‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 10 sur 65 · LE MARÉCHAL DE BELLUNE · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE BELLUNE

«Vittoria, 17 mars 181 2. >

Mme Hugo n'eut pas à attendre longtemps ; dans ce moment-là, on retournait beaucoup en France. Un convoi vint qui la prit et qui ne la laissa pas en route, mais qui la mena rudement ; c'était une tout autre allure que celle du convoi qui l'avait protégée en venant ; on sentait que la situation était sérieuse ; on ne riait plus ; les voitures étaient tassées les unes dans les autres ; ce n'était plus une file, c'était une chaîne. On forçait les marches ; il fallait obéir au geste, charger et atteler avant l'ordre, jour et nuit ; il n'y avait plus ni femmes ni enfants, tout était enrégimenté et commandé

militairement, on s'arrêtait à peine, on mangeait mal, on ne se couchait pas, on allait !

Aussi à peine eut-on passé Saint-Jean-de-Luz et aperçut-on les grandes plaines de France, que, sans s'être dit un mot et sans se dire adieu, toutes les voitures rompirent les rangs, heureuses d'échapper à cette protection brutale, et s'éparpillèrent dans tous les sens, au hasard, sans ordre, sans direction, heurtant les talus, enfonçant dans les terres molles, avec la hâte d'une déroute joyeuse et d'un sauve-qui-peut triomphant.

Les enfants ne retrouvèrent plus à l'auberge de Bordeaux les deux belles servantes à cottes rouges. Ils s'en consolèrent en mangeant tant d'amandes sèches qu'ils s'en rassasièrent à n'en pouvoir plus voir depuis.

Victor, lui, ne perdit pas seulement les deux belles filles et le goût des amandes ; il perdit sa montre. Il était propriétaire d'une montre en or à double boîtier que son père lui avait donnée ; c'avait été sa grande inquiétude à travers l'Espagne ; il tâtait perpétuellement son gousset pour s'assurer qu'elle y était toujours, et les guérillas ne la lui auraient pas aisément arrachée ; un vulgaire filou la lui subtilisa à Bordeaux.

Un désastre en appelle un autre ; il perdit aussi, dans une rainure de la diligence, la pièce d'or du comte de Tilly.

Enfin on revit les Feuillantines ! Mme Larivière avait eu grand soin de tout, le jardin était ratissé et la maison rangée comme si on ne les avait pas quittés. Mme Hugo avait écrit l'heure de son arrivée, elle trouva le rôti à la broche et les draps aux lits, et elle n'eut que la peine de dîner et de se coucher.

Le lundi suivant, le latin recommença. Il était difficile de remettre à l'école deux grands garçons qui sortaient de rhétorique. Ils n'allèrent donc plus chez M. Larivière ; ce fut M. Larivière qui vint chez eux. Mais leur maître principal fut le jardin, où leur mère les laissait étudier le premier de tous les livres, la nature.

Mme Hugo était pour l'éducation en liberté. On a déjà vu qu'en fait de culte elle n'avait pas voulu violenter l'âme de ses fils et leur faire leur religion ; elle ne gênait pas plus leur intelligence que leur conscience. Elle lisait beaucoup et avait un abonnement à l'année chez un loueur de livres. Quand on aime lire, quelque livre qu'on ait commencé, on va jusqu'au bout ; afin de ne pas s'engager dans une lecture trop ennuyeuse, Mme Hugo faisait essayer ses livres par ses enfants. Elle les envoyait chez son loueur, un nommé Royol, qui était un bonhomme très particulier, et qui avait conservé le costume Louis XVI dans toute sa pureté, habit de bouracan, culotte courte, bas chinés, souliers à boucles, cheveux poudrés. Les deux frères allaient chez ce bonhomme, fourrageaient dans sa bibliothèque et emportaient ce qu'ils voulaient. Avec ces deux pourvoyeurs qui ne manquaient jamais à sa faim de livres, Mme Hugo en consomma effroyablement et eut bientôt épuisé le rez-de-chaussée du bonhomme Royol ; il avait bien encore un entresol, mais il ne se souciait guère d'y introduire des enfants ; c'était là qu'il reléguait les ouvrages d'une philosophie trop hardie ou d'une moralité trop libre pour être exposés à tous les yeux. Il fit l'objection à la mère qui lui répondit que les livres n'avaient jamais fait de mal, et les deux frères eurent la clef de l' entresol

L'entresol était un pêle-mêle. Les rayons n'avaient pas suffi, aux livres et le plancher en était couvert. Pour n'avoir pas la peine de se baisser et de se relever à tout moment, les enfants se couchaient à plat ventre et dégustaient ce qui leur tombait sous la main. Quand l'intérêt les empoignait, ils restaient quelquefois des heures entières. Tout était bon à ces jeunes appétits, prose, vers, mémoires, voyages, science. Ils lurent ainsi Rousseau, Voltaire, Diderot ; ils lurent Fatiblas et d'autres romans de même nature, mais cela les intéressa beaucoup moins que les Voyages du capitaine Cook, qui étaient le succès du moment et qui les passionnèrent.

Avec cela, Mme Hugo était, pour tout ce qui touchait à la vie positive et matérielle, une mère très ferme et presque sévère. Elle exigeait une obéissance respectueuse et ponctuelle. Ayant eu chez son père et depuis son mariage le gouvernement de la maison, obligée de suppléer d'abord sa mère et maintenant son mari, elle en avait contracté une sorte d'autorité virile.

Comme les deux frères avaient grandi dans leur voyage d'Espagne, le jardin au retour leur parut rapetissé. Ils le retrouvèrent assez grand lorsque leur mère le leur fit ratisser, bêcher et arroser. Mais ils eurent beau n'être pas contents, il fallut jardiner. C'est peut-être un peu de là que vient à M. Victor Hugo ce goût qu'il a encore maintenant des jardins incultes qui poussent tout seuls et qui ne se font arroser que par la pluie.

Il y avait eu, pendant leur absence, de notables changements aux conseils de guerre.

D'abord M. Foucher n'était plus greffier. Nommé chef du bureau de recrutement au ministère de la guerre, il avait cédé son greffe à son beau-frère, M. Asseline, à la condition de garder la moitié du logement, très suffisant pour deux familles. Il logeait donc toujours au conseil de guerre, mais on l'y voyait peu ; il partait dès le matin, et ne revenait pas toujours le soir ; c'était une rude besogne que d'avoir à enregistrer les recrues de ce temps-là et à additionner les hommes que coûtait l'empire ; les journées n'étaient pas assez longues, et M. Foucher y passait les nuits. Il y perdit la santé. Eugène et Victor l'entendaient quelquefois parler de l'effroyable dépense d'existences humaines que faisait la guerre, et cela ne contribuait pas à leur faire aimer Napoléon.

Le rapporteur aussi n'était plus le même. Le nouveau s'appelait M. Delon. Mme Foucher avait été, on peut le dire, envahie par Mme Delon, marseillaise maigrelette, active, à la piste des commérages, née voisine, nature en dehors, dont l'expansion, lorsqu'elle n'avait personne à qui

causer, se répandait contre sa bonne, qu'elle querellait d'une voix aigre qui perçait les murs et qui mettait tout l'hôtel dans la confidence de sa cuisine. Elle rachetait son exubérance et sa trivialité par une bonté réelle.

Les Delon avaient un fils qui était devenu tout de suite l'ami du petit Foucher et qui devint par conséquent celui des petits Hugo.

Edouard Delon, lui, n'était plus un enfant. Il venait d'entrer à l'école polytechnique ; la rue du Cherche-Midi ne l'avait donc que deux fois par semaine, mais il ne lui en fallait pas tant pour l'emplir de lui. Il avait la vivacité méridionale et excessive de sa mère. Il était tapageur en parole et en action ; il n'était jamais une minute tranquille, il aimait le bruit, le hasard, l'inusité ; il avait le goût du péril. L'homme n'a pas démenti l'adolescent ; lieutenant d'artillerie sous la restauration, il a été de la conspiration Berton ; condamné à mort par contumace, il s'est échappé par l'Espagne et est allé mourir en Grèce avec lord Byron.

Pour l'instant, ses expéditions étaient principalement de grimper sur les toits de l'hôtel, et de gagner la rue d'Assas par les gouttières. Il compensait ces ascensions en se mettant dans l'eau du puits et en y dégringolant de tout son poids, et il s'amusait fort de l'idée que la corde pouvait casser. On l'aurait méprisé si, pour aller de la gouttière au puits, il avait pris l'escalier par les marches ; il va sans dire qu'il se mettait à cheval sur la rampe et qu'il descendait les quatre étages au galop.

Les dimanches et les mercredis se distinguaient aisément des autres jours de la semaine au conseil

de guerre ; c'était, toute la journée, un tonnerre dans les escaliers. Mme Foucher, dès le matin, se barricadait, effrayée pour ses enfants et pour ses meubles. Elle et son mari n'aimaient que la régularité calme, la vie intérieure, les habitudes ; leur bourgeoisie paisible s'effarouchait de cette turbulence. Mais il n'y avait pas de barricade contre Edouard, d'autant plus qu'il avait un complice dans la place ; il entrait, démanchait tous les balais, dont le crin gênait pour faire l'exercice, mettait chaises et fauteuils les quatre fers en l'air, et emmenait Victor Foucher, qu'il avait converti aux gouttières et au puits.

