‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 34 sur 65 · SATIRE · texte numérisé non relu

SATIRE

Ici des machines qui parlent, là des bêtes qu'on adore K

Voltaire, l'Ingénu.

Tandis qu'en mon grenier, rongeant ma plume oisive, Je poursuis en pestant la rime fugitive, Que vingt pamphlets nouveaux, provoquant mon courroux. Loin d'échauffer ma veine, excitent mes dégoûts, Que tour à tour j'accuse, en ma rage inutile, Et ce siècle fécond et mon cerveau stérile ; Ce maudit télégraphe enfin va-t-il cesser D'importuner mes yeux qu'il commence à lasser ? Là, devant ma lucarne ! il est bien ridicule Qu'on place un télégraphe auprès de ma cellule ! Il s'élève, il s'abaisse ; et mon esprit distrait, Dans ces vains mouvements cherche quelque secret. J'aimerais mieux, je crois, qu'on me forçât de lire Ce nébuleux Courrier, dont au moins je peux rire.

Flottant de doute en doute et d'espoir en espoir, Parfois j'ai découvert ce que j'osais prévoir. Bon I me dis- je, à la France il annonce peut-être Des ministres du roi qui serviront leur maître ;

1 Erratum. — Dans cette phrase de Voltaire, le copiste a substitué le mot machines au mot bêtes ; nous nous empressons de rendre aux bêtes ce qui leur appartient ; nous ne nions pas qu'elles ne parlent, car nous connaissons des gens prêts à nous prouver qu'elles écrivent.

Sans doute on voit déjà les haines s'endormir,

Et le trône des lys commence à s'affermir ;

Ou veut-on reléguer, malgré leur fureur vaine,

Colard à Charenton, Guizot à Sainte-Hélène ?

Est-il vrai qu'un festin où Decaze a trempé

Renverse du fauteuil le chef du canapé ?

Verrait-on la Doctrine immolée au Système ?

L'abbé, qui change tout, est-il changé lui-même ?

Va-t-il, dans Albion pour grossir le trésor,

Conseiller au Régent de démolir Windsor ?

Un bon roi tôt ou tard chasse un mauvais ministre.

Hélas ! pour repousser tout augure sinistre,

Que faut-il à la France, objet de tant de soins ?

Rien qu'un Bourbon de plus et quelques sots de moins,

Et me voilà soudain rêvant, sans me contraindre,

Ce bonheur idéal auquel je pense atteindre.

Je pourrai donc, malgré la Minerve en fureur,

Fêter l'heureux juillet sans fêter la Terreur ;

Le soldat de Condé ne sera plus un traître,

Le vendéen mourant aura servi son maître ;

Il perdit tout pour lui, mais du moins en retour

Sa veuve obtiendra bien plus de deux sous par jour,

Et maint votant ira, dans sa misère errante,

Végéter en mangeant cent mille écus de rente.

Ainsi l'espoir m'abuse, et mon esprit poursuit

Ces songes d'un instant, qu'un autre instant détruit,

Moins sûr dans ces calculs qu'un moment vit éclore,

Qu'un ministre n'est sûr de l'être une heure encore.

Toi qui seul de nos jours peux, toujours agissant, Servir tous les forfaits et rester innocent, Discret avant-coureur de l'indiscrète histoire, Télégraphe, où sont-ils les beaux jours de ta gloire ?

Sais- tu qu'il fut des temps où, du nord au midi, Tu suivais l'heureux camp d'un despote hardi, Quand, sur ton front muet posant ses pieds agiles, La renommée errait sur tes tours immobiles, Et disait, dans un jour, au monde épouvanté, Ou le Kremlin en flamme ou le Tage dompté ? Mais aussi lorsqu'enfin la victoire inconstante Du conquérant farouche eut déserté la tente, Quand Dieu, plaignant l'exil où languissaient nos lys, Eut repris son tonnerre à l'aigle d'Austerlitz, Tu fus l'appui du corse, et, mentant pour sa gloire, D'un revers en courant tu fis une victoire. Tandis que, par le froid, par le nombre accablés, Nos braves, en cent lieux, mouraient inconsolés, Que ces nobles guerriers, d'une clameur funèbre Frappaient les bords du Don et les rives de l'Ebre, Grâce à toi, bien souvent, dans ce brillant Paris, Un pompeux Te Dcum fut l'écho de leurs cris. Bien souvent... mais pourquoi rappeler tes mensonges ? Le temps a d'Attila dissipé les vains songes ; Les sceptres qu'il conquit en sa main sont brisés, Et, comme ses honneurs, tes honneurs sont passés.

