‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 35 sur 65 · ÉPÎTRE A BRUTUS · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE A BRUTUS

Quien haga aplicaciones Con su pan se lo coma.

Yriarte.

Brutus, te souvient-il, dis-moi, Du temps où, las de ta livrée, Tu vins, en veste déchirée, Te joindre à ce bon peuple-roi Fier de sa majesté sacrée Et formé de gueux comme tci ?

Dans ce beau temps de république, Boire et jurer fut ton emploi, Ton bonnet, ton jargon cynique, Ton air sombre, inspiraient l'effroi ; Et, plein d'un feu patriotique, Pour gagner le laurier civique, Tous nos hameaux t'ont vu, je croi, Fraterniser à coups de pique Et piller au nom de la loi.

Las ! l'autre jour, monsieur le prince, Pour vous parler des intérêts D'un vieil ami de ma province, J'entrai dans votre beau palais.

D'abord, je fis, de mon air mince, Rire un régiment de valets ; Votre suisse, à ma révérence, Répondit par un fier souris En quatre mots dont l'insolence Fut bien tout ce que j'en compris.

Tout le long d'une cour immense, J'essuyai l'orgueilleux mépris Des jockeys de votre excellence ; Enfin pour attendre audience, Je pénétrai sous vos lambris.

Là, je vis un vieux solitaire Qui, redemandant ses drapeaux, Allait recevoir pour salaire Et l'indigence et le repos.

Plus loin, c'était un doctrinaire S'obstinant sans cesse à se taire Pour ne pas perdre son pathcs, Qu'il vend fort cher au ministère.

Une perruque à trois marteaux Cachait assez mal la figure D'un ancien brûleur de châteaux Qui voulait une préfecture.

Pour moi, j'étais à la torture ; Méprisé de ces grands esprits, Il fallut souffrir, sans murmure, Que l'un de vos chiens favoris Laissât en passant son ordure Sur l'habit qui fait ma parure, Et dont je dois encor le prix.

Enfin mon tour vient ; je m'élance, Et l'huissier de votre grandeur Me fait traverser en silence Quatre salons dont l'élégance Egalait seule la splendeur.

Bientôt, monseigneur, plein de joie,

Je vois sur des carreaux de soie

Votre altesse en son cabinet,

Portant sur son sein, avec gloire,

Un beau cordon, brillant de moire,

De la couleur de ton bonnet.

« Eh bien, cher Brutus I... » Mais je pense

Que tu ne me reconnus pas,

Car, à ces mots, votre excellence,

Vers la porte faisant trois pas,

Y mit sa vieille connaissance.

Ah ! monseigneur, sur votre seuil Ne craignez plus qu'on se hasarde ; J'aime mieux mon humble mansarde Qu'un hôtel qu'habite l'orgueil.

Moi, je m'estime, et je regarde Les sots et les fous du même œil.

Je ris, courbé sur mon pupitre, Quand, troublant mon pauvre séjour, Ce char, qui fait trembler ma vitre, Porte votre altesse à la cour Du roi, qui dut, à si bon titre, Te faire pendre à ton retour.

Dès que la bise de décembre Souffle la neige sur mes toits, Je vais, pour ménager mon bois, M'installer gaîment à la Chambre.

Là, monseigneur, je ris tout bas Lorsqu'en de pénibles débats, Craignant quelque langue importune, Votre excellence, avec fracas, Court pérorer à la tribune.

Las ! en termes moins arrondis, Brutus, je t'entendis jadis Déraisonner à la Commune.

Je ris encor, quand un badaud Vante vos discours, votre style ; Trop souvent sans peine un lourdaud Passe ainsi partout pour habile.

Or il convient qu'en son haut rang Votre altesse ait un secrétaire ; Car ton père, rustre ignorant, Ne t'a point appris la grammaire.

Monsieur le prince, toutefois, Votre savoir passe en proverbe ; Vos festins sont dignes des rois, Vos cadeaux sont d'un goût superbe ; Homme d'état, votre talent Éclate en vos moindres saillies, Et si vous dites des folies, Vous les dites d'un ton galant.

Quant à moi, je ris en silence ; Car, puisqu' aujourd'hui l'opulence Donne tout, grâce, esprit, vertus, Les bons mots de votre excellence Étaient les jurons de Brutus.

Mais je vois à votre colère, Qu'en répétant ce nom bourgeois, Dont vous étiez fier autrefois, J'ai le malheur de vous déplaire.

Vous n'entendrez donc plus ma voix ; Adieu, monseigneur, sans rancune.

Briguez les sourires des rois Et les faveurs de la fortune :

Pour moi, je n'en attends aucune.

Ma bourse, vide tous les mois, Me force à changer de retraites ; Vous, dans un poste hasardeux, Tâchez de rester où vous êtes, Et puissions-nous vivre tous deux, Vous sans remords, et moi sans dettes ! Excusez si, parfois encor, J'ose rire de la bassesse De ces seigneurs tout brillants d'or, Dont la foule à grands flots vous presse, Lorsqu' entrant, d'un air de noblesse, Dans les salons éblouissants Du pouvoir et de la richesse, L'illustre pied de votre altesse Vient salir ces parquets glissants Que tu frottais dans ta jeunesse.

Aristide.

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