‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 13 sur 65 · TRADUCTIONS · texte numérisé non relu

TRADUCTIONS

ACHÉMÉNIDE

Interea fessos ventus cum sole reliquit.

Enéide, liv. III.

Le jour meurt ; l'aquilon s'endort au sein des nues ; Nous abordons d'Enna les rives inconnues. Un grand port loin des vents nous offrait ses abris. Mais l'Etna sur ces bords vomit d'affreux débris. Tantôt s'ouvre en tonnant son immense cratère, De longs torrents de cendre il inonde la terre ; Tantôt ses rocs aux cieux roulent en tourbillons, Tombent, et sur ses flancs tracent d'ardents sillons ; Le gouffre en feu mugit ; sous sa voûte qui fume, La lave enfle en grondant ses flots noirs de bitume.

Encelade, dit-on, sous ces rocs obscurcis Cache ses vastes flancs que la foudre a noircis ; Le poids du mont l'écrase ; et sa brûlante haleine Chasse au loin les rochers qu'il soulève avec peine ; Si, las de ses douleurs, il retourne son corps, Le ciel fume, et l'Etna tremble de ses efforts. Effrayés de ce bruit, sans le comprendre encore, Dans la sombre forêt nous attendons l'aurore ; La nuit qui règne aux cieux, ce fracas plein d'horreur, Ce prodige, en nos sens tout verse la terreur ; Des nuages épais nous cachent les étoiles, Et la lune en fuyant se couvre de leurs voiles.

L'Olympe enfin se dore ; effacée à son tour,

L'ombre humide s'enfuit devant l'astre du jour.

Soudain, hors des forêts, une ombre à face humaine,

Pâle, les bras tendus, vers la plage se traîne ;

Ses cheveux hérissés, son visage maigri,

Nous montrent un mortel que ses maux ont flétri.

Son corps faible est couvert de jonc tressé d'épine.

Mais c'est un grec ! De Troie il hâta la ruine.

Lui-même il reconnaît nos armes, nos soldats,

Il recule, et la peur semble arrêter ses pas ;

Mais bientôt, jusqu'à nous accourant tout en larmes :

« Par cet astre brillant témoin de tant d'alarmes,

Par ce ciel, par ces dieux dont tout subit la loi,

Arrachez-moi, troyens, de ces lieux pleins d'effroi 1

Que je fuie, il suffit. Jadis, sous vos murailles,

Sur les vaisseaux des grecs, j'apportais les batailles,

Je le sais trop ; eh bien, fils de Laomédon,

Si mon crime ne peut espérer de pardon,

Frappez, ou plongez-moi dans ces mers où nous sommes.

Si je meurs, je mourrai du moins des mains des hommes.»

Il dit, tombe à nos pieds sans force et sans chaleur, Les embrasse, et d'un grec nous pleurons le malheur 1 « Quel est, lui disons-nous, le sujet de vos plaintes ? Votre nom ? vos aïeux ? Qui peut causer vos craintes ? t Anchise le premier, pour gage de sa foi, Lui tend sa main sacrée et calme son effroi.

« Ithaque est ma patrie. Adamaste mon père Vécut pauvre (que n'ai-je estimé sa misère !). Mais son Achéménide au pied de vos remparts Voulut, auprès d'Ulysse, affronter les hasards. Ici nos grecs, fuyant un cyclope terrible, M'oublièrent errant sous sa caverne horrible.

