‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 9 sur 65 · IÔ2 VICTOR HUGO RACONTÉ · texte numérisé non relu

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coururent. Il n'y avait pas à nier, Belverana avait encore les ciseaux à la main et Eugène avait le visage tout en sang. La blessure semblait profonde. Dom Bazile fut d'autant plus sévère pour Belverana qu'il l'approuvait probablement au fond et qu'il craignait de trahir ses sentiments secrets ; il le renvoya du collège.

Un renvoi dans ces conditions était une mauvaise note pour Belverana, et peut-être pour sa famille, que cette querelle dénonçait comme haïssant Joseph. Eugène oublia sa blessure, parla à dom Bazile et dit que c'était lui qui avait eu le premier tort, que Belverana avait dû, lui espagnol, défendre son compatriote insulté et ne devait pas être puni pour cela. Et, comme dom Bazile résistait, n'osant pas pardonner, il déclara que, si son camarade partait, il partirait aussi. Dom Bazile n'osait pas encore ; mais, Mme Hugo étant venue dans ce moment-là, Eugène obtint d'elle qu'elle intercédât avec lui, et Belverana resta.

Victor, lui, eut plus de rancune ; longtemps après il a vengé son frère à sa manière en faisant d'un des personnages les moins sympathiques de ses drames un comte de Belverana.

Une autre de ses rancunes a été un affreux grand gaillard, à cheveux crépus, à mains griffues, mal bâti, mal peigné, mal lavé, paresseux incurable et ne tourmentant pas plus son encrier que sa cuvette, hargneux et risible, qui s'appelait Elespuru. C'est le nom d'un des fous cle Cromwell.

En revanche, il fut tout de suite et il resta l'ami du fils aîné du duc de Benavente. Il le revit à Paris en 1825. Ramon de Benavente était alors atteint d'une de ces douleurs amères et secrètes qui n'acceptent pas de consolations. C'est à lui

qu'est adressée l'ode qui commence par cette

strophe :

Hélas ! j'ai compris ton sourire, Semblable au ris du condamné Quand le mot qui doit le proscrire A son oreille a résonné !

En pressant ta main convulsive, J'ai compris ta douleur pensive Et ton regard morne et profond Qui, pareil à l'éclair des nues, Brille sur des mers inconnues, Mais ne peut en montrer le fond.

Les élèves se tutoyaient, mais se donnaient leurs titres. En jouant, Belverana disait à Benavente :

— Marquis, envoie-moi la balle.

Les maîtres appelaient aussi les élèves par leurs titres, et ces religieux, en leur prêchant l'humilité, ne manquaient jamais de leur rappeler leurs parchemins. Dom Manuel, réprimandant Eugène de sa mauvaise tenue pendant une prière, lui disait :

— Comte, tu parles, tu n'auras pas de dessert.

Il n'y avait pas d'autres sorties que les promenades en commun. Cette sombre éducation cléricale ne lâchait pas les enfants de toute l'année. Le dimanche et le jeudi, dom Manuel ou dom Bazile les menait prendre l'air par la ville ou par la campagne. Les petits Hugo virent ainsi les environs de Madrid qu'aucun français n'osait visiter. Les excursions étaient dangereuses, et ï'on avait récemment encore enlevé un français qui s'était aventuré à quelques centaines de pas. Mais les moines n'avaient rien à redouter des guérillas, qui connaissaient leurs opinions et qui n'auraient pas voulu désachalander le collège de leurs amis. Cette confraternité occulte aurait pu faire craindre que

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les moines ne livrassent les fils d'un général français ; mais ils étaient trop suspects pour cela, ils n'auraient pu rentrer à Madrid, et alors ce n'était plus seulement la perte de deux pensionnaires, c'était la perte du collège. Puisqu'ils y étaient restés, c'est qu'ils y tenaient, et leur intérêt répondait de leur fidélité.

Un des buts de la promenade était un cimetière situé à une lieue de la ville. Ce lieu de sépulture ne ressemblait guère aux nôtres. C'était la muraille qui était le cimetière. Elle avait des compartiments comme un casier, et les cercueils y étaient rangés les uns sur les autres, étiquetés d'une plaque, plus ou moins ornée suivant l'importance du mort, sur laquelle étaient inscrits son nom et ses qualités. Chaque famille avait son rayon dans cette étagère de cadavres.

Les jours de courses de taureaux, on y menait quelquefois les collégiens, non dans le cirque, mais sur la place ; leur spectacle était de voir entrer ou sortir le public ; ils se figuraient la représentation d'après les cris et les applaudissements, et Victor observait que « c'est déjà pour nous une chose très curieuse qu'une muraille derrière laquelle il se passe quelque chose ». Parfois ils parvenaient à se glisser dans le passage par où l'on emportait tout ce qui était hors de combat, hommes ou bêtes. Un jour ils virent un taureau agonisant qu'on venait de coiffer de crochets de fer portant des fusées ; on mit le feu à ces fusées qui, en éclatant, arrachèrent et dispersèrent des lambeaux de chair sanglante. La foule hurla de joie. Six mules, à caparaçons éblouissants, chargées de grelots et de banderoles, entraînèrent enfin ce martyr.