Quand ils en avaient assez des conseils de guerre, ils allaient aux Feuillantines. Victor et Eugène commencèrent par être un peu embarrassés devant ce grand ami dont l'uniforme était bien imposant, mais il les mit promptement à l'aise en étant plus gamin qu'eux. Il donna aux jeux une impulsion formidable, la balançoire parvint à des hauteurs inconnues, et la niche aux lapins apprit ce que c'était qu'un assaut sérieux.

Edouard n'était jamais fatigué, mais quelquefois les petits demandaient grâce. Alors on allait dans le puisard, on s'asseyait, et Delon racontait des histoires que les enfants trouvaient admirables et toujours trop courtes. Un soir, il leur en commença une plus amusante que les autres, et qui avait cette autre supériorité d'être plus longue. C'était l'histoire de Jean l'ours. Elle dura tant, que la soirée finit avec elle ; le narrateur, que l'école réclamait à heure fixe, dut laisser son auditoire béant et remit la suite à la prochaine sortie, sans se douter qu'il inventait ce soir-là le roman-feuilleton.

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Mais, quand il ressortit, il s'était passé de graves événements.

La conspiration Mallet avait avorté. Mallet, Lahorie et Guidai, maîtres de Paris pendant quelques heures, avaient été arrêtés court par la fermeté du commandant de place Hulin, désarmés et rejetés en prison. Mme Hugo sentit bien que Lahorie était perdu ; ces hommes qui, à trois, du fond de prisons différentes, venaient de faire une révolution, avaient trop démontré la fragilité de l'empire pour n'être pas condamnes d'avance ; de plus, la police et le ministère, qui n'avaient su rien voir ni rien empêcher, avaient à se venger de leur imbécillité. Pourtant, Mrae Hugo n'abandonna pas Lahorie ; elle courut au conseil de guerre et supplia le rapporteur de ménager le parrain de son enfant. Mais M. Delon était un bonapartiste fervent, et indigné du danger que l'empire avait couru, il la reçut froidement et son réquisitoire fut implacable.

Le jour du jugement, la cour de l'hôtel Toulouse regorgeait de troupes. Une nombreuse cavalerie, sabre nu, barrait la rue du Cherche-Midi. Les ministres gardaient mieux les accusés qu'ils n'avaient gardé l'empire. Pendant les débats, Mme Hugo était chez Mme Foucher, à portée des premières nouvelles, et suivait anxieusement tous les incidents du procès.

Le lendemain, Eugène et Victor passaient, avec leur mère, devant Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il tombait une de ces pluies hnes et pénétrantes d'automne. On dut s'abriter sous la colonnade massive qui supporte la façade de l'église. Pendant que les enfants jouaient et riaient, une affiche attira l'attention de Victor par le mot Soulier

écrit en grosses lettres. Il appela Eugène et ils lurent l'affiche ensemble. C'était l'arrêt qui condamnait à mort les généraux Mallet, Lahorie et leurs complices, parmi lesquels était le colonel Soulier.

L'exécution était pour le jour même.

Aucun de ces noms ne disait rien aux enfants. Ils ne connaissaient Lahorie que sous le faux nom qui le cachait aux Feuillantines, il ne leur vint pas à l'idée qu'il s'agissait de ce parent qui avait vécu avec eux dix-huit mois. Mais alors Mme Hugo dit à Victor : — Lahorie, c'est ton parrain.

Mme Hugo ne pardonna pas au rapporteur et rompit toutes relations avec les Delon ; Edouard ne revint donc pas aux Feuillantines, et c'est ainsi qu'Eugène et Victor n'ont jamais su la suite de l'histoire de Jean l'ours.

xxm

l'omelette d'à bel

Vers cette époque, la liberté des deux frères courut un grave péril. Un proviseur vint les demander pour son collège, et inquiéta un moment l'âme de leur mère sur les conséquences de cette éducation lâchée hors de la discipline universitaire. Je ne raconte pas la scène, qui est tout au long dans les Rayons et les Ombres. Le « principal d'un collège quelconque » décrit avec une rancune que vingt-six ans n'avaient pas apaisée, était le proviseur du lycée Napoléon. La mère hésita quelques jours et les enfants tremblèrent ; mais on était encore trop près du collège des Nobles pour que la cause du collège fût facile à gagner dans ce moment-là ; ils avaient trop dit à leur mère ce qu'ils y avaient souffert, elle ne voulut pas leur refaire Madrid à Paris, et elle les laissa à leur jardin.

Le général Hugo donnait à sa femme son traitement de majordome, dix-huit mille francs; mais bientôt les traitements se ressentirent du trouble de l'Espagne, et }Ime Hugo ne toucha plus régulièrement sa pension. Pour comble, une réserve d'argent lui fut volée. Ce vol tombait dans un moment où elle attendait I\Ime Lucotte, que la débâcle de l'Espagne amenait à Paris et à qui elle avait offert

Thospitalité. Elle loua un étage de plus, et Mme Lucotte ne s'aperçut pas de sa gêne.

Eugène et Victor étaient à l'âge où ce qu'on perd se remplace ; ils venaient de perdre Edouard Delon, ils retrouvèrent Armand Lucotte et Amato. Le palais Masserano recommença aux Feuillantines. Le jardin, malgré l'hiver, eut encore une belle saison ; mais ce fut la dernière. La ville voulut prolonger la rue d'Ulm et eut besoin du jardin ; Mme Hugo, qui n'avait loué la maison que pour le jardin, déménagea.

Le 31 décembre 181 3, elle vint demeurer rue du Cherche-Midi presque en face du conseil de guerre. Le nouveau logis était loin d'avoir le caractère et l'espace des Feuillantines ; pourtant il avait encore bonne apparence. C'était un ancien hôtel Louis XV ; une porte cochère du temps ouvrait sur un péristyle voûté conduisant à une cour au fond de laquelle était l'habitation. Mme Hugo, hdèle à ses habitudes, s'empara du rez-de-chaussée, qui avait un jardin. Le rez-de-chaussée étant insuffisant, elle loua pour ses enfants une partie du second étage.

La châtelaine des Feuillantines trouva bien chétif le nouveau jardin. C'était un morceau de gazon embarrassé d'un petit fourré et de trois ou quatre arbres plus grands qui essayaient sans y réussir d'atteindre le deuxième étage. Les murs nus attendaient les rieurs grimpantes.

Mme Lucotte ne se sépara pas de son amie et loua le premier étage, où son mari vint bientôt la rejoindre.

Le général Hugo ne resta pas non plus longtemps en Espagne après le départ de sa femme.

Wellington prit Ciudad-Rodrigo, puis Badajoz,

et se rencontra, au village des Arapyles, avec le maréchal Marmont. Wellington avait, tant anglais qu'espagnols, quatrevingt mille hommes, Marmont n'en avait que quarante-cinq mille ; de plus, le maréchal, atteint d'un boulet au bras droit, fut obligé de quitter le champ de bataille, ce qui causa du désordre; le général Bonnet, qui prit le commandement en chef, fut blessé lui-même et mis hors de combat avant d'avoir pu rétablir la ligne ; le général Clausel, qui remplaça le général Bonnet, ne fut pas plus heureux, et, frappé à la jambe, ne put qu'ordonner la retraite, qui aurait été désastreuse sans la solidité hardie du général Foy.

Wellington marcha sur Madrid, d'où Joseph dut se replier sur Valence. Le général Hugo, outre les troupes sous ses ordres, eut à conduire plus de vingt mille français ou espagnols qui s'enfuyaient de la capitale, hommes, femmes, enfants, entassés dans deux mille cinq cent trente-sept voitures, sur des chevaux, sur des mulets et sur des ânes. Pour diminuer la longueur du convoi, il fit mettre les voitures sur deux rangs. Cela ressemblait plutôt à l'émigration d'un peuple qu'à la retraite d'une armée. Les étapes avaient l'air d'un campement de bohémiens ; il n'y avait pas de maisons pour tout le monde ; on logeait le roi et son état-major, et puis tous ceux qui avaient des voitures étaient à l'abri, les autres couchaient en tas dans les rues.

On n'avait pris le temps de rien emporter, et l'on ne trouvait rien sur la route ; tous les habitants avaient disparu à l'approche du convoi, laissant leurs maisons vides. Le pire supplice n'était pas la faim, c'était la soif. On était en août et l'on traversait le plateau de la Manche, le plus

• élevé et le plus sec de l'Espagne. La chaleur était telle que tous les visages et toutes les mains se couvraient de cloches et de gerçures. Les roues des voitures et les pieds des hommes et des bêtes soulevaient une poussière corrosive ; on vivait dans ce nuage qui avait trois lieues de long sur une demi-lieue de large ; cette cendre ardente incendiait le gosier et calcinait la langue ; l'eau manquant absolument, on voyait des soldats s'arrêter, s'étendre sur le dos, éclater de rire, et mourir.

Dans le royaume de Murcie, on rencontra des vignes que les habitants avaient laissées parce que les raisins étaient encore tout verts. Le convoi se précipita sur les grappes, qui lui donnèrent la dyssenterie. Les puits qui n'avaient pas été comblés avaient été remplis de charognes ; on se disputait cette eau mortelle, et c'était à qui s'empoisonnerait.