Tu ne vois plus la foule à ta flèche mouvante Fixer de longs regards d'espoir ou d'épouvante, Et maint nouvel Œdipe essayer de prévoir Le sort du lendemain dans tes signaux du soir. Aujourd'hui le bourgeois, qu'un vague ennui promène, Te jette un œil distrait qui t'interroge à peine ; Car nos grands roitelets et leurs petits débats, S'ils l'excèdent souvent, ne l'intéressent pas.

Si trois cents villageois, pour chômer une fête, S'assemblent par milliers, l'arme au bras, l'aigle en tête, I. 10

29o ŒUVRES DE LA JEUNESSE

Et, du sanglant bonnet se parant sans dessein,

S'en vont danser sous l'orme en sonnant le tocsin,

Tu portes aux ultras, sans frein dans leur colère,

Les ordres modérés de ce bon ministère.

D'autres fois tu répands chez vingt peuples surpris

Qu'une sombre terreur agite nos esprits,

Qu'il existe un complot, que les guerres civiles

Vont ravager nos champs et désoler nos villes,

Et qu'un témoin trop sûr a vu près du château

Trois généraux ultras causer au bord de l'eau.

Parfois encor, tu dis à l'Europe en alarme

Que la France est en deuil et Paris dans les larmes ;

Car monseigneur, trottant sur un coursier trop prompt,

S'est, en tombant de peur, fait une bosse au front.

-Pourtant, quoique déchu, tes rapides nouvelles Font encor de nos jours tourner bien des cervelles. Que de Serre, un matin, perde tout à la fois Le sens qu'il eut un jour, les sceaux qu'il eut neuf moisj Que l'abbé se retire, et qu'enfin, sans mystère, Le trône ait trouvé grâce auprès du ministère, Combien ces bruits, au loin portés par ton secours, Vont changer de projets, de serments, de discours ! Varius, qui toujours déserta les églises, Ce soir même au sermon mènera trois marquises ; A ce vieil émigré qu'il rencontre en chemin, Il promet aujourd'hui, pour demander demain ; Voyez comme il surprend, par son nouveau langage, Le pauvre homme, moins fait au respect qu'à l'outrage : a — Votre parti me plaît ; pour partager mon sort, En tout temps j'ai brûlé de le voir le plus fort, Et, quand sur nos ventrus il lançait l'anathème, J'ai pu dire autrement ; mais je pensais de même. Souvent j'ai ri tout bas quand l'abbé, confondu, Cachait un déficit sous un malentendu,

Assiégeait la tribune, et, fier du parallèle,

Répondait en causant à l'éloquent Yillèle.

Je m'indignais de voir se glisser au bureau

Le beau-père attentif qui comptait son troupeau,

Ou le centre affamé, désertant la séance,

Payer cent mille écus le rôt d'une excellence,

Ou Bar**te éludant un orateur chagrin,

Vivre en prince aux dépens de vingt commis sans pain.

J'admirais avec vous tous ces nobles courages

Par qui le trône enfin survit à tant d'orages ;

Et lorsqu'un pair voulut, pour la France alarmé,

Voir le sénat du peuple aux factieux fermé,

Je blâmais cette loi qu'osait flétrir son zèle

Et je parlais pour lui, tout en votant pour elle... »

Ce n'est pas tout ; Monsieur proteste, avec chaleur, Qu'il a des vrais français respecté le malheur. Les privés, suivant lui, sont une race infâme ; Monsieur aima toujours le roi du fond de l'âme ; Et, quoiqu'un sot journal en ait dit par erreur, Monsieur chez lui souvent a ri de la Terreur. On se quitte, et notre homme, en l'ardeur qui l'enivre, Contre les libéraux déjà rêve un gros livre.

Télégraphe ï ô quel coup pour son cœur affligé ! Hélas ! le lendemain son langage est changé : <? Le trône est sans appui ; la charte électorale Répand dans vingt cités le trouble et le scandale ; Nos préfets sont les seuls qu'attirent leurs repas, Et l'agitation marche encore à grands pas ; Grâce aux ultras, que perd leur haine irréfléchie, Les ministres du roi vont suivre l'anarchie ; Car, redoublant partout ses efforts triomphants, L'anarchie au sénat vomit tous ses enfants. &

