‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 12 sur 65 · IMPROMPTU FAIT A UN DESSERT · texte numérisé non relu

IMPROMPTU FAIT A UN DESSERT

D'attraits ravissants pourvue, Seule elle réunit tout; î. 8

Ses appas charment la vue Et chacun vante son goût.

Sa peau veloutée et fraîche Joint toujours la rose au lys.

Ce pourrait être Phyllis, — Si ce n'était une pêche.

Beaucoup de charades :

J'achète mon second avecque mon premier Pour le voir à la fin mangé par mon entier.

(Souris.)

Jusqu'à des calembours, comme dans ce couplet d'une chanson à boire :

Que la misère importune

Change en haillons mes habits,

Mon nez, malgré la fortune,

Sera brillant de rubis.

Le maître des dieux s'étonne

De me voir à son niveau ;

Jupiter aima Latone,

Et moi, j'aime le tonneau î

Ce qui ressort le plus de tous les cahiers que j'ai pu lire, c'est la tendresse absolue du fils pour la mère. Il ne voit que sa mère au monde ; elle est de toutes les pages ; il ne laisse jamais passer sa fête ni le premier jour de l'an sans lui adresser des vers. Il lui dédie son opéra-comique. Il ne peut s'habituer à vivre sans elle :

Séparé d'une tendre mère, Privé du bonheur de la voir,

J'exhale en soupirant un sombre désespoir.

Quel crime ai-je commis ?

Le poëte enfant a naturellement l'opinion politique de sa mère ; il ne fait que répéter ce qu'il lui a entendu dire. Il n'avait jamais entendu autre chose. M. Foucher était royaliste ; Lahorie détestait l'empire ; il connaissait à peine son père, dont l'impérialisme, assez tiède dès l'abord et refroidi par la rancune implacable de Napoléon, n'aurait pu d'ailleurs combattre l'influence quotidienne et passionnée de la mère. L'enfant n'est donc que l'écho de la croyance maternelle : haine de la révolution et de l'empire, amour des Bourbons. Voici des vers faits quelques jours après la bataille de Waterloo :

Tremble ! voici l'instant où ta gloire odieuse Subira du destin la main victorieuse.

Sombre, inquiet, en proie aux remords déchirants, Aux remords qui toujours poursuivent les tyrans, Tu voulus tout dompter dans ton brûlant délire, Et pour mieux l'affermir tu perdis ton empire. Mais, du sang des français cimentant tes malheurs, Ta chute même, hélas ! nous fit verser des pleurs ! O champs de Waterloo ! bataille mémorable ! Jour à la fois pour nous heureux et déplorable !

La haine de l'empire éclate aussi dans la satire le Télégraphe. L'adoration de la royauté n'était pas moins éperdue. Je remarque une chanson dont le refrain est Vive le roi ! vive la France ! et une ode sur « la mort de Louis XVTI », antérieure à celle des Odes et Ballades, avec une épigraphe de Delille. Dans une autre ode (1817) la France appelle le duc d'Angoulême « le plus grand de ses guerriers » ; elle dit de la duchesse d'Angoulême :

... O Louis, c'est ton Antigone,

Qui, vaillante, combat pour toi !

D'Angoulême, c'est ton épouse !

Vois de quel noble éclat son front est revêtu.

De ta gloire elle est peu jalouse,

Mais elle l'est de ta vertu.

Telle on voit la colombe, intrépide, et tremblante Pour les doux nourrissons qui lui doivent le jour, S'élancer sur l'autour à la serre sanglante.

Son courage est dans son amour.