On arriva ainsi au Toboso. A l'aspect du village de Dulcinée et de trois moulins qui semblaient placés là exprès pour rappeler les exploits du vaillant hidalgo de la Manche, ce convoi épuisé, empoisonné, torturé par la faim et la soif, se mit à rire et à battre des mains. Ce succès peut compter dans la popularité de ce grand don Quichotte qui a fait rire tous ceux qu'il n'a pas fait pleurer.

La duchesse de Cotadilla, qui, à cause du ralliement de son mari, ne s'était pas souciée d'attendre à Madrid les troupes des cortès, accoucha en route pendant que des dragons et des grenadiers se disputaient quelques mesures de vin à coups de fusil, et les vagissements de l'enfant furent mêlés au sifflement des balles qui effleuraient les portières de la voiture.

Quand on fut à Albérique, le général passa les troupes en revue. Elles avaient fort diminué en

route. Outre la dyssenterie et l'empoisonnement, la désertion des espagnols avait été à ce point qu'il y avait un régiment composé de sept hommes. De toute la brigade étrangère, on fit un seul régiment, dont le colonel fut Louis Hugo.

On resta peu de temps dans le royaume de Valence. Le maréchal Soult ayant repris l'offensive, le roi le rejoignit, et put rentrer à Madrid. Mais presque toutes les familles françaises et espagnoles que le général avait amenées renoncèrent à retourner, et passèrent en France. On ne croyait plus à la durée de Joseph.

Bientôt le roi et le maréchal se mirent à la poursuite de Wellington ; ils finirent par le rejeter en Portugal et Joseph fut roi encore un hiver. En rejoignant Madrid il tombait une neige si glacée que des femmes, des soldats, et un grand nombre d'ânes qu'on avait ramenés du royaume de Valence, périrent de froid.

Au printemps, Joseph sentit, encore une fois, son royaume se dérober sous lui. Ce roi sans sujets sortit "de Madrid pour n'y plus rentrer. Le 27 mai 1813, le général Hugo, qui y était resté le dernier, en partit, ayant encore avec lui un convoi de trois cents voitures, où étaient les ministres, les conseillers d'état, une partie du corps diplomatique, et celles des familles françaises ou ralliées qui avaient espéré jusqu'au dernier moment. Il rejoignit le roi entre Valladolid et Burgos. Cette fois les conseillers d'état n'eurent pas seulement des épées, on leur donna des fusils, ainsi qu'à tous les hommes valides, préfets, agents diplomatiques et négociants, qu'on tira de leurs voitures pour les mettre à cheval, et tous firent le coup de feu contre des guérillas qui attaquèrent la retraite un peu avant Burgos.

L'armée anglo-espagnole arrivait ; on se dépêcha de quitter Burgos, dont on fit sauter le château avec tant de précipitation et tant de négligence que les éclats allèrent tuer les passants sur les quais de l'Arlanzon et endommagèrent la flèche de la cathédrale.

Quelques jours après, eut lieu la bataille de Vittoria, le Waterloo de Joseph.

La retraite fut troublée par une irruption de hussards ennemis qui firent une trouée dans les équipages. Aussitôt les conducteurs coupèrent les traits et s'enfuirent avec les chevaux. Les femmes et les enfants poussaient des cris ; le désordre devint inexprimable. On ne connaissait plus ni grade ni nation. Les fourgons du trésor furent pillés par des anglais, des espagnols, des portugais, et aussi des français. Le terrain était coupé de fossés bourbeux où fuyards et vainqueurs s'enlizaient. Lne vivandière, montée sur un âne, qui s'échappait au galop, s'engagea dans une fondrière où l'âne enfonça tout entier et où elle allait le suivre ; elle sentait la boue plier sous elle et elle appelait désespérément au secours, quand vinrent des soldats français qui s'enfuyaient comme elle ; ils la virent ; l'un d'eux prit son fusil par le canon, posa la crosse sur la poitrine de la femme, et, à l'aide de ce point solide, franchit le fossé ; le suivant fit la même chose, seulement il fut obligé d'appuyer la crosse sur l'épaule parce que le poids du premier avait fait descendre la poitrine ; les autres l'appuyèrent sur la tête. Heureusement qu'ils n'étaient que quatre ou cinq, car la femme, tout à fait disparue, n'aurait plus pu servir.

Le maréchal Jourdan, ne sachant plus ce qu'était devenu le roi dans cette débandade, envoya le

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général Hugo à la recherche ; mais il fut impossible d'avoir aucun renseignement. Comme les rois se retrouvent toujours, le maréchal ne s'inquiéta pas autrement, et chargea le général de rallier ce qu'il pourrait pour remettre un peu d'ordre dans la retraite. Le général eut une idée moins modeste. Étant parvenu à retenir un certain nombre d'hommes, il eut bientôt avec lui le régiment de Baden, le régiment de Francfort, un bataillon du 27e léger et un bataillon de mineurs, qu'il retourna vers l'ennemi et qui le contraignirent à s'arrêter. La nuit venue, il trouva une position assurée par une montagne et par un ruisseau, et, comme son monde avait grand besoin de repos après une pareille journée, il fit former les faisceaux et déposer les havresacs. Pendant que les soldats s'endormaient il prit à part ses chefs, dont étaient le baron de Kreus et M. de Salignac, premier aide de camp du comte d'Erlon, et leur proposa tout simplement d'aller enlever ou tuer Wellington dans Vittoria.

La difficulté était de traverser l'armée anglaise, mais les régiments de Badcn et de Francfort avaient pas mal d'officiers et de sous-officiers qui parlaient anglais ; on les mettrait en tête et sur les côtés ; ils présenteraient la colonne comme un corps anglais revenant de poursuivre l'ennemi ; les anglais n'auraient pas de défiance, ne pouvant s'attendre à un tel excès d'audace, et les laisseraient passer. Une fois passés, il répondait du reste ; & connaissait Vittoria qu'il avait bien étudiée pendant les quelques jours qu'on y était resté avant la bataille ; le mur à escalader pour s'introduire dans le jardin du palais n'avait pas douze pieds de haut ; Wellington devait occuper l'ap-

partement qu'avait pris Joseph ; ni la chambre à coucher, ni l'escalier dérobé qui y conduisait ne fermaient. Wellington se réveillerait prisonnier ; s'il criait avant d'être bâillonné et si l'enlèvement manquait, on le tuerait, et l'on ne serait tué qu'après lui.

Les colonels allemands dirent qu'ils iraient bien avec le général s'ils ne hasardaient qu'eux-mêmes, mais qu'ils ne pouvaient risquer leurs régiments dans une telle aventure sans un ordre écrit du général en chef ou du roi, et le projet n'eut pas de suites. Le lendemain, les corps rejoignirent le gros de l'armée et reprirent leurs places dans leurs brigades, et le général Hugo retourna près du roi, qui s'était fort bien retrouvé.

Dès lors la retraite, bien qu'inquiétée, se fit en bon ordre. Les vivres n'abondaient pas ; le roi luimême en fut réduit plus d'une fois à dîner de glands rôtis. Quand les rois dînent mal, leurs pages se serrent le ventre. Abel, qui n'avait pas quitté le roi et dont son père avait été fort content aux Arapyles et à Vittoria, était d'âge à supporter plus aisément les balles que la diète. Il allait à la découverte, espérant toujours un dîner qu'il ne mangeait jamais. Enfin, je ne sais plus à quel endroit des Pyrénées, il aperçut une baraque où il se précipita de toutes les jambes de son cheval. Il y trouva un vieux paysan et sa vieille femme, pas trop renfrognés pour des espagnols.

Il tira une pièce d'or et leur demanda ce qu'ils avaient à manger.

— Rien.

Ceci redevenait plus espagnol.

Renonçant à causer, il mit la pièce d'or sur la table et fouilla dans le buffet. Il y trouva six

œufs. C'était une omelette ; mais il fallait du beurre. Il n'y en avait pas, mais il déterra un pot de saindoux, puis une tranche de lard.

Le résultat de toutes ces trouvailles, et d'un feu qu'il alluma lui-même, fut une omelette dorée et appétissante dont Abel allait se régaler, quand Joseph entra.

Le premier regard de Joseph fut pour l'omelette.

C'était un regard affamé et royal.

Abel pâlit ; mais il comprit qu'il fallait s'exécuter.

— Votre majesté, dit-il en soupirant, me ferat-elle la grâce de goûter de mon omelette ?

— Parbleu ! dit le roi.

Et il se mit à manger. Abel espérait au moins avoir sa part ; mais l'omelette était si bonne que Joseph ne lui en laissa pas une bouchée. Le malheureux page revint avec un peu plus d'appétit et un peu moins d'argent et trouva qu'il avait pa}*é un peu cher l'omelette d'un autre.

Quand, du sommet des monts qui séparent Berra d'Urrugne, un rayon de soleil, perçant tout à coup les brouillards, montra la terre de France que la plupart n'avaient pas vue depuis cinq ans, presque tous les yeux s'emplirent de larmes.

L'empereur ne pardonnait pas l'insuccès ; la défaite de Vittoria coûta au maréchal Jourdan son commandement, qui fut donné au maréchal Soult. Le jour même où celui-ci arriva, Joseph quitta l'armée avec les officiers de sa maison. Il les congédia au Saint-Esprit pour s'en aller vivre en famille à Morfontaine, et le général Hugo revint à Paris avec Abel.