Que fera Yarius ? Pensez-vous qu'il balance ? Varius, haletant, court chez son excellence ; Il sort tout radieux, et, sans perdre un instant, Va courtiser Etienne et saluer Constant. Il fuit ces émigrés à face féodale ; Leur nombre est un fléau, leur luxe est un scandale. La Renommée, enfant qui languit nouveau-né, Doit à sa jeune ardeur un centième abonné ; Il lit jusqu'à Tissot, souscrit pour Sainneville, Et pare son salon d'un plan du champ d'asile. Villèle est, à l'entendre, un fanatique ardent, De Pradt sait le français, Fiévée est un pédant ; Les nobles, le clergé sont faits pour nos insultes, Il faut un protestant pour ministre des cultes !... En un mot, monseigneur, qu'il vit hier au bain, Veut qu'on soit libéral ; il s'est fait jacobin. Rien ne l'arrête ; il ose, et sans art et sans honte, Flatter l'abbé-baron, excuser l'abbé-comte ; Devant leurs valets même il met bas son chapeau ; Car enfin un boucher peut devenir bourreau.

Moi qui, dans tout excès, cherche un juste équilibre, Loin des indépendants je prétends vivre libre ; Heureux si, par l'effroi de mes hardis pinceaux, Je fais rugir le crime et grimacer les sots. Je veux, en flétrissant leur audace impunie, Adorer la vertu, rendre hommage au génie ; Car le temps d'Azaïs a vu naître Bonald, Et s'il fût plus d'un Brune, il est un Macdonald. Vengeur des vendéens, je t'admire et je t'aime ; Mais le talent m'est cher dans un libéral même. Etienne me fait rire, et parfois j'applaudis Dans l'Ermite déchu l'esprit qu'il eut jadis. Aussi, gaîment je siffle, affrontant leur colère, Royer à la tribune et Bayoux dans sa chaire ;

Au cou de Rodilard j'attache le grelot,

Et du bonnet d'Hébert je coiffe Montar***.

Quand Grégoire au sénat vient remplir un banc vide,

Je le hais libéral, je le plains régicide,

Et s'il pleurait son crime, au lieu de s'estimer,

S'il s'exécrait lui-même, oui, je pourrais l'aimer.

Ainsi, jeune et brûlant d'un courroux qui m'honore,

Je fronde un siècle impur, censeur sans tache encore,

Oui ne saurai jamais, peu fait pour parvenir,

Dans l'esclave en faveur voir le maître à venir.

Toi, cependant, aux lois de ta langue inconnue Courbe ton front bizarre, élancé dans la nue; Poursuis, cher télégraphe, agite tes grands bras ; Semblable à ce baron, fameux par son fatras, Qui, grattant son cerveau, l'œil en pleurs, le teint blême, Annonce un grand secret, qu'il ne sait pas lui-même.

L'EXRÔLEUR POLITIQUE

Et la lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise.

L'ADEPTE

Non, tous vos beaux discours ne m'ont point converti. Et pourquoi voulez-vous que j'embrasse un parti ? N'est-ce donc point assez que d'insolents libraires Préfèrent des pamphlets à mes œuvres légères ? Est-ce trop peu déjà qu'un stupide mépris Proscrive ces beaux-arts dont mon cœur est épris, Et que le Pinde, grâce au nom de république, Voie en ses verts bosquets régner la politique ? Faut-il passer partout pour esprit de travers, Ou m'unir aux ingrats qui font fi de mes vers ? Et pour rester français, titre qu'on me refuse, Sous le joug libéral dois-je courber ma muse ? Ah ! je veux être un sot, et, loin de vos drapeaux, Rimer sans auditeurs, mais rimer en repos ; Je veux, ainsi qu'un ours, dans mon trou solitaire, Penser avec Pascal et rire avec Voltaire ; Vivré\ ignoré du monde, avec mes vieux auteurs, Qui devaient craindre peu d'être un jour sans lecteurs, Et, fuyant ces salons où la nullité règne, Consoler de l'oubli les arts qu'on y dédaigne.

L'ENRÔLEUR

Tout beau ! (ces jeunes gens ont grand besoin d'avis !)

Tu connais donc bien peu l'heureux siècle où tu vis !

L'on dédaigne les arts ?... Et cent routes nouvelles

S'ouvrent aux vrais talents pour fuir les vieux modèles l

Voyons, quel est ton genre ? Écoute, et tu vas voir

Qu'en travaillant un peu l'or sur toi va pleuvoir.

Es-tu peintre ? Transmets à la lithographie

Nos modernes exploits que Clio te confie.

Pour éclipser les faits du preux de Roncevaux,

Le brasseur Rossignol t'offre ses grands travaux.