ACHÉMÉNIDE 239

C'est là que Polyphème étend son corps pesant, Après qu'il s'est repu de carnage et de sang. S'il sort (dieux, sauvez-nous de ce géant difforme !), Ce monstre jusqu'aux cieux lève sa tête énorme, Tout fuit, tout s'épouvante à son aspect affreux, Et sa gorge engloutit les chairs des malheureux. Je l'ai vu, dans son antre, apprêtant leur supplice, Prendre en sa vaste main deux des soldats d'Ulysse, J'ai vu leurs corps brisés sur un roc tressaillir, Leurs crânes sur le seuil en mille éclats jaillir, Et sa faim, saisissant leurs entrailles mourantes, Faire crier leurs os sous ses dents dévorantes. Témoin de leur trépas, brûlant de les venger, Ulysse se souvint d'Ulysse en ce danger. Dès qu'enivré de sang, sur son bras redoutable Le géant courbe enfin sa tête épouvantable, Dès que, parmi les chairs et les vins qu'il vomit, Immense, il couvre au loin son antre qui gémit, En cercle rassemblés autour de ses victimes, Le sort désigne ceux qui vont punir ses crimes ; Nous l'entourons, des dieux nous implorons l'appui. Nous approchons du monstre et nous fondons sur lui. Un tronc d'arbre noueux, qu'un fer aigu prolonge, Dans son œil effroyable au même instant se plonge. Cet œil étincelait sur son front menaçant ; D'un bouclier d'Argos tel brille le croissant ; Telle Phébé rayonne en l'horreur des nuits sombres. Du moins, de nos amis nous vengeâmes les ombres.

« Fuyez ces bords, fuyez, trop imprudents nochers. Cent cyclopes hideux errent sur ces rochers ; Tous, tels que Polyphème, en des antres sauvages Parquent les noirs troupeaux qui paissent ces rivages. Phébé m'a vu trois fois en commençant son cours Traîner de bois en bois mes misérables jours ;

J'entendais des géants tonner la voix bruyante ; Je frissonnais au pas de leur masse effrayante ; Nourri d'herbes, de glands, de quelques fruits amers, Mes yeux, même la nuit, interrogeaient les mers; J'aperçois vos vaisseaux ! sans les connaître encore, Je vole, heureux de fuir ces rives que j'abhorre ! Frappez, je meurs content, quel que soit mon trépas ; Mais sur ces bords cruels ne m'abandonnez pas 1 1

A peine il a parlé, nous voyons sur la plage, Appuyant son grand corps sur un pin sans feuillage, S'avancer, hors d'un roc son ténébreux séjour, Un monstre informe, affreux, vaste, et privé du jour. Son troupeau qui le suit charme seul sa souffrance ; Son chalumeau pesant pend à son col immense. Il touche enfin les flots, et s'y plonge en hurlant, Se courbe, et dans leur eau lave son œil sanglant. Au milieu de leur gouffre il fend les mers profondes, Marche, et son buste entier s'élève sur les ondes. Nous nous hâtons de fuir ; tout se tait ; nos vaisseaux Reçoivent notre grec et volent sur les eaux.

La rame entre nos mains monte et tombe en cadence.

Polyphème l'entend, se retourne, s'élance,

Étend ses vastes bras, rechasse au loin les flots,

Et poursuit, mais en vain, les pâles matelots.

Il pousse un cri ; soudain l'Italie agitée

Voit frissonner longtemps sa rive épouvantée,

La mer est en fureur, de sourds ébranlements

Font mugir de l'Etna les abîmes fumants.

Les cyclopes, au cri, sortent, prêts aux ravages ;

Ils descendent des monts et couvrent les rivages.

Mais ces enfants d'Etna, dont le front touche aux cieux,

Nous menacent en vain de regards furieux.

ACHÉMÉNIDE 241

Race horrible ! on croit voir dans un bois solitaire Le cyprès de Diane ou l'arbre du tonnerre.

La voile est déployée au souffle heureux des vents ; On fatigue à l'envi les cordages mouvants ; Mais les rocs de Scylla montrent déjà leurs cimes Et Charybde près d'eux fait gronder ses abîmes. La mort est là, fuyons ! et, redoublant d'efforts, Suivons l'étroit canal sans toucher les deux bords. Du détroit de Pélore accourt soudain Borée. Du Pantage écumant nous franchissons l'entrée. Achéménide alors, vers Mégare et Tapsos, Sur ces mers qu'il connaît dirige nos vaisseaux. Ainsi, de tant d'écueils dont elle était la proie Un compagnon d'Ulysse, un grec, a sauvé Troie !

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