‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 32 sur 65 · LE CHEF DES BARDES · texte numérisé non relu

LE CHEF DES BARDES

« Du haut de la céleste voûte Fingal me voit, Fingal m'écoute ; Vous m'écoutez aussi, par la crainte troublés, Saxons ; mais votre crainte est l'aveu de vos crimes ; Vous êtes les bourreaux, nous sommés les victimes ; Nous menaçons et vous tremblez !

« Edouard, vers nos murs tu guides tes bannières ;

Réponds, que t'ont fait nos guerriers ? Les a-t-on vus, chassant tes tribus prisonnières,

Porter la mort dans tes foyers ?

Qui de nous d'une paix antique et fraternelle

A violé les droits trahis ?

Qui de nous par les flots d'une horde infidèle

A vu ses remparts envahis ?

Ton seul silence est ta réponse.

Voilà donc ces exploits dont ton bras s'applaudit ?... Arrête et courbe-toi, car ma bouche prononce

L'arrêt de Dieu qui te maudit.

« Prince qui ris de nos misères, Edouard, crains du sort les faveurs mensongères, Crains ces forfaits heureux que l'enfer t'a permis. Tu portes sur ton front les célestes colères. Ne te crois pas jugé par tes seuls ennemis, Songe à tes descendants, souviens-toi de tes pères...

Connais tes juges et frémis.

« Tu nous braves, comptant sur ta nombreuse armée Ses cris dévastateurs nous promettent des fers ;

Mais les gouffres des monts, la faim et les hivers

Défendront l'Ecosse opprimée.

Et, si le sort servait ton bras ensanglanté,

Dans l'ivresse de ta conquête, Des peuples abattus redoute la fierté ; Crains de leur rappeler, en leur foulant la tête,

Qu'il était une liberté !

<* Alors du sein de la poussière S'élèverait notre étendard souillé ; Un homme emboucherait le clairon de la guerre,

Et ceindrait son glaive rouillé.

Aux éclats de sa voix bruyante

S'éveillent les chefs endormis ; Il accourt ; il entraîne en sa marche effrayante Les peuples subjugués que tu croyais soumis ; Tremble ! il t'apporte enfin, dans sa main foudroyante,

Ce que tes forfaits t'ont promis !

« Que peuvent tes fureurs trompées ?

Vois-tu ces tribus en courroux Changer leurs chaînes en épées ?

Va, ton sang lavera nos villes usurpées

Du sang des héros morts pour nous.

« Edouard, un instant ton ivresse a pu croire Que les fils d'Ossian se tairaient sans remord ; Mais nos chants à jamais flétriront ta mémoire ;

Notre récompense est la mort.

Ton pardon eût puni notre lâche silence. Quoi ! nous aurions flatté ton inique puissance !... Notre main avilie eût lavé tes lauriers ! Et, laissant nos héros errer aux rives sombres, Nous aurions de nos champs déshérité leurs ombres,

Pour célébrer leurs meurtriers 1

<t Non ! les siècles diront : A l'Ecosse asservie C'est en vain qu'Edouard arracha le bonheur ; Aux fiers enfants des monts il peut ravir la vie,

Il ne put leur ravir l'honneur.

Les chantres des héros, bravant sa tyrannie, Aux lauriers des héros ont uni leurs lauriers, Et les bardes sacrés de la Calédonie

N'ont pu survivre à ses guerriers.

Nous, ô ciel ! nous mêlés à l'horreur de ta gloire ! Non, jamais ! chiens lancés par la fureur des dieux, Nos implacables noms dans l'éternelle histoire

Poursuivront ton nom odieux ! »

Page 1