Crois-tu que ces guerriers, tous morts aux Thermopyles,

Près de nos fédérés auraient dormi tranquilles ?

Et que ce général qui battit du tambour

Ne vaut pas bien Condé sous les murs de Fribourg ?

Réponds ! Mais, je le vois, peu sensible à la gloire,

Tu ne peux t'élever aux grands travaux d'histoire ;

Descends donc aux portraits. D'un grand homme ignoré

Peins-nous le noble front de rayons entouré ;

Ou, moderne Callot, dévoue au ridicule

Ces vieux sujets du roi dont la France pullule,

Fous qui, dans leurs aïeux, osent encor vanter

De gothiques vertus qu'ils surent imiter.

Crois-moi, suis mes conseils, dans peu de temps sans doute

Tu seras de ces gens qu'on flatte et qu'on redoute,

Et ton nom, étalé dans plus d'un cabinet,

Deviendra quelque jour fameux chez Martinet.

Es-tu littérateur ? Une plus vaste arène

Semble encore appeler ta muse citoyenne.

Tu peux des esprits forts fabriquer les anas,

Ou toi-même inventer de nouveaux almanachs ;

Ainsi, dans chaque mois, grâce à de doctes plumes/

Nous voyons les guerriers succéder aux légumes ;

La botanique, hier fut à l'ordre du jour,

Il est juste aujourd'hui que l'histoire ait son tour.

Vois ce livre, heureux fruit d'un siècle de lumière ;

Il montre au bon bourgeois l'éloquence guerrière ;

Fais-m'en donc un pareil ; mêle, choisis en gros

Le cri d'un soldat ivre ou le mot d'un héros ;

Et donne au bon Henri quelque place modeste

Entre deux bulletins, ou près d'un manifeste.

Surtout, si tu décris nos revers, nos succès,

Songe qu'un vendéen ne peut être français.

Songe encor que ce roi, d'orgueilleuse mémoire,

Louis, n'a jamais su ce que c'est que la gloire ;

Que Vendôme et Villars, qu'on se plaît à vanter,

Sont loin de maint héros que tu pourrais citer.

Luxembourg comptait-il ses soldats morts par mille ?

Qu'est-ce que Catinat ? Brûla-t-il une ville ?

Une fois, il est vrai, surpassant Catinat,

Turenne mit en feu tout le Palatinat.

Mais tout cela n'est rien ; qu'on songe à la Vendée,

Et d'un bel incendie on aura quelque idée ;

Vois Moscou, vois Berlin, et du sud jusqu'au nord

De cent vastes cités les murs fumants encor...

Qu'en dis-tu ?... Prouve aussi que, bien qu'il fût despote,

Ce Louis, après tout, n'était pas patriote.

A-t-il, pour mériter qu'on lui fût si soumis,

Construit une colonne en canons ennemis ?

A cet enseignement dont notre âge raffole

Jamais ce prince ignare ouvrit-il une école ?...

Il est bon, vois-tu bien, d'avoir à rapporter

Des faits sûrs, de ces laits qu'on ne peut contester.

Ne crains pas les brouillards, car toujours la Minerve

Tiendra pour te défendre une lance en réserve ;

Et, si tu sais venger d'une odieuse loi

Ces innocents bannis qui n'cnt tué qu'un roi ;

Si tu sais, du parti digne et généreux membre,

En citoyen zélé chérir l'heureux septembre,

On te verra dans peu de tes mâles écrits

A la face du monde enrichir l'Homme gris ;

Et, grâce aux souscripteurs, affrontant les amendes,

Saper les vieux abus dans les Lettres normandes.

Est-ce assez ?

L'ADEPTE

Il suffit ; pour rester en repos, Je vais, par un fait seul, vous répondre à propos. Hier, manquant d'argent, vint s'asseoir à ma table Macer, cet ami sûr, ce parfait pauvre diable. « Ah ! mon cher, me dit-il, je n'ai plus^d' avenir. Un jeune homme en nos jours ne saurait parvenir. Tu sais que, préférant l'or à la renommée, De nos indépendants j'ai dû grossir l'armée. Cherchant donc à paraître, en un pamphlet du jour Je voulus, l'autre mois, me produire à mon tour. D'abord, pillant partout des phrases rajeunies, Je m'étais fait un fonds de quelques calomnies ; Puis je citais sans crainte, en termes absolus, Et Voltaire et Rousseau, que je n'ai jamais lus. J'invoquais nos grands mots, la vertu, la victoire ; Et je crois même aussi que je parlais d'histoire. Ajoute à ce mélange un morceau fort adroit, Où je prouvais que Dieu n'a sur nous aucun droit, Où même, pour montrer mon âme libre et hère, Je jetais loin de moi le joug de la grammaire. Croirais-tu qu'un discours si fort et si rusé Pour le susdit pamphlet fut trouvé trop usé ? Que je perdis mon temps, mes frais, mon éloquence ? Et que, de m'enrichir m'ôtant toute espérance, Le grossier rédacteur m'envoya sans façon A ce journal sans sel où l'on singe Addison ? & Macer a répondu. Pour moi, je dois me taire. Sans savoir le citer, je sais lire Voltaire, I. 10 a

