‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 11 sur 65 · LES BÊTISES QUE M. VICTOR HUGO FAISAIT AVANT SA NAISSANCE · texte numérisé non relu

LES BÊTISES QUE M. VICTOR HUGO FAISAIT AVANT SA NAISSANCE

J'ai entre les mains une dizaine de cahiers de vers faits par Victor en pension. Au bas de la table du plus ancien, qui contient quatrevingt-cinq pièces, je lis : N. B. Voyez la table du onzième cahier. Ceci en 1815 ; l'auteur avait treize ans.

Le vent d'alors était à la poésie ; tout le monde faisait des vers ; Eugène en faisait ; le père Larivière en faisait et n'avait pas gêné ses deux écoliers, qui avaient commencé chez lui ; le sombre Decotte en faisait. Mais lui il ne les avait pas encouragés ; au contraire. Il trouvait inconvenant d'avoir ses élèves pour rivaux, et, Victor ayant traduit en vers la première églogue de Virgile, il imagina cette vengeance de la traduire en vers luimême et d'écraser la traduction de Victor avec la sienne, dont il ht ressortir énergiquement la supériorité.

Mais les poètes imberbes avaient deux complices : Félix Biscarrat, qui, naturellement, faisait des vers aussi, et leur mère. Il entrait dans le système d'éducation libre que Mme Hugo avait appliqué à ses fils de laisser leur esprit aller où il voudrait et de ne pas contrarier leur vocation. Elle était leur confidente, les conseillait et leur proposait des sujets.

Les premiers vers balbutiés par Victor chez M. Larivière étaient des vers langoureux et chevaleresques, puis il avait passé au genre guerrier et héroïque. Il va sans dire que ces vers n'étaient pas des vers, qu'ils ne rimaient pas, qu'ils n'étaient pas sur leurs pieds ; l'enfant, sans maître et sans prosodie, lisait tout haut ce qu'il avait écrit, s'apercevait que ça n'allait pas et recommençait, changeait, cherchait jusqu'à ce que son oreille ne fût plus choquée. De tâtonnements en tâtonnements, il s'apprit lui-même la mesure, la césure, la rime et l' entre-croisement des rimes masculines et féminines.

Mais ce fut à la pension Cordier que sa fièvre de versification se déclara tout à fait. M. Decotte eut beau le surveiller avec l'œil du maître et avec l'œil, plus clairvoyant encore, du rival ; il eut beau bourrer toutes ses heures de latin et de mathématiques ; il pouvait bien le forcer à éteindre sa chandelle le soir et à se coucher, mais non à dormir, et Victor employait une partie de la nuit à rimer. Le latin même passait à l'ennemi ; un des exercices de ses veilles était de traduire en vers français les odes d'Horace ou les églogues de Virgile qu'on lui avait fait apprendre par cœur.

Un accident lui donna du loisir. Dans une promenade au bois de Boulogne, les chiens et les veaux se disputèrent une butte près de la mare d'Auteuil. Il y eut un siège en règle. Les armes étaient les mouchoirs arrangés en tampons. Les veaux, qui étaient les assiégeants, furent repoussés, avec perte, et une vigoureuse sortie des chiens leur compléta une déroute honteuse. Un veau, qui ne put consentir à cette humiliation, mit une pierre aiguë dans son mouchoir et, se précipitant furieusement

à travers les chiens, parvint jusqu'au roi, qu'il frappa de toute sa force. Le coup fut si rude et si douloureux que Victor poussa un cri. Il était blessé au genou, et le sang coulait. Alors celui qui avait fait cela fut inquiet de son succès. Non seulement ses camarades lui reprochèrent sa méchanceté déloyale, mais il craignit d'être dénoncé aux maîtres. Victor le rassura sur ce point ; il ordonna à son peuple et voulut qu'Eugène ordonnât au sien de ne rien raconter. Il revint du bois de Boulogne à la rue Sainte-Marguerite, comme il put, boitant, et soutenu par son frère ; mais, à peine arrivé à la pension, il fut pris de fièvre ; l'effort avait aggravé le mal, et le genou était énorme. Il fallut le porter dans son lit ; le médecin vint et lui demanda ce qui s'était passé ; il répondit qu'il était tombé sur un morceau de verre ; le médecin s'aperçut du mensonge et lui fit avouer qu'il avait reçu un coup de pierre ; mais ni le médecin ni M. Cordier ni M. Decotte ne purent lui faire dire de qui il l'avait reçu. La plaie était sérieuse ; elle fut longue à guérir. Il ne s'en inquiétait pas ; il était plutôt content d'être débarrassé des mathématiques et de pouvoir rêvasser à son aise. Sa mère venait le voir tous les jours ; un jour qu'elle lui demandait ce qu'avait dit le médecin, il lui répondit, sans autrement s'émouvoir : — Je crois qu'il a dit qu'il faudrait me couper la jambe.