Abel fut un admirable renfort pour la joyeuse bande de la rue du Cherche-Midi. Elle fut alors au grand complet. Les trois Hugo et les deux Lucotte s'augmentaient de Victor Foucher qui n'avait que la rue à traverser. La maison avait une cour, et la cour une remise, dans laquelle il y avait la voiture du général Lucotte. Cette voiture devint un navire dont les uns furent les passagers et les autres les flots. La moitié se mettait dedans et l'autre moitié dessous, et aussitôt le roulis et le tangage commençaient ; la voiture, secouée dans tous les sens, craquait et se disloquait ; c'était ravissant, mais le général Lucotte tenait à la conservation de sa voiture, et il empêcha cette navigation orageuse en mettant des cadenas aux portières.

L'élégance de Mme Lucotte n'était pas revenue d'Espagne sans une prodigieuse quantité de malles et de boîtes qui encombraient la remise et qui étaient une invitation pressante à la construction d'une forteresse ; on en bâtit une, très ressemblante, avec tours, bastions et plate-forme ; toutes les caisses y entrèrent, entières ou dépecées ; alors les assauts de la niche aux lapins passèrent à l'état de jeux d'enfants. Ce fut une guerre véritable ; on escaladait, on dégringolait, on se blessait aux

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échardes du bois, on avait les mains pleines de sang, les clous oubliés déchiraient les pantalons et la peau, on s'amusait fameusement ! Mais les mères grondent toujours ; au lieu de féliciter leurs fils des blessures glorieuses des assauts, elles les en grondèrent, et la porte de la remise eut le sort des portières de la voiture.

La cour n'existait plus ; on monta au grenier. Le charme du grenier était dans le fourrage des chevaux du général Lucotte. C'est déjà par soimême un des grands bonheurs de la vie de se rouler sur les bottes de foin, de s'y battre, d'y enfoncer ses adversaires, d'y être plongé soi-même ; mais le grenier avait un autre mérite que son foin, il avait un rebord extérieur, une sorte de balcon sans rampe, qui donna lieu à un jeu très joli : on grimpait sur le toit, et il n'y avait que les lâches qui refusassent de sauter sur le rebord. Les mères, qui décidément sont impossibles, ne comprirent pas encore la beauté de ce saut ; sous prétexte qu'un élan mal calculé pouvait jeter les sauteurs hors du rebord et leur briser le crâne sur les pavés de la cour, elles se fâchèrent sévèrement et cadenassèrent le grenier comme la voiture et la remise.

Expulsé du haut et du bas, le jeu n'eut plus que le milieu ; la chambre d'Armand Lucotte fut son asile. Pour n'être pas poursuivi dans ce dernier refuge de la liberté proscrite, il abandonna les manifestations bruyantes et les batailles qui l'avaient dénoncé ; les chaises servirent à s'asseoir, le Ut ne fut pas une barricade, et la commode fut une commode. Armand Lucotte dit :

— J'ai trouvé ce qu'il faut pour qu'on nous laisse tranquilles !

Et il tira triomphalement de sa poche des cartes et des fiches.

Il n'y eut qu'un cri dans la bande :

— Jouons tout de suite !

— A quel jeu ?

— A tous les jeux !

— Non, dit Armand, il n'y a qu'un seul jeu convenable, la bouillotte.

— Nous ne la savons pas.

— Je vais vous l'apprendre.

On fit d'abord une partie d'essai ; Armand expliqua le brelan et la carre, et jamais professeur en Sorbonne ni prédicateur en chaire n'eurent un auditoire attentif comme celui-là. Tout fut compris d'emblée, et il ne fut même pas nécessaire de terminer la partie d'essai.

— Nous savons ! Maintenant jouons de l'argent ! Jouer de l'argent était une prétention ambitieuse.

Les goussets retournés et les bourses vidées sur la table, ceux qui avaient vingt sous étaient les riches. N'importe, on en fut quitte pour mettre les fiches à bon marché ; on en eut dix pour un sou. Tout étant relatif, cette poussière de sous se disputa avec les mêmes émotions qu'ailleurs les billets de banque. La bouillotte devint une passion et une fièvre. On n'en dormait plus. On se livra à des parties effrénées. Il y en avait qui jouaient un jeu d'enfer et qui faisaient leur tout, ayant plus de trente sous devant eux ! Victor Foucher eut une fois une chance si insolente qu'il gagna près de six francs, mais il faut dire qu'on avait passé la nuit.

Pendant cette fureur de bouillotte, le général Hugo n'était plus à Paris. Il n'avait fait qu'y passer. Joseph, n'ayant plus d'emploi à lui donner,

lui avait conseillé d'en demander au ministère français ; il avait vu le comte Belliard, qui l'avait reçu à merveille et lui avait promis la première division vacante ; la vacance tardant, il était allé l'attendre aux eaux, que les médecins lui avaient ordonnées pour sa blessure mal guérie.

Mais l'empereur n'avait pas encore pardonné à l'ami de Moreau ; non seulement le général n'eut pas de division, mais il ne fut même pas reconnu comme général. La réponse à sa demande fut son envoi comme major à l'armée d'Allemagne. La France était en péril et allait être envahie ; il sacrifia son amour-propre à son patriotisme et se rendit à l'armée, mais simplement comme volontaire.

L'invasion commença, et l'empire fut moins hautain. On se souvint que l'ami de Moreau avait conservé Avila isolée et exposée aux plus hardies guérillas de l'Espagne, et on lui demanda s'il voudrait défendre Thionville. Thionville était un médiocre commandement pour celui qui avait commandé Madrid et qui avait eu le gouvernement de presque toute la Vieille-Castille ; il ne mesura pas l'honneur à la ville, mais au danger, et accepta. Il partit la nuit même, entra à Thionville au lever du jour, mit ses bagages à l'auberge et, avant même de se faire* reconnaître, alla visiter l'enceinte et les dehors. Cette inspection faite, il se présenta chez le commandant qu'il remplaçait, lui montra ses ordres, et s'occupa aussitôt de l'armement, de l'approvisionnement et des communications.

On était au milieu de janvier ; l'hiver était froid, et la Moselle charriait considérablement; si elle prenait, on ne pourrait plus communiquer avec Metz, car l'ennemi se répandait de jour en jour et

occupait déjà presque tous les villages environnants ; le commandant s'avisa d'un expédient contre la glace ; il écrivit au commandant de Metz de fermer chaque soir les écluses pendant six heures et de les ouvrir ensuite pendant dix-huit. L'abaissement subit des eaux laissait la glace sans appui, elle s'écroulait, et la rapidité du courant en emportait les morceaux. Cette débâcle organisée et quotidienne eut un autre avantage ; en même temps que les glaces, elle brisa les barques et les pontons de l'ennemi, qui étaient pleins de munitions et de vivres. De plus, elle empêcha un coup de main sur la place, dont les fossés gelés auraient été franchis aisément ; quand leur table de glace fut rompue et renversée dans tous les sens, il y eut impossibilité absolue de s'y aventurer avec des armes et des échelles.

Les hessois arrivèrent et s'établirent à Guentrange ; ils jetèrent quelques obus sur le fort, mais sans intention d'assaut ; ils se contentèrent d'investir la place. La situation n'était pas commode ; aucune lettre ne pouvait plus passer ; une vieille femme qui en portait une sans le savoir dans le lin de sa quenouille fut retenue par les hessois. La Moselle, quand elle ne charriait pas, était une bonne porteuse de lettres ; on les mettait à Metz dans des bouteilles ou dans des vessies, et le courant s'en chargeait jusqu'à Thionville, où les recevaient des filets tendus entre les arches des ponts ; mais les hessois s'en aperçurent et empêchèrent cette complicité de la rivière. L'eau interceptée, on essaya de l'air. Le général fit construire un ballon, et, un jour que le vent était favorable, le chargea de lettres et de dépêches. Mais l'intensité du froid et une piqûre firent manquer la tentative.

Une épidémie survint. L'hôpital était si insuffisant qu'on y était trois dans le même lit ; les malades étaient côte à côte avec le râle d'un agonisant ou le froid d'un mort ; d'autres, sans lit, attendaient impatiemment que quelqu'un mourût pour prendre la place du cadavre. Les miasmes de toutes les maladies putrides s'étaient accumulés dans les matelas et dans les couvertures. Quiconque entrait à l'hôpital entrait au cimetière ; la moindre indisposition, c'était la mort. Le général fit faire une lessive complète des lits, du linge et des salles ; les murs furent reblanchis, les dortoirs aérés, et chaque malade eut son lit.

L'investissement se prolongeant, il fallut économiser les vivres. Le 20 février, la ration de viande fut réduite à six onces. En mars, on en vint à la bière, qui diminua de moitié.

Le pire, c'est que la garnison était composée en grande partie de jeunes soldats que le blocus abattait sensiblement. Pour relever leur moral, le général ouvrit dans le manège un bal public où ils purent danser jusqu'à minuit les dimanches et fêtes. Ce bal eut bientôt un grand succès, et devint le rendez-vous de la meilleure compagnie de Thionville. — De plus, il y avait beaucoup de poissons dans l'eau des fossés et dans les bas-fonds du canal ; on leur en abandonna la pêche, affermée jusqu'alors. — On leur distribua des jeux de quilles, et on leur permit de se faire des jardins des glacis de l'intérieur du fort. — Toutes ces distractions agirent sur la santé morale de la garnison, et sur sa santé physique ; le chiffre des entrées à l'hôpital baissa aussitôt.

