi de vingt -quatre heures pour faire rentrer le torrent dans les limites qu'il viole si souvent; et la route, encore fangeuse à notre passage, n'était plus que rarement coupée par des mares et des courants d'eau jaunâtre, qui lavaient de temps en temps les pieds des mulets et les roues basses des chars à bancs.
A travers la riche verdure dont on est de
toutes parts enyironné, le trajet de cette plaine serait infiniment agréable, si Ton n'était impatient d'aborder les montagnes, et de quitter la plaine et la verdure. Aussi, lorsque, après plusieurs heures de course monotone, le guide vous montre, de l'autre côté de FArve, à une assez grande hauteur sur le revers des montagnes, les toits du village de Chède , presque enseveli dans les arbres , on approche avec ravissement du pont de bois rouge qui mène à cette autre rive, où Ton commencera enfin à monter!
Il y a un grand charme à s'arrêter un moment sur ce pont, pendant qu'il tremble, ébranlé à la fois par le roulement des chars à bancs et par le mugissement de l'Arve, blanche d'écume et bondissant sous son arche unique entre des blocs de granit. Le dos tourné au Mont-Blanc , on n'a plus sous les yeux que des objets riants et tranquilles, qui sont plus doux à considérer du milieu de ce fracas. A gauche, un amphithéâtre gracieux de bois, de chalets et de champs cultivés; devant soi, à l'extrémité de la plaine, Sallanches, avec ses maisons blanches et son clocher poli comme l'étain, au pied d'une haute montagne verte couronnée par de larges pans de roches qui figurent une vieille forteresse de Titans; à droite enfin, la magnifique cascade de Chède, qui jaillit à mi-côte <lans une sorte de conque naturelle d'où sa nappe
retombe plus large et plus arrondie , et qui s'environne de son arc-en-ciel comme d'une auréole. Après avoir gravi péniblement un chemin encombré de pierres roulantes, qui sonnent sous le pied des mulets, on traverse le village de Ghède, et on laisse la belle cascade derrière soi, pour s'enfoncer dans la montagne. La route est ici quelque temps ombragée de grands chênes, de bouleaux, de hauts mélèzes, qui entremêlent leurs branches et emprisonnent la vue sous un toit de verdure. Tout à coup le taillis s'ouvre et s'écarte comme à plaisir, un spectacle rempli d'un charme inattendu est devant vos yeux. C'est un petit lac, que l'on nomme, je crois, le Lac- Vert, à cause du gazon épais qui en tapisse tous les bords et le fait ressembler à un miroir de cristal bordé de velours vert. Ce lac , dont le flot conserve une inaltérable limpidité, a, dans la fraîcheur de son aspect , dans la grâce de ses contours, quelque chose qui contraste d'une manière délicieuse avec la sombre sévérité des montagnes au milieu desquelles il est jeté. On se croirait magiquement transporté dans une autre contrée, sous un autre ciel, si le Mont-Blanc n'était pas debout, à l'horizon, avec ses dômes de neige, ses glaciers, ses formidables aiguilles, et ne venait , comme jaloux des impressions douces qui osent naître si près de lui . projeter son
image menaçante jusque dans l'eau paisible du Lac-Vert.
J'ignore par quel fil invisible, par quel conducteur électrique les choses de la nature touchent aux choses de Fart; mais à l'instant même me revinrent à l'esprit ces grandes créations du vieux Shakspeare, où toujours domine une haute et sombre figure, qui, dans un coin du drame, se reflète dans une âme limpide, transparente et pure; œuvres complètes comme la nature, où il y a toujours une Ophelia pour Hamlet, une Desdemona pour Othello , un Lac-Vert pour le Mont- Blanc.
Il ne faut pas quitter le lac sans jeter quelques pièces de monnaie aux petits enfants de Chède et de Passy, qui viennent offrir aux passants des verres de cette eau si fraîche et si belle. J'ai entendu souvent des voyageurs se plaindire des importunités de ce peuple qui, pour ainsi dire, vous vend en détail les beautés du pays qu'il habite. Us avaient tort : ces malheureux n'ont que leurs Alpes pour vivre.
La scène change : le sol est dépouillé ; la verdure disparaît autour de nous. La route, obstruée de rochers, tourne et se replie, comme un long serpent, sur le flanc d'une montagne aride et toute bouleversée. Nous arrivons au Nanl-Noir.
Dans une ravine profonde, où toute végétation
semble morte, entre deux escarpements de terre ferrugineuse, parmi des quartiers de granit que l'on prendrait pour des blocs d'ébène, roule, avec un bruit effrayant, une eau noire, que son écume même ne blanchit pas. Cest le Torrent-Noir, ainsi nommé à cause de la couleur sombre que donnent à ses flots les ardoises qu'il charrie, et sans doute aussi parce qu'il est extrêmement dangereux à traverser, quand il est grossi par l'orage. Tout ici est lugubre et désolé. Des crêtes nues, des rochers en surplomb, les échos qui se répètent le hurlement furieux du torrent ; pas un arbre, si ce n'est le voile de sombres pins que déploient les montagnes de l'horizon. Il y a pour la pensée un monde d'intervalle entre le Lac- Vert et le Nant-Noir.
On conte dans le pays beaucoup de traditions étranges touchant ce hideux torrent. C'est, diton , sur ses rives que les esprits des Montagnes- Maudites tenaient leur sabbat, dans les nuits d'hiver. Ce sont eux qui ont remué toute la montagne pour y cacher leurs trésors. Leur vol tumultueux a brisé tous les arbres qui croissaient autrefois dans ce lieu funèbre. C'est en y dansant qu'ils ont brûlé cette terre; c'est en s'y baignant qu'ils ont noirci cetfe eau. Il y a aussi un démon du Pfani'Noir^ qui pousse les voyageurs dans son gouffre, et rit de les voir tomber. Ses prunelles