La grande fête des élèves était la San-Isidro. Ce

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saint, le patron de Madrid, était aussi celui du collège. Ce jour-là, la messe ne se disait pas à la chapelle. Le collège avait son église à lui, de l'autre côté de la rue. Cette église, bâtie au dix-huitième siècle dans le style rococo ardent, était fermée d'habitude, depuis le petit nombre des collégiens ; elle ne se rouvrait qu'aux grandes fêtes ; alors tout le monde pouvait y entrer. A la San-Isidro, elle était envahie, et elle se faisait belle pour recevoir tous ces visiteurs ; ce n'était, du haut en bas, que fleurs et bougies.

Après la messe, Madrid va faire ses dévotions à la statue du saint. La statue est à deux lieues de la ville, et le pèlerinage se fait entre deux rangs de boutiques où s'étalent chapelets, images pieuses, jouets, bonbons. Il y avait surtout, cette année-là, un certain nougat blanc où passèrent tous les sous de poche du collège. Enfin on aperçut un pont que domine un monument représentant san Isidro penché sur un puits, d'où sort à mi-corps un groupe d'enfants que le saint aide à monter ; il a déjà un enfant dans ses bras. Ce puits est le purgatoire, et veut dire que, si l'enfer a du feu, le purgatoire a de l'eau. C'est sans doute pour qu'il n'en manque pas qu'on a placé le puits sur un pont.

L'hiver vint, et le collège fut sinistre. L'hiver est froid à Madrid, et les espagnols ne savent pas se chauffer. Les pensions de si peu d'élèves n'auraient pas suffi à payer les braseros qu'il aurait fallu pour ces vastes salles ; dom Bazile, ne pouvant en allumer assez, n'en allumait pas du tout, et les élèves ne dégelèrent pas. Eugène fut en proie aux engelures et Victor aux oreillons. Les maux d'oreilles valent les rages de dents ; le pauvre enfant avait des insomnies terribles ; on avait essayé inutilement de

toutes les médecines ; on en vint à un remède populaire, qui était le lait de femme. Le majordome du collège était marié, et sa femme se trouvait précisément dans la situation qu'il fallait. On mit Victor près d'elle ; elle était chargée de la lingerie, et avait toujours par conséquent des braseros allumés ; l'air tiède commença la guérison et le lait l'acheva.

L'hiver de 1S11 s'aggrava de la disette. On mourait de froid dans les rues et de faim dans les maisons. Les élèves furent rationnés, même pour le pain. La disette augmenta, et les rations diminuèrent. Le dîner devint une dérision. Quand un élève se plaignait, dom Manuel faisait un signe de croix sur son gros ventre et lui disait d'en faire autant et que cela le nourrirait. Il est certain que lui ne maigrissait pas, il engraissait au contraire, et cependant il continuait à manger avec les élèves, et pas plus qu'eux. Les collégiens attribuaient ce miracle moins à ses signes de croix sur le ventre qu'à des diners qu'ils le soupçonnaient de faire en cachette dans sa chambre.

Les petits Hugo étaient bien revenus de ce moine. Ils n'avaient pas tardé à reconnaître que sa bonté n'était que de l'hypocrisie. Il complimentait et cajolait les élèves en face, et les dénonçait en dessous à dom Bazile, et il s'attristait avec eux de la punition qu'il leur avait fait infliger. Sa maladresse était de se mettre quelquefois en colère ; dans la colère, on ne s'observe plus et le masque se détache ; les deux frères virent son vrai visage, et dès lors préférèrent dom Bazile, qui était sévère, mais loyal.

Leur mère faisait de son mieux pour que leur estomac ne s'aperçût pas trop de la disette. Elle

venait toujours chargée de confitures, de fruits, de pâtés, etc. Mais ils avaient des camarades, et le lendemain c'était un souvenir.

Leurs entrevues avec leur mère étonnaient toujours la roideur espagnole. Mme Hugo, sans être très expansive de sa nature, se prêtait aux caresses de ses enfants. Les espagnols trouvaient que ces effusions manquaient de gravité et de cérémonial. Ramon de Benavente et trois jeunes frères qu'il avait au collège n'avaient pas vu leur mère depuis plus d'un an ; un jour, on était à dîner dans l'immense réfectoire, la porte s'ouvrit, une femme, à figure hautaine, en robe de satin noir brodé de jais, parut ; Ramon et ses frères, l'ayant aperçue, se levèrent gravement et allèrent à elle ; elle tendit sa main à Ramon qui la baisa, puis aux trois autres, par rang d'âge, et ce fut tout. C'était leur mère.

L'étiquette était rigoureuse entre les frères. Ramon, l'aîné, donnait à ses frères leurs petits noms ; eux ne le nommaient que par son titre.