Laie distraction plus énergique, c'étaient les sorties. Le peuple de France est si naturellement

militaire que. malgré toutes les défenses, les enfants de la ville s'échappaient avec les détachements, dépassaient les tirailleurs les plus avancés, s'exposaient en riant à l'artillerie hessoise et en rapportaient des boulets à l'arsenal. Plusieurs, entre autres un joli petit sourd-muet nommé Clochet, eurent leurs habits criblés de balles.

Pendant que l'étranger envahissait la France, la bande de la rue du Cherche-Midi continuait sa partie de bouillotte. Les parents, préoccupés des événements politiques, faisaient moins attention aux enfants. La crise était sérieuse pour Mme Hugo. Elle n'aimait pas l'empire et elle était contente de le voir tomber ; mais après lui qu'y aurait-il ? Qu'est-ce que la coalition allait faire de la France ? Qu'est-ce que deviendraient les généraux de l'empereur renversé ? Ne seraient-ils pas entraînés dans sa chute ? Comme royaliste, elle désirait la fin de Napoléon ; elle la redoutait comme femme et comme mère. La famille Lucotte avait aussi son avenir engagé dans l'empire. La maison était pleine d'anxiété. Les nouvelles les plus contradictoires se succédaient d'heure en heure. Le matin, les étrangers marchaient sur Paris ; le soir, ils étaient balayés de France ; Napoléon n'avait plus un soldat, et puis les divisions étaient complètes. Tous les jours, le général Lucotte, inoccupé depuis l'Espagne, allait se renseigner auprès de Joseph, alors président du conseil de régence.

On savait aussi quelque chose par M. Foucher, que son emploi de chef du bureau de recrutement mettait au courant des mouvements de troupes. Chaque jour des régiments partaient de Paris en poste, dans d'immenses haquets, les soldats assis dos à dos, les jambes pendantes, et tombaient à

l'improviste sur les points que l'ennemi avait cru surprendre. Cette rapidité fut le caractère de cette campagne suprême où l'on retrouva dans Napoléon vieilli le jeune général d'Italie.

L'émotion politique devint telle qu'elle gagna les enfants. Les cartes furent délaissées pour les cartes de géographie, sur lesquelles ils se mirent à suivre les progrès de la guerre. Le général Lucotte avait des cartes fort belles et fort complètes ; Victor s'y plongea avidement, il les dévora toutes, et apprit la géographie comme on l'apprend bien, par les yeux.

Le 29 mars, Eugène et Victor furent réveillés par un bruit qui leur fit l'effet de charpentes qui se seraient écroulées dans la cour. Ils se levèrent et regardèrent à la fenêtre. La cour était tranquille. Cependant le bruit continuait. Ils n'y comprirent rien et se recouchèrent. Dès que la chambre de leur mère fut ouverte, ils lui demandèrent ce que c'était que ce bruit qu'ils entendaient depuis le matin. Mme Hugo leur répondit que c'était la canonnade des russes et des prussiens. Cet écroulement qui les avait réveillés, c'était celui du plus grand des trônes.

Cela leur causa un profond étonnement. Si préparés qu'ils fussent par les conversations à la défaite de l'empereur, ils ne pouvaient se faire à la réalité des étrangers aux portes de Paris, eux qui avaient toujours vu, au contraire, les français dans les capitales des autres. Leur étonnement se compliqua de la nouveauté du bruit du canon, qu'ils étudièrent avec la curiosité imperturbable des enfants, et auquel ils trouvèrent des rapports avec le cinglement d'un fouet.

Ils virent le général Lucotte en grande tenue monter à cheval et courir prendre les ordres de Joseph.

Ils eurent envie de sortir aussi et d'aller voir ce qui se passait dans la rue. Les murs étaient couverts d'images représentant les cosaques avec des mines terribles. Ils étaient énormes, roulaient des yeux féroces sous des bonnets poilus, brandissaient des lances rouges de sang et avaient au cou des colliers d'oreilles humaines mêlés de chaînes de montre. D'autres mettaient le feu aux chaumières et se chauffaient les mains à des villages en flammes. Paris était plein de ces croquemitaines enluminés, dernière réserve de Napoléon.

D'instant en instant, la défense pliait. Un malheur de la situation, c'est qu'en se battant pour Paris, on se battait pour l'empire, auquel presque personne ne tenait plus. Une partie de la population regardait les étrangers comme des libérateurs. Très peu disaient V ennemi, presque tous disaient les alliés.

Paris se rendit. Il fallut loger les vainqueurs. Mme Hugo eut pour sa part un colonel prussien et quarante soldats. Lorsqu'elle vit entrer cette troupe, elle se récria, et dit au colonel qu'elle avait une chambre, mais non une caserne.

— Bah ! dit le colonel, et cette cour ?

Il y installa ses hommes, disant qu'elle était très bien pavée et qu'il y avait une pompe pour se laver et pour boire, etqu'en ajoutant à ce commencement de mobilier quelques bottes de foin, ce serait un vrai palais.

L'officier était jeune, élancé, cambré ; sa taille, le croissant d'acier de ses épaulettes, son chapeau à plumes et son ceinturon plurent d'abord aux enfants ; mais le charme fut rompu par une observation de Victor qui, montrant les plumes du chapeau et la poitrine bombée, dit à Eugène :

— Regarde comme le colonel a la poitrine d'une poule et la tête d'un coq.

Il n'en fallut pas davantage pour ruiner le prussien dans l'esprit des deux gamins qui prouvèrent tout de suite qu'ils étaient bien de Paris.

Les cours ne suffisant pas, les rues servirent. Les cosaques campaient dans le ruisseau ; ils couchaient dans la boue entre leurs grandes lances et leurs petits chevaux à poils touffus. Les enfants allaient voir ces rues transformées en bivouacs et en écuries. Les cosaques ne ressemblaient aucunement à leurs images ; ils n'avaient pas de colliers d'oreilles humaines, ils ne volaient pas les montres et ils ne mettaient pas le feu aux maisons ; ils étaient doux et polis, ils avaient un profond respect pour Paris qui était pour eux une ville sainte, ils paraissaient gênés et presque honteux d'y être.

La circulation n'était pas facile dans ces encombrements d'hommes et de chevaux.

Un matin, Victor, voulant sortir, trouva la rue barrée jusqu'à la porte par des cosaques couchés, qui le regardèrent de leurs yeux sans soleil et ne bougèrent pas.

Le colonel prussien, qui était là, dit à Victor :

— Ne vous gênez pas, marchez dessus.

Le prussien était, d'ailleurs, un homme du monde et de relations parfaites. Il ne faisait nullement peser la victoire des alliés, qu'il rejetait sur les hasards de la guerre et dont il s'excusait presque. Il avait cette bienveillance, si facile au succès. Il admirait tout de la France, jusqu'à l'empereur, et il était le seul bonapartiste de la maison.

Tandis qu'on disait les alliés à Paris et jusque chez sa femme et ses enfants, le général Hugo

disait toujours l'ennemi et refusait de rendre Thion ville.

Le 10 avril, un parlementaire, introduit avec les formalités d'usage, remit au général la lettre suivante :

« Monsieur le général,

« Quoique persuadé que la nouvelle de la reddition de la capitale ne vous est plus un secret, je m'empresse de vous en donner les détails officiels, tant pour vous prouver les déclarations humaines et solides des hautes puissances alhées, qu'a.ussi pour vous infermer des sentiments que le sénat, les autorités et la nation française ont déployés à cette occasion.

«Je répète que c'est la nation française qui a déployé ces sentiments, car c'est Paris qui depuis des siècles a décidé le sort de la nation française, accoutumée à suivre l'exemple de la capitale. Permettez-moi donc, général, que je vous prie de me faire part de l'effet que ces nouvelles importantes ont fait sur votre personne, et de m' assurer que la nation française, en se donnant une réforme sage et salutaire, pourra compter tant sur votre consentement que sur votre assistance.

«Veuillez me pardonner encore l'observation que c'est à présent le moment, pour un vrai patriote, de déployer ses sentiments les plus secrets, pour ne pas regretter d'être oublié ou négligé parmi les milliers de ses compatriotes qui dans peu de jours se déclareront pour la bonne cause de la nation française.

« C'est avec la considération la plus haute, etc.

« Le baron de Haynau. »

A cette lettre était joint un bulletin, dont le général prit connaissance. Après quoi, il répondit au baron de Haynau qu'il ignorait les événements dont la lettre lui parlait et qu'il ne les saurait que quand ils lui seraient annoncés par son supérieur, le général en chef de l'armée de la Moselle.

Le parlementaire n'était pas plus tôt retourné qu'il en revint un second, demandant une conférence hors de Thionville. Le général répondit qu'il ne quitterait pas les glacis de la place, et que, si ce qu'on avait à lui dire ne pouvait être dit qu'à lui, le baron de Haynau était libre de venir en parlementaire et qu'il serait introduit, les yeux bandes.

Cette sèche réponse ne découragea pas le général hessois qui, le soir même, envoya encore un troisième cavalier ; mais, comme toutes ces allées et venues auraient pu faire croire qu'il était question de rendre la ville, le général Hugo ne laissa plus entrer celui-là, ni personne.