On ne la lui coupa pas, mais l'articulation fut du temps à se remettre ; il resta des semaines au lit d'abord et puis assis, libre de leçons ; lâché par les mathématiques, il se donna à la poésie, qui prit décidément possession de lui.

Pendant les trois ans qu'il passa à la pension Cordk-r (1815-1S18), il fit des vers de toutes les

sortes possibles : odes, satires, épîtres, poëmes, tragédies, élégies, idylles, imitations d'Ossian, traductions de Virgile, d'Horace, de Lucain (César passe le Rubicon), d'Ausone, de Martial, romances, fables, contes, épigrammes, madrigaux, logogriphes, acrostiches, charades, énigmes, impromptus. Il fit même un opéra-comique.

Il lisait cela à sa mère, à Eugène, à Biscarrat, qui donnait son avis franchement et qui annotait en bien et en mal les passages qui le frappaient. Un poëme de cinq cents vers, le Déluge, annoté par lui, se termine par cette récapitulation :

10 mauvais.

32 bons.

15 très bons.

5 passables.

2 faibles.

Je me demande ce que peuvent être les quatre cents autres vers qui ne sont ni mauvais, ni bons, ni très bons, ni passables, ni faibles.

Victor avait un juge plus rigoureux que Biscarrat ; c'était lui-même. A chaque cahier, son goût s'éclairait, et il brûlait le cahier précédent. C'est ainsi qu'il en manque onze.

A la fin d'un des cahiers auxquels il a fait grâce, il plaide la circonstance atténuante de son âge (treize ans) :

Ami lecteur, en lisant cet écrit, N'exerce pas sur moi ta satirique rage, Et que la faiblesse de l'âge Excuse celle de l'esprit.

En relisant les cahiers conservés, il effaçait

aujourd'hui une pièce, demain une autre. Il y a un cahier où il a mis en tête cette note * Un honnête homme peut lire tout ce qui n'est pas biffé, et où il a biffé tout.

Dans un autre, au bas d'un conte qui n'a pas de titre, il y a cette note : Mettra un titre qui pourra ; j'en stiis encore à chercher quel sujet j'ai voulu traiter.

Un an après sa tragédie d'Irtamène, voici ce qu'il en pensait :

A quatorze ans, novice en mon essor,

J'osai porter mes vœux à Melpomène,

Et je croyais lui porter un trésor.

Enfant hissé sur le grand Irtamène,

Sur Phalérie et le farouche Actor,

Je vins camper dans son vaste domaine.

Que je fus sot, quand je vis l'inhumaine,

En entendant mon ouvrage né-mort,

Me dire : Enfant, à quoi bon tant de peine ?

Pour ennuyer, chez toi je me démène ;

Fuis loin d'ici, naissant énergumène !...

Il ne fut pas un an à se dégoûter de son opéracomique ; en l'envoyant à sa mère à peine terminé, il disait :

En descendant du mont de Castalie, Plus vite, hélas ! que je n'étais monté, Je rencontrai la charmante Thalie.

Elle me plut, car elle était jolie ; Je lui déplus beaucoup de mon côté.

A un endroit où il avait fait rimer safran avec paissant, il s'injurie de cette annotation : Misérable!

Je trouve dans les cahiers cette traduction d'Ausone :

Infelix Dido milli bene nupta marito, Hoc pereunte, fugis ; hoc ftigiente, péris.

Didon, de tes époux victime infortunée,

Tu fuis, quand Siché meurt ; tu meurs, quand fuit Ënée.

Et puis des choses moins sérieuses. Une explication bizarre du miracle des noces de Cana :

La Nymphe de ces eaux aperçut Jésus-Christ, Et son pudique front de rougeur se couvrit.

Des épigrammes, dont voici un échantillon :

Page 1