Sa première tragédie (à quatorze ans) est une restauration. Le royalisme y est sans bornes. Zobéir, roi légitime d'Egypte, a été dépossédé par l'usurpateur Actor ; Irtamène, ancien capitaine des gardes de Zobéir, conspire son rétablissement, le rappelle et soulève la population ; malheureusement, l'insurrection légitime est vaincue, et Irtamène, fait prisonnier, périrait, s'il n'était pas marié. Mais il a une femme dont le tyran est amoureux : Actor lui propose la vie en échange de sa femme. Irtamène rejette avec mépris ce marché de honte. Actor, ne pouvant le décider, s'avise de lui dire que Zobéir est prisonnier aussi et mourra s'il ne consent pas. Alors Irtamène est déchiré entre son amour et son royalisme ; le mari cède au sujet, et il conseille à sa femme... Que le lecteur se rassure, il apprend que Zobéir est libre, et s'arrête dans son conseil. — La tragédie a une telle foi dans les rois qu'il y a une scène où Zobéir, apprenant qu'Irtamène va être égorgé, s'introduit dans sa prison et lui offre de mourir à sa place. Tout finit par le châtiment de l'usurpateur et le couronnement du roi légitime.

Le dernier vers de la pièce résume parfaitement ce que l'enfant voyait alors dans le mot royauté :

Quand on hait les tyrans, on doit aimer les rois.

Pour lui, les Bourbons apportaient la liberté. On allait respirer après la longue oppression impériale. Je lis dans une Épître à M. Ourry :

Peut-être tu me crois de ces vieux cacochymes, Nobles, et grands prêcheurs des anciennes maximes ; Ourry, détrompe-toi ; j'ai seize ans, et mes jours Dans une humble roture ont commencé leur cours ; Je respecte la Charte et son frein salutaire ; Je lis Y Esprit des lois et j'admire Voltaire.

Il veut que la royauté soit le progrès :

Rions de ces cerveaux de préjugés imbus Pour qui nos arts nouveaux sont de nouveaux abus. L'un, sachant que F. — s'est couvert d'infamie, Proscrit avec F. — l'algèbre et la chimie ; D'autres aimeraient mieux se voir, sans référés, Pendus au parlement qu'absous par les jurés ; Tel enfin qui jadis, jouet d'un empirique, Croyait mille vertus au baquet magnétique, Contre un remède utile aujourd'hui déchaîné, Préférerait mourir à vivre vacciné.

Son royalisme était le royalisme voltairien de sa mère, le trône sans l'autel. On a vu qu'il « admirait Voltaire » . Le dimanche, pendant la messe, que la pension allait entendre à Saint-Germain-des- Prés, il employait tout le temps à ruminer des vers, souvent fort peu orthodoxes, épigrammes, odes galantes traduites d'Horace, élégies, contes où, comme dans celui-ci, le fanatisme n'était pas mieux traité que la barbarie et que la guerre :

Sire Jupin, d'homérique mémoire,

Un certain soir ayant cuvé son vin,

Las de Junon et fatigué de boire,

Daigna jeter, dans son ennui divin,

Des yeux distraits (comme vous pouvez croire)

Sur le taudis du pauvre genre humain.

Il vit, hélas ! sur ce globe de fange,

De cent forfaits un monstrueux mélange.

Là, par un grec c'est un vieux turc volé,

Et puis le grec par son maître sanglé,

Et puis le turc que le cadi fait vendre,

Puis le cadi par l'émir empalé,

Et puis l'émir que le pacha fait pendre,

Puis le pacha, par le vizir pillé,

Livrant sa tête au fer d'un janissaire,

Et puis enfin le vizir étranglé

Par le sultan, dont il tua le père

Pour ce bon fils, qui se l'est rappelé !

Ce que voyant, le dieu plein de colère

Se détourna vers de plus doux climats ;

Mais les humains peuplaient la terre entière ;

Aussi Jupin ne vit que des ingrats.

Là, sans aigreur, des moines, bonnes âmes,

Brûlaient en chœur, pour le sauver des flammes,

Un homme atteint d'avoir mangé du gras.

Hurlant plus loin, maints furieux apôtres,

En bonnets noirs, en soutane, en rabats,

Se déchaînaient pour le grand saint Thomas,

Et, glapissant d'obscures patenôtres,

Ennuyaient tout du bruit de leurs combats.

Jupin leur dit : Je ne suis pas des vôtres.

Il vit alors, sous l'œil d'un souverain,

Mille guerriers, tout cuirassés d'airain,

S'entre-tuer pour arracher à d'autres

Un tas de boue aussi grand que sa main

(Sa main, je crois, en vaut bien deux des nôtres).