Le baron de Haynau ne renonça pas encore. Le maire de Cattenom avait un fils officier dans la garde nationale de Thionville ; la femme de ce maire vint voir son fils, et, par lui, se trouva avec le général, auquel elle parla du baron de Haynau : il était fort ennuyé ; les hessois, chargés de la partie la plus ingrate de la guerre, du blocus des places, avaient eu la mauvaise chance de n'en prendre aucune ; les alliés prochainement allaient régler les destinées de la France, et la Hesse n'aurait pas voix au chapitre si elle arrivait sans victoire et sans prestige ; la prise de Thionville était donc pour elle d'une importance capitale, et, si le général consentait à la rendre, il pourrait demander ce qu'il voudrait. — Cette fois, la réponse du général

fut faite par les obusiers, qui forcèrent l'ennemi à aller faire de ces propositions-là un peu plus loin. N'ayant pas plus réussi avec les femmes qu'avec les hommes, Haynau essaya des chiens. Un chien entra dans Thionville portant un gros paquet de journaux, parmi lesquels était une lettre qui insistait pour une entrevue. Le général refusa :

« Monsieur le baron, quels que puissent être les changements survenus dans le gouvernement de la France, vous sentez que je ne puis y ajouter foi sur de simples journaux qui me viennent du chef dirigeant le blocus de la forteresse que je commande. Rien d'officiel sur ces événements n'est parvenu jusqu'à moi ; et M. le général en chef de l'armée de la Moselle ne m'en a encore rien écrit.

« Les lois de mon pays m'ordonnent d'éviter les communications avec l'ennemi ; vous l'êtes toujours, monsieur le baron, tant que je n'aurai pas du général en chef l'ordre de vous traiter différemment. Je ne puis donc avoir de conférence avec vous. t

Enfin, le 14 avril, un officier de l' état-major du général en chef apporta des dépêches constatant la cessation des hostilités, et, comme pièces à l'appui, le Moniteur, du 31 mars au 11 avril, et l'acte d'abdication de Napoléon. Alors le général convoqua le conseil de défense, qui adhéra unanimement aux actes du sénat.

La restauration des Bourbons fut pour Mme Hugo une joie extrême. Sa haine de Napoléon, comprimée jusque-là par la crainte de compromettre son mari, éclata librement. L'empereur ne fut plus que Buonaparte ; il n'avait ni génie ni talent, même militaire ; il avait été battu partout, en Russie, en France ; il était lâche ; il s'était enfui d'Egypte et de Russie, abandonnant à la peste et aux neiges ceux que son ambition avait entraînés ; il avait pleuré à Fontainebleau comme un enfant ; il avait assassiné le duc d'Enghien, etc. En revanche, les Bourbons avaient tous les mérites et toutes les gloires.

La royauté lui rappelait sa chère Bretagne ; c'était son adolescence qui recommençait. Elle redevint, en effet, toute jeune ; elle eut, pendant quelques semaines, une activité et une vivacité extraordinaires. Elle ne manquait pas une fête publique. Son royalisme s'arbora dans son habillement ; le printemps lui permit de ne sortir qu'en robe de percale blanche et en chapeau de paille de riz garni de tubéreuses. La mode affecta aux souliers de femme le vert, afin que la couleur de l'empire fût foulée aux pieds ; Mme Hugo n'eut que des souliers verts.

Il n'y eut de plus joyeux qu'elle que les perruquiers. Pour eux, royauté voulait dire perruque, poudre, oiseau royal. Dans l'ivresse de leur restauration, ils badigeonnèrent la devanture de leurs boutiques en bleu ciel étoile de fleurs de lys d'or. Cet azur fut en pure perte, les ailes de pigeon ne reparurent pas, et les perruquiers passèrent bientôt à la monarchie constitutionnelle.

Le jour de son entrée, le comte d'Artois envoya par une ordonnance aux fils d'une si bonne royaliste la décoration de l'ordre du Lys. Leur fierté fut d'autant plus grande que la décoration était accompagnée d'un brevet signé du prince. Le lys était en argent et suspendu à un ruban de moire blanche. Les nouveaux dignitaires s'empressèrent de pendre à leur boutonnière ce bijou princier. Il y avait à tous les coins de rue des marchands de cocardes blanches ; ils en achetèrent chacun une qu'ils rirent coudre à leurs chapeaux. Ainsi affublés, ils se trouvèrent parfaitement royalistes.

Une solennité se préparait à Notre-Dame. La famille royale devait s'y rendre en grande pompe pour entendre une messe d'actions de grâces. Mme Hugo était en quête d'une fenêtre d'où elle pût voir défiler le cortège ; M. Foucher en trouva une et lui en offrit la moitié. Les deux familles partirent ensemble, en grande toilette. Le temps était beau, on alla à pied. Victor donna le bras à Mlle Adèle. Il était radieux d'avoir son lys à sa boutonnière et une « femme » à son bras.

La chambre qui attendait les deux familles était au Palais de Justice dans la tour Saint- Jean. On monta un escalier obscur et l'on entra dans une espèce de cellule sans autre mobilier que quelques chaises de paille qu'on y avait mises pour la cir-

constance. Une fenêtre étroite et haute éclairait mal cette pièce nue et triste. Mais Mme Hugo ne vit pas cette pièce, elle ne vit que le cortège. Le roi était en habit bleu à épaulettes en graine d'épinards; on remarquait son cordon bleu, sa petite queue derrière la tête et son gros ventre. Il était dans une immense calèche fieurdelysée et avait près da lui la duchesse d'Angoulême habillée de blanc depuis les souliers jusqu'à l'ombrelle. Le comte d'Artois et le duc d'Angoulême étaient à cheval des deux côtés de la voiture. Devant et derrière étaient les mousquetaires. La vieille garde suivait, humiliée de faire escorte à ce podagre ramené par l'étranger.

Au moment où les fils recevaient la décoration du lys, le père était moins en faveur. On lui en voulait d'avoir été si incommode aux alliés et d'avoir arrêté si longtemps les hessois devant Thionville. Avoir refusé de rendre à l'étranger une forteresse française, c'était alors une trahison, et l'abbé de Montesquiou, ministre, parlait, à la tribune, de la a révolte de Thionville &. Le générai fut mal noté et dut s'attendre à perdre bientôt le commandement de cette ville qu'il avait eu le tort de conserver à la France. Aussi n'y fit-il pas venir sa famille. Mme Hugo, qui alla l'y rejoindre un moment pour régler des affaires d'intérêt, n'emmena qu'Abel et laissa Victor et Eugène sous la garde de Mme Lucotte et de Mme Foucher. Je copie ces passages de lettres écrites par les deux frères à leur mère :

I Ma chère maman,

l Depuis ton départ, tout le monde s'ennuie ici. Nous allons très souvent chez M. Foucher, ainsi que

tu nous l'as recommandé. Il nous a proposé de suivre les leçons qu'on donne à son fils ; nous l'avons remercié. Nous travaillons tous les matins le latin et les mathématiques. Une lettre cachetée de noir et adressée à Abel est arrivée le soir de ton départ. M. Foucher vous la fera passer. Il a eu la bonté de nous mener au Muséum...

a Ton fils respectueux,

« Victor. »

« Nous nous ennuyons de plus en plus sans toi, ma chère maman, et tu devrais revenir vite. Victor et moi, nous avons commencé deux têtes au crayon, nous espérons pouvoir te les montrer à ton arrivée. Hier et aujourd'hui, nous avons été au Jardin des plantes avec les Lucotte. La maison continue d'être dans le plus grand ordre, et il y a toujours un domestique ici. Mme Foucher est très complaisante pour nous, elle s'est chargée de faire raccommoder mon pantalon vert, que j'ai déchiré depuis ton départ. M. Foucher nous a montré une lettre que papa lui a écrite qui nous a fait grand plaisir, mais tu es plus heureuse que nous puisque tu es près de • lui.

« Eugène. »

« P. S. Victor n'a pas voulu t'écrire en même temps que moi, c'est pourquoi nos lettres ne partent qu'aujourd'hui. &

« Nous attendons de tes nouvelles avec impatience, ma chère maman. Nous continuons d'étudier assidûment, mais nous avons été forcés d'abandon-

ner les mathématiques, n'y pouvant rien comprendre sans aide. Nous avons acheté, avec une partie de l'argent que tu nous as laissé, des études de têtes d'animaux. Nous dessinons, nous allons après chez M. Larivière, et nous travaillons au jardin. Notre journée se passe ainsi. M. Foucher nous mène promener les dimanches et les jeudis, et nous dînons chez lui en rentrant...

« Eugène. &

Mme Hugo ne resta que quelques semaines à Thionville. Eugène et Victor reprirent leur vie ordinaire.

Il n'y eut de nouveau dans leur printemps et dans leur été que Bobino. Ils s'éprirent de sa parade, des volées furieuses qu'il administrait à son Jocrisse et des hurlements risibles de celui-ci. Tout cela n'était que pour attirer un public aux marionnettes de l'intérieur. La parade finie, les enfants « prrrenaient leurs billets » et pour quatre sous voyaient gesticuler, rire et pleurer des marionnettes si grandioses qu'elles avaient mérité à la baraque le titre majestueux de Théâtre des Automates. Ces belles représentations inspirèrent aux deux frères l'idée d'avoir un théâtre à eux, ils en achetèrent un magnifique, en carton avec des filets d'or, et une troupe complète de petits comédiens en bois. Chacun dut faire sa pièce, et le futur auteur de Ruy Blas débuta dans l'art dramatique par un Palais enchanté dont les répétitions allèrent grand train, mais dont la représentation fut empêchée par un incident sérieux.