Je hais la calomnie ; enfin mon esprit lourd Ne saurait s'élever à la hauteur du jour.

L'ENROLEUR.

Jeune homme, tu te perds. Écoute-moi, de grâce. Si d'un vrai citoyen ton cœur n'a pas l'audace, Tu peux, quittant le fouet et prenant l'encensoir, Sans renoncer à nous, ramper sous le pouvoir. Le ministre, crois-moi, saura payer le zèle D'un auteur qui pour lui veut bien faire un libelle. On voit dans les honneurs plus d'un homme prudent Que le premier revers peut rendre indépendant ; La girouette reste au haut de l'édifice. Je pourrais te citer...

L'ADEPTE

Non, rendez-moi justice.

Je n'imiterai point ces vils caméléons Qu'un jour la guillotine eut pour Anacréons, Et qui, du plus puissant servant toujours la cause, Se font aujourd'hui plats,, pour être quelque chose. J'aimais la gloire, hélas ! mais dans ce siècle impur, Quand le crime est fameux, la gloire est d'être obscur. Vous qui m'auriez fait grand, arts divins, arts que j'aime Vous êtes oubliés, je veux l'être moi-même. Racine ! est-il bien vrai, dis, qu'ils m'ont excité A blasphémer ces temps où ta muse a chanté ? Vandales I quelle est donc leur aveugle furie ? Ils proscrivent ton siècle, et parlent de patrie I O Molière I 6 Boileau ! pourquoi, nobles esprits, Nous léguer des lauriers que nous avons flétris ? Temps qu'on ne verra plus, seul je vous rends hommage. Du moins, tâchons encor d'en retrouver l'image.

Si jamais, je le crains, des orages nouveaux Me viennent, malgré moi, ravir à mes travaux, Vous qui voulez la paix, ô Fitz-Jame, ô Villèle, 0- Chateaubriand, je veux imiter votre zèle ; Je veux puiser en vous, citoyens généreux, L'espoir de voir un jour les français plus heureux*

L'ENRÔLEUR

Cet homme est un ultra !

L'ADEPTE

Je suis un homme.

L'ENRÔLEUR

A d'autres !

Ces royalistes-là font tous les bons apôtres. Tu n'étais, disais-tu, d'aucun parti ? fort bien ! Tu ne te trompais pas ; que sont tes pareils ? Rien. Ce n'est plus un parti.

L'ADEPTE

Non, c'est la France entière.

L'ENRÔLEUR

Fait que nos électeurs prouvent à leur manière, Et que voulaient sans doute attester certains cris Dont t'ont dû réjouir nos fidèles conscrits.

L'ADEPTE

Il est vrai, l'anarchie aux têtes renaissantes S'éveille, et rouvre encor ses gueules menaçantes ; Le trône, sous ses coups, commence à chanceler ; Mais pour le soutenir on nous verra voler.

3oo ŒUVRES DE LA JEUNESSE

Nous saurons oublier, dans ces moments d'épreuve,

Les dégoûts dont la haine à dessein nous abreuve.

Moi-même, lui gardant et mon bras et ma foi,

Dans l'exil, s'il le faut, j'irai suivre mon roi ;

Dussé-je; pour avoir servi la dynastie,

Me voir à mon retour, puni d'une amnistie

Et si, dans mes vieux jours, comme un vil condamné,

Au fond d'un noir cachot je me voyais traîné,

Sous le harnais guerrier si ma tête blanchie

D'un indigne soupçon n'était point affranchie;

Si j'étais accusé., sans même être entendu,

D'avoir trahi ce roi que j'aurais défendu ;

Montrant mon corps brisé, mes cicatrices vaines,

Et ce reste de sang, déjà froid dans mes veines,

J'irais dire à mon roi, s'il voulait l'épuiser :

« Sire, il est tout à vous, vous le pouvez verser. »

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