L'hiver eut cette tristesse de plus que les collégiens eurent moins de visites. Les amis ne quittaient pas volontiers leurs braseros. Eugène et Victor ne virent plus que leur mère. Le général, toujours sur les chemins, ne faisait à Madrid que des apparitions. Abel n'était pas libre ; ils ne le virent qu'une fois dans tout leur collège, mais cette fois compta. Il portait le costume de page et le portait galamment. L'uniforme était bleu de roi rehaussé à l'épaule par des aiguillettes d'argent et d'or. Il avait le chapeau d'officier sous le bras et l'épée au côté. Ce qui compléta l'éblouissement des deux petits frères, c'est qu'Abel était accompagné de Mme Lucotte, fort parée elle-même et

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dans tout le rayonnement de cette double beauté qui se compose de la beauté et du succès. Victor, qui trouvait Mrae Lucotte prodigieusement jolie, tressaillit d'espérance et d'orgueil quand elle lui dit de sa voix argentée :

— Dans un an, ce sera votre tour, vous entrerez aux pages, et vous serez comme Abel.

Un an après, Joseph quittait l'Espagne, il n'y avait plus de pages, et les élégances d'Abel, reléguées dans un coin d'armoire, étaient mangées des vers.

Au commencement de 1S12, les affaires des français devinrent si mauvaises en Espagne que le général Hugo jugea prudent de renvoyer en France sa femme et les deux petits. Abel, lui, resta avec son père ; il n'avait pas prêté serment de fidélité au roi pour l'abandonner au moment du péril.

Eugène et Victor furent aussi contents de quitter l'Espagne qu'ils avaient été tristes de quitter l'Italie. Avellino, c'avait été le plein air et la pleine liberté, et leur mère à toute heure ; Madrid, c'était le collège, et non pas même le collège français, avec des compatriotes, avec des amis, avec des professeurs qui sont des hommes et sous la robe desquels on sent l'habit de tout le monde, mais avec des supérieurs à jamais séparés de la vie et condamnés éternellement à leur suaire.

Le maréchal de Bellune allait en France; Mme Hugo profita de son escorte.

Le désarroi était tel dans l'administration de Joseph qu'on n'y savait même plus l'orthographe du nom du gouverneur de Madrid. J'ai sous les yeux la feuille de route délivrée à Mme Hugau.

Les enfants étaient impatients de revoir leurs chères Feuillantines, que Mme Hugo avait conservées et dont elle avait confié les clefs et l'en-

tretien à Mme Larivière. Le retour leur sembla long et ne fut pas raccourci par les accidents du chemin.

A Burgos, la place où, en venant, ils s'étaient amuses du parapluie diluvien leur montra cette fois quelque chose de moins gai. Une foule tumultueuse passant devant la maison où ils logeaient, ils la suivirent. Ils arrivèrent à une place et virent ce qui attirait cette multitude, un tréteau de bois surmonté d'un poteau. Ils demandèrent ce que c'était ; on leur dit que c'était l'échafaud et qu'on allait garrotter un homme. Cette idée leur fit peur et ils se sauvèrent à toutes jambes. En débouchant de la place, ils se croisèrent avec une confrérie de pénitents gris et noirs, portant de longs bâtons, gris et noirs aussi, qui avaient à leur extrémité supérieure des lanternes allumées ; leur cagoule baissée avait deux trous à la place des yeux ; ce regard sans visage parut lugubre aux enfants. Ces spectres avaient au milieu d'eux un homme lié sur un âne, le dos tourné vers la tête de l'animal. Cet homme avait l'air hébété de terreur. Des moines lui présentaient le crucifix, qu'il baisait sans le voir. Les enfants s'enfuirent avec horreur.

Ce fut la première rencontre de M. Victor Hugo avec l'échafaud.

En entrant à Vittoria, la voiture passa au pied d'une croix sur laquelle étaient cloués les membres d'un jeune homme coupé en morceaux ; on avait eu l'horrible attention de rajuster les morceaux et de refaire de ces lambeaux un cadavre. C'était le corps du frère de Mina pris par les français. La voiture passa tout contre, et les enfants se rejetèrent en arrière pour ne pas recevoir les gouttes de sang.

Cette férocité des représailles disait assez

l'acharnement de la lutte dans la Biscaye et la nécessité d'y être bien accompagné. Mme Hugo, qui comptait ne coucher qu'une nuit à Vittoria et en repartir le lendemain matin, reçut le soir cette lettre :

«C'est avec beaucoup de regrets, madame la comtesse, que je vous préviens qu'il vous faut attendre à Vittoria une nouvelle escorte pour vous rendre en France. La mienne est trop faible pour garantir dans les montagnes dangereuses de la Biscaye la sécurité de tous les équipages qui m'ont suivi. En les laissant venir plus loin, je les compromettrais et me compromettrais moi-même. Je vous engage, donc, madame, à attendre ici des renforts plus considérables que ne le sont les miens pour continuer le voyage.

«Agréez, je vous prie, madame la comtesse, en même temps que mes regrets, l'expression de mes sentiments respectueux.

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