En septembre, la restauration se crut assez forte pour punir ceux qui avaient résisté à l'invasion ;

le général Hugo fut destitué de son commandement et mis hors d'activité, ainsi que tous les chefs sans exception qui avaient concouru à la défense de Thionville. Il vint à Paris et jugea qu'il était temps de songer à l'avenir des enfants. Eugène allait avoir quinze ans, et Victor treize ; le général, qui rêvait pour eux l'école polytechnique, leur chercha une pension préparatoire ; il en trouva une rue Sainte-Marguerite, et les y conduisit la veille du jour fixé pour la première représentation du Palais enchanté.

Ce n'était pas un « palais enchanté » que la pension Cordier. La rue Sainte-Marguerite, sombre et resserrée entre la prison de l'Abbaye et le passage du Dragon enfumé et martelé par ses forgerons, n'avait rien qui prévînt en faveur de la maison. La maison était un corps de logis à un seul étage entre deux cours, dont la seconde servait aux récréations. En entrevoyant cette seconde cour à travers les fenêtres, les enfants furent d'abord étonnés d'y voir de la verdure et des fruits en plein hiver, mais ils s'aperçurent bien vite que c'étaient des arbres peints sur la muraille du fond.

Le maître de l'établissement, M. Cordier, était un ancien abbé qui avait jeté la soutane aux orties comme l'abbé Larivière. C'était un vieillard d'aspect bizarre. Il était passionné de Jean-Jacques Rousseau, dont il avait adopté jusqu'au costume arménien. Il joignait à sa pelisse et à son bonnet une énorme tabatière de métal où il puisait perpétuellement et qu'il cognait sur la tête des élèves qui ne savaient pas leurs leçons ou qui lui « répondaient ». Ce Cordier avait un associé appelé Decotte, plus brutal que lui.

Les deux frères n'étaient pas avec les autres pensionnaires. Le général, voulant qu'on les pous-

sât vite, les avait fait mettre à part. Ils avaient leur chambre et ils n'apparaissaient qu'aux repas et aux récréations. On leur donna cependant un camarade de chambrée. C'était le fils d'un des maîtres d'étude, un garçon doux et travailleur, appelé Vivien. Son père, qui revenait des Indes, en avait rapporté une cargaison de sparterie ; on en tendit la chambre, et les trois camarades passèrent l'hiver dans cette fourrure.

La fourrure ne consolait pas les deux Hugo de la perte de leur liberté. Mais à cet âge le chagrin passe vite; et puis ils eurent bien vite des amis, un, entre autres, intelligent et sympathique, Jules Claye, devenu depuis l'excellent imprimeur dont le concours a été si utile à M. Victor Hugo et qui a fait les belles éditions des Contemplations, de la Légende des Siècles et des Misérables. Et puis, qu'est-ce qui les empêchait d'introduire dans la pension les représentations théâtrales si brusquement interrompues chez eux ? L'idée, proposée dans une récréation, fut acceptée avec enthousiasme. Et ce serait bien plus beau que rue du Cherche- Midi ; les rôles ne seraient pas joués par des marionnettes puisqu'on avait une troupe d'acteurs en chair et en os dans les pensionnaires. Ce serait cette fois un théâtre pour de vrai. La salle était toute construite, on prit la grande classe ; les tables rapprochées firent la scène, le dessous des tables les coulisses, les quinquets la rampe, et les bancs le parterre.

Le répertoire ne fut pas l'embarras ; il était commandé par le costume. Le costume le plus facile à confectionner et en même temps le plus beau, était évidemment le costume militaire. Avec du carton et du papier d'or et d'argent, on se fait des casques,

des épaulettes, des galons, des décorations, des sabres ; un bouchon noirci à la flamme se chargeait des moustaches. Donc le répertoire, dont Eugène et Victor furent les auteurs privilégiés, eut pour sujets habituels les guerres de l'empire. La seule difficulté était la distribution des rôles ; l'ennemi étant toujours vaincu et rossé à la fin, personne ne voulait être l'ennemi. Victor arrangea la chose en proposant que chacun le fût à son tour. Il poussa même la conciliation jusqu'à jouer une fois, lui l'auteur, un officier prussien ; mais ce fut une seule fois et pour donner l'exemple ; en général, il se décernait le principal rôle. Quand Napoléon était de la pièce, il jouait Napoléon. Alors il se couvrait de décorations, et sa poitrine rayonnait d'aigles d'or et d'argent. Dans les moments solennels, pour mêler de la réalité à toutes ces splendeurs, il ajoutait aux aigles sa décoration du lys.

Eugène et Victor avaient déjà pour leurs camarades ce grand prestige des élèves en chambre. L'organisation du théâtre et la composition des pièces leur créèrent une influence qui alla bientôt jusqu'à la domination. La pension se partagea en deux peuples, un qui prit pour roi Eugène, et l'autre, Victor. Vivien seul, étant en chambre aussi, refusa de se soumettre et, n'ayant pas pu régner, ne voulut pas obéir. Il n'y a pas de peuple sans un nom ; les sujets de Victor s'appelèrent les chiens, et les sujets d'Eugène les veaux. Les deux rois étaient absolus. Ils exerçaient une autorité despotique, ne souffraient aucune opposition, avaient leur code, dont la plus forte peine était la perte des droits civiques et de la nationalité. Un des sujets d'Eugène ayant manqué de servilité, le roi lui dit : — Tu n'es plus mon veau ! et ce fut

terrible. L'ex-veau, qui essaya vainement de se faire recevoir parmi les chiens et qu'ils repoussèrent comme mauvais citoyen, devint un étranger dans la pension et fut exclu de tous les jeux ; sa tristesse et ses remords apaisèrent Eugène, qui daigna l'amnistier et le rappeler de son exil.

En revanche, lorsque les sujets se conduisaient bien, leur roi les protégeait. Un veau n'eût pas touché un chien, que Victor ne lançât toute sa meute à la vengeance. Les deux rois avaient dans leurs chambres des congrès où ils débattaient les griefs réciproques de leurs peuples, et Eugène disait sérieusement à Victor : — J'ai à me plaindre de tes chiens. Après une semaine tout entière où il n'avait eu personne à punir, Eugène combla ses sujets d'une légitime fierté en leur disant : — Veaux, je suis content de vous î

On ne serait pas roi longtemps si l'on n'avait rien à donner. Le roi des chiens et le roi des veaux auraient pu donner des pensions et des traitements ; ils n'auraient eu qu'à frapper des impôts, sur lesquels ils auraient prélevé une forte liste civile ; ils auraient pu alors faire des cadeaux sur leur cassette particulière, et leur peuple, auquel ils auraient restitué ainsi quelques miettes de son propre argent, aurait béni leur générosité. Ils dédaignèrent de gouverner les hommes par le vil intérêt et ne distribuèrent que des récompenses honorifiques. Ils eurent leur décoration : afin d'éviter les conflits avec les gouvernements, ils s'informèrent des couleurs qui n'avaient été prises par aucun ordre, et ils choisirent le lilas pour leur ruban. La croix était nécessairement en carton, recouvert de papier d'argent ou d'or, suivant le grade. Il va

sans dire qu'Eugène et Victor s'étaient nommés eux-mêmes grands cordons.

Le pouvoir des deux tyrans était si bien établi que, lorsque les maîtres ne pouvaient rien obtenir d'un élève, lorsque M. Decotte avait épuisé les pensums et l'abbé Cordier les coups de tabatière sur la tête, ils venaient prier son roi de lui parler et de lui ordonner la docilité et l'application.

Les externes étaient spécialement employés aux relations extérieures. Un jeune et gentil garçon qui est devenu un homme vaillant et solide, aussi bon nageur qu'habile écuyer, adroit à toutes les armes, prêt à toutes les rencontres, Léon Gatayes, avait alors pour mission quotidienne de rapporter les deux sous de fromage d'Italie que sa majesté Victor Ier ajoutait au pain sec de son déjeuner, et tremblait quand le sourcil froncé du roi n'était pas content de la quantité ou du morceau. Un autre saute-ruisseau de Victor était un petit garçon, fils unique de parents riches, dont la tendresse se voyait sur ses joues roses ; ils ne l'avaient mis qu'en demi-pension, ne pouvant se passer de lui vingt-quatre heures. Il arrivait toujours les poches bourrées de bonbons et de gâteaux, que Victor distribuait aux plus méritants, en lui en laissant une faible part quand il avait bien fait ses commissions. Du reste, le petit Joly les donnait de lui-même avec la facilité de ceux qui ont tout ce qu'ils veulent. Il était toujours mis avec une grande élégance, ouaté l'hiver, brodé l'été.

En 1845, M. Victor Hugo, traversant la cour de l'Institut, vit venir à lui un homme à cheveux gris, ridé, misérable et vêtu d'un reste de redingote grise rapiécée de drap bleu, qui l'aborda et lui dît :

— Me reconnais-tu ?

M. Victor Hugo essaya de mettre un nom sur cette figure éraillée et dégradée, et n'y parvint pas.

— Non ? reprit l'homme. Ça ne m'étonne pas, je suis un peu changé. Je suis Joly.

— Joly ? répéta M. Victor Hugo à qui le nom n'en disait pas plus que le visage.

— Oui, Joly, de la pension Cordier.

M. Victor Hugo se souvint alors de ce beau petit garçon si riche et si bien habillé qui était toujours chargé de bonbons.

— Tu y es maintenant ? dit l'homme en haillons. Eh bien, oui, c'est moi. Je suis le beau petit Joly. Toi, je t'ai reconnu tout de suite. Il paraît que l'académie et la chambre des pairs, ça vous conserve mieux que le bagne.

Et le misérable raconta qu'il avait perdu son père et sa mère tout jeune et s'était trouvé seul avec une grande fortune. Il avait dépensé sans compter, les dettes étaient venues ; il n'avait pu se résoudre à la misère, et il avait fait des faux, pour lesquels il avait été condamné à sept ans de bagne et à la marque.

Tout en parlant, M. Victor Hugo et lui étaient sortis de la cour et marchaient sur le quai. M. Victor Hugo, avant de quitter ce malheureux, voulut lui donner quelque monnaie et mit la main à la poche de son gilet.

— Pas ici, lui dit Joly. Un agent qui te verrait m'arrêterait pour mendicité, et alors on me reconnaîtrait. C'est que je suis en rupture de ban. On m'a interné à Pontoise. Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse dans un petit endroit où on sait tout de suite qui vous êtes ? Je suis venu à Paris. Je me montre très peu le jour. Aujourd'hui je suis sorti pour toi, je savais que c'était ton jour d'académie.

2i4 VICTOR HUGO RACONTÉ

La nuit, pour ne pas être ramassé dans les garnis, je couche sur la grève. Tiens, viens plutôt par ici.

Il entraîna M. Victor Hugo dans une allée obscure où son ancien condisciple lui donna cinq francs en l'engageant à venir le voir place Royale.

Joly vint en effet, et M. Victor Hugo essaya de le tirer de l'abîme où il était tombé. Mais il ne s'y prêta pas ; il ne voulait rien faire et refusait tout, excepté l'aumône. A chaque nouvelle visite, il était de plus en plus flétri et rongé par le vice.

Il finit par être exigeant jusqu'à l'insolence, et l'on fut obligé de lui fermer la porte. Il revint une dernière fois, le Ier janvier 1847 ; depuis, M. Victor Hugo n'en a plus entendu parler.

Le dimanche 26 février 1815, la pension Cordier allait en promenade au Champ de Mars et suivait le chemin de halage. En passant sous le pont d'Iéna, un élève remarqua et montra à ses camarades cette inscription largement écrite sur une arche : Ier mars 1815. Vive V empereur ! Ce cri jeté à la face de la royauté fut commenté par les pensionnaires. Pourquoi le Ier mars quand on n'était qu'au 26 février ? Était-ce une erreur de date, ou une menace ? La pension rentra fort intriguée.

Le Ier mars, Napoléon débarquait à Cannes.

Le général Curto, qui avait remplacé le général Hugo dans le commandement de Thionville, déclara qu'il resterait fidèle à Louis XVIII et harangua chaleureusement la garnison, mais il fut saisi et jeté hors des remparts. Le général Hugo reçut l'invitation de se rendre sur-le-champ auprès du prince d'Eckmùhl.

— Général, lui dit le prince, vous allez partir dans un quart d'heure pour Thionville. Tout le monde vous y demande, la garnison, les habitants, les autorités et le général commandant la division ; il n'y a qu'une voix pour que vous en repreniez le gouvernement ; c'est un bel hommage rendu à vos talents et à votre conduite !

2i6 VICTOR HUGO RACONTÉ

Le soir même, le général partait pour Thionville.

Napoléon, cette fois, ne dura pas longtemps. L'inquiétude ne tarda pas à reprendre Paris ; les craintes des uns étaient les espérances des autres ; toutes les oreilles étaient tendues aux nouvelles ; on vivait dans la rue.

La préoccupation générale pénétra dans la pension Cordier ; les études s'en ressentirent ; les portes, mal fermées, laissaient sortir les élèves.

Les alliés reparurent devant Paris.

Il y avait alors dans la pension Cordier un maître d'étude jeune, intelligent, ouvert à tout, appelé Biscarrat ; sa figure, très marquée de petite vérole, était riante et loyale, et il avait le caractère de sa figure. Il aimait beaucoup Victor et Eugène, et il était fort aimé de Mlle Rosalie, la lingère de la pension. Mlle Rosalie avait un parent employé à la Sorbonne, et fit avec Biscarrat la partie de monter dans le dôme, d'où l'on découvre Vaugirard, Meudon, Saint-Cloud, etc., et d'où ils assisteraient à tous les mouvements des alliés. Biscarrat, encore plus ami qu'amoureux, emmena ses deux jeunes camarades, et tous quatre grimpèrent le roide escalier qui monte à la coupole. Le premier spectacle des deux frères fut Mlle Rosalie, qui fit monter Biscarrat devant elle, mais qui ne fit pas attention à ces deux enfants.

Du haut de l'édifice la vue était splendide. C'était en juin, et il faisait le plus beau temps du monde ; les oiseaux chantaient, le soleil rayonnait, l'horizon était une mer de verdure ; c'était lugubre ; la fusillade éclatait, le canon tonnait, le sang rougissait les fleurettes du printemps, des hommes qui ne s'étaient rien fait et qui ne se connaissaient

pas, s'entr'égorgeaient pour la querelle d'un roi et d'un empereur. Le ciel ne cessait pas de resplendir. Victor en voulut au soleil d'être aussi éclatant et aux bois d'être si verts, et fut frappé de cet égoïsme de la nature.

Quelques jours après la bataille de Waterloo, le lieutenant général Czernitchef, commandant l' avantgarde de l'armée russe, avait fait sommer le général Hugo d'avoir à remettre Thion ville à l'empereur Alexandre. Le général avait répondu non, et dès le jour même les communications de Thionville avec Metz avaient été totalement interceptées.

L'accès de bonapartisme qui avait saisi la population française au retour de l'île d'Elbe était singulièrement refroidi par les Cent jours. C'était maintenant à qui abandonnerait la cause impériale. Les routes étaient couvertes de déserteurs de la grande armée. La désertion se mit dans la garnison de Thionville. Les peines les plus sévères n'y firent rien ; un grenadier condamné à mort et passé par les armes en présence des troupes assemblées effraya si peu les autres qu'il fallut faire rentrer tous les postes extérieurs et se borner à la garde du corps de la place. La garde nationale mobile diminuait de jour en jour. Le général eut beaucoup de peine à retenir le 12e bataillon de la Moselle qui se disposait à s'emparer à main armée d'une des portes pour sortir de la ville.

Le 11 juillet, le général sut que les alliés étaient entrés à Paris. Il trouva que ce n'était pas une raison pour qu'ils entrassent à Thionville. Le prince de Hesse-Hombourg lui ayant demandé de partager au moins avec lui la garde de la forteresse, il rejeta énergiquement la proposition.

2i8 VICTOR HUGO RACONTÉ

Pour couper court à tout malentendu et bien montrer que c'était à l'étranger qu'il résistait et non au roi, il arbora le drapeau blanc le 22 juillet et changea la cocarde des troupes.

Le Ier août, des gardes nationaux mobiles refusèrent le service, repoussèrent leurs officiers et coururent aux portes. Il fallut battre la générale, employer la force et les enfermer sous le canon du fort. I,e lendemain, le Ier et le 4e bataillon de la Meurthe désertèrent en masse. Le 6 août, le 4e de la Meurtrie refusa d'obéir. Le 10, arriva l'ordre de licencier la garde nationale, ce qui ne fut pas long, vu le peu qui en restait, et le général n'eut plus avec lui que la garde nationale sédentaire, attachée au sol par la propriété, environ de cinq cents hommes, cinq cent soixante-quatorze douaniers, et trente-trois canonniers de ligne.

Les prussiens cependant se rapprochaient de Thion ville. Ils bombardaient les forts voisins, Rodemach, Longwy. Le maréchal de camp Ducos, qui, sommé de rendre Longwy, avait répondu qu'il y songerait quand son mouchoir brûlerait dans sa poche, fut forcé de capituler. Le prince de Hesse disait que ç' allait être maintenant le tour de Thion ville. Le général, sans garnison, accepta la lutte. Son courage épouvanta les lâches ; il y eut un complot pour l'enlever la nuit et le livrer aux prussiens. Cette infamie fut prévenue, et, les nuits suivantes, la population voulut qu'un peloton d'élite couchât dans les maisons voisines de celle du général.

Tout était prêt pour une défense acharnée ; la place était approvisionnée de vivres et de munitions ; les eaux avaient été lâchées et inondaient toute la route de Metz. La nouvelle vint que la

paix était signée et que nos ennemis étaient nos amis. Mais le roi était plus généreux que le général ; il ouvrait aux alliés Thionville, qu'ils occuperaient, entre autres villes, jusqu'à l'exécution du traité. Cette fois, on n'eut pas besoin de destituer le général : il ne voulut pas donner une place qu'on n'avait pas pu lui prendre, et, les prussiens devant entrer le 20 septembre, il partit le 13.

Des adresses de regrets et de remercîments lui furent écrites par les officiers de la garde nationale, par le corps des douaniers et par les principaux habitants. Déjà, l'année précédente, les israélites de Thionville lui avaient offert une grosse somme, comme une dette de la fortune que sa fermeté leur avait conservée ; il avait refusé. Us renouvelèrent leur offre, et il renouvela son refus.

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