Par instants il en voulait à cette politique qui

l'avait pris tout enfant et qui accaparait si égoïstement l'attention universelle :

— Bonjour, mon cher. — Entrez, Damon, je vous salue ; Votre femme ?... — L'on dit l'affaire résolue,

La loi vient de passer. — Votre fils ?... — A propos, Mina des insurgés veut quitter les drapeaux.

— Votre père ?... — Merci. Lisez-vous les gazettes ?

— Non, mais... — Je suis au fait des intrigues secrètes. Et vous, rien de nouveau ? — Si fait, j'ai, ce matin, Relu... — Vous avez lu le dernier bulletin ?

Rien de piquant. Pour vous, comment vont les affaires?

— Assez bien. Mon volume est chez tous les libraires. Et puis, j'ai, ce matin, tiré de mon cerveau

Le plan d'un nouveau drame... — Ainsi rien de nouveau? Serviteur ! — Insolent !...

L'auteur des pièces militaires que jouait et applaudissait la pension n'était pas pour s'en tenir à une seule tragédie. Il était poussé vers l'art dramatique, par son instinct d'abord, et puis par le théâtre de Voltaire, que lui avait donné autrefois le général Lahorie et qu'il avait dévoré, dans sa maladie, de Mahomet aux Guèbres et de Zaïre à Nanine. Deux ans après Irtamène, il commença une nouvelle tragédie, Athélie ou les Scandinaves, parfaitement régulière, en cinq actes, avec unités de temps et de lieu, songe, confidents, etc. Mais il avait déjà quinze ans alors, il s'en dégoûta en la faisant et n'alla pas plus loin que le second acte. Il se mit à écrire un opéra-comique, A quelque chose hasard est bon, puis il se tourna vers le drame, et fit Inez de Castro, pièce curieuse à connaître comme première ébauche et point de départ de son théâtre.

Pour rassembler ici tout ce que j'ai à dire de

ses commencements littéraires, j'anticiperai un peu sur les faits et parlerai de ses premières publications.

Abel était, nous le verrons, l'ami d'un imprimeur, nommé Gilé, qui imprima de Victor une ode A la Vendée, puis une satire, le Télégraphe ; cela se vendit passablement.

Abel eut alors l'idée d'une revue qui paraîtrait deux fois par mois ; il fonda, avec ses deux frères et quelques amis, le Conservateur littéraire. Victor y collabora assidûment.

Il y publia Bug-] ar gai sous sa première forme. Nous dirons à quelle occasion, en 1818, il écrivit, en quinze jours, ce livre. Sept ans plus tard, en 1825, le jeune homme remania et récrivit en grande partie le roman de l'adolescent. Néanmoins, le Bug-Jargal primitif, le vrai récit improvisé à seize ans, qu'on trouvera reproduit dans ce volume, a aussi, ce me semble, sous sa forme simple et rapide, sa valeur et son attrait.

Dans chaque numéro du Conservateur littéraire, Victor donnait des vers et de la prose. Tout cela fort royaliste. Une grande partie de ces poésies et de ces articles ont paru, depuis, dans les Odes et Ballades et dans Littérature et Philosophie mêlées. Mais, en glanant avec un choix moins sévère dans le Conservateur littéraire et dans les cahiers, j'ai pu y recueillir encore un certain nombre de morceaux qui présenteront peut-être quelque intérêt et quelque curiosité. Ode, satire, roman, drame, critique philosophique et littéraire, on aura ainsi des essais et comme des échantillons de tout ce qui composera un jour l'œuvre du poëte.

Sur la première page du dernier, et par conséquent du meilleur des cahiers, je trouve ceci : Les

bêtises que je faisais avant ma naissance, — et, audessous, un œuf dessiné dans lequel on voit quelque chose d'informe et d'horrible, au bas de quoi il y a : oiseau. Je regarderai dans l'œuf, pour ceux que la formation de l'oiseau intéresse et qui y voient déjà le commencement du vol.